A Certain Ratio
...To Each
Soul Jazz Records
Coldwave / Funk / Ambiant
2004
Première signature de Tony Wilson chez Factory Records, A Certain Ratio a toujours plus ou moins eu le statut de second couteau du label, grandissant tant bien que mal dans l'ombre de Joy Division, puis de New Order, avec un changement de style à peu près au même moment. La différence entre les deux formations, qu'on a trop souvent comparées pour des raisons historiques (ainsi que pour la ressemblance de timbre entre les chanteurs Ian Curtis et Simon Topping), c'est les influences. Joy Division étaient des désenchantés du punk, A Certain Ratio des désenchantés du funk. La différence semble ici ne tenir qu'à une lettre, mais elle est capitale, fondamentale. Car si le funk a toujours été une source d'inspiration pour des musiciens post-punk (Gang of Four en tête, mais aussi des formations comme Marquis de Sade / Octobre, ou encore les excellents et trop méconnus Bush Tetras), personne n'a jamais autant détourné le funk de ses préoccupations initiales que le quatuor de Manchester. L'écoute de « Forced Laugh » vous en convaincra pleinement : vous voilà face à un funk particulièrement glacial, diffus, ambiant, sur laquelle se pose une voix fatiguée et fantomatique, sur des percussions minimalistes et des bruits de tempête au loin.
La tonalité générale du disque, premier véritable album du groupe qui paraît en 1981, est très cotonneuse. Les cuivres (deux des membres jouent de la trompette) paresseux, les schémas de basse slappée ralentis à l'extrême, la batterie discrète et le chant désinvolte marquent la majorité des titres. Parfois, le rock reprend ses droits, comme sur « Choir » ou « The Fox » qui bénéficient de rythmiques plus rapides, mais il reste cette impression de « force tranquille », de la part d'un groupe qui ne voit pas d'intérêt à faire dans l'excès, qui se contente de balancer de façon totalement jemenfoutiste des morceaux reflétant un talent insolent. Les breaks géniaux de « Océans » et ses choeurs extrêmement discrets qui viennent atténuer la rondeur des basses, le côté à la fois très cold et franchement festif de « Felch » ou le chant féminin à contre temps et atonal mais tellement fascinant de « Back to the Start », qui s'immisce entre des percussions tribales en diable... l'album est rempli de moments vraiment réussis et captivants, très déroutants au départ mais qui dévoilent leur richesse dès qu'on prend le temps de les apprivoiser.
Et je n'ai même pas encore évoqué les pièces instrumentales : à commencer par un titre centrée sur les percussions africaines « Winterhill » qui sonne comme une invocation au voyage, une sorte de Dead Can Dance période « Into the Labyrinth » mais en plus rugueux de part l'absence de chant et le côté plus « primitif ». Des mouvements de percussion qui s'enrichissent à chaque instant de nouvelles sonorités pendant près de 13 minutes, ça pourrait sembler sur un disque de cold être au pire une mauvaise blague, au mieux un jam chiant ; ça devient un truc totalement épique, à mi-chemin entre la world music et l'industriel, façon 23 Skidoo (formation qui apparaîtra plus tard). Et puis il y a les deux dubs de fin, qui viennent ajouter à l'éclectisme déjà fort prononcé une couleur reggae, là encore passée à la moulinette cold. Véritables petits chefs d'oeuvres hypnotiques, ils ont réussi à convaincre l'allergique profond au reggae que je suis, ce qui, croyez moi, n'était pas gagné d'avance.
N'y allons pas par quatre chemins : "To Each..." est un véritable coup de maître qui propulse le post-punk dans des sphères jusqu'ici totalement inimaginables. Si la musique du groupe est tout sauf immédiate, elle mérite un effort d'implication tant tout ici est remarquable à tous les niveaux. Pour les curieux avant tout.
01. Felch
02. My Spirit
03. Forced Laugh
04. Choir
05. Back to the Start
06. The Fox
07. Loss
08. Oceans
09. Winter Hill
10. Abracadubra
11. Sommadub