Dark Fortress
Eidolon
Century Media / EMI
modern black metal
2008
Les black metallers allemands Dark Fortress (quatorze années d’existence, tout de même) délivrent en ce début d’année 2008 un nouvel album marqué par certaines remises en cause en interne.
Pour raisons "personnelles", le chanteur Azatoth a déclaré forfait, laissant place au poste de leader à un certain Morean, guitariste et compositeur, membre des death-thrash metallers Neunoclid. Connu des adeptes de Dark Fortress (Neunoclid est une formation dans laquelle apparaissent V Santura et Seraph, respectivement guitariste et batteur de Dark Fortress), Morean avait déjà œuvré directement avec les Allemands en terme de composition sur l’album "Seance" (2006), pour le titre "Incide" et l’arrangement de cordes de "While they sleep".
Aujourd’hui, Morean prend à sa charge de nouvelles responsabilités. Sa présence n’instaure qu’une rupture assez minime dans l’histoire de la formation, qui plus est dans une vraie conscience de l’enjeu. Ce qui ne gâche rien. Morean, c’est très clair, ne fait pas les choses à moitié. Son verbe et son phrasé assassin font en sorte que Dark Fortress accouche, sans trop de douleurs et via le nouvel "Eidolon", d’un album concept se tenant et découpé en trois chapitres. Composés chacun de trois compositions, ils content (selon le communiqué de presse) "l’émergence, la déshumanisation et la sublime renaissance d'une âme par la magie du miroir et la projection astrale".
"Eidolon", terme employé pour recouvrir un concept grec (le double astral, l’être vivant "miroir") décrit un rituel magique. L’état de transe du personnage l’amène via le miroir, c’est-à-dire la porte, à pénétrer une nouvelle dimension.
Le découpage de l’album obéit à une chronologie du rite, le premier tiers décrivant l’appel venu d’êtres issus d’une autre dimension, la seconde consistant en l’initiation (phase de déshumanisation de l’esprit astral), la troisième étant dédiée à la renaissance, derrière le miroir.
Cette expérience hors corps induite par le fil conceptuel est soutenue par une approche Black Metal vivace et volumineuse, soutenant par ses choix instrumentaux l’exaltation d’un propos qui vise en image le dépassement de soi. Dark Fortress associe alors et dans la grande tradition d’un Black Metal devenu "moderne", les rudesses des racines du mouvement à un ciselage synthétique. Lui-même se fond avec à propos aux armatures de guitares, dominatrices et, ainsi que le veut la loi du genre, vengeresses.
L’ambition atmosphérique que fixent les claviers n’est pas pesante. Elle s’incruste dans des structures organiques, abruptes et évolutives ("Cohorror"). Ces dernières contiennent d’ailleurs un certain pouvoir d’évocation et réservent quelques surprises, telle cette apparition du leader de Celtic Frost (Tom Gabriel Fischer) aux voix sur le plutôt direct et plombé "Baphomet".
La production, assez monstrueuse, rend enfin justice tout du long à une recherche de volumes, qui ne faillit jamais. La cohésion du nouveau line-up, elle, est réelle et donne une vraie crédibilité à la démarche. Tout cela est fluide, noir, rigoureux ; ça fonctionne bien ("Analepsy", oppression organisée sur tempo medium). Ces types, en définitive, ont accumulé assez d’expériences communes pour que cette nouvelle version de Dark Fortress, d’emblée, en impose. Ca sent le vécu, les artifices de la production magnifiant un propos bien vivant plutôt que de souligner les aspects cliniques. C’était le risque, l’écueil à éviter. Dark Fortress ne se sera pas laissé avoir, n’aura pas joué que l’effet d’épate.
Au bout, il reste un disque habité, une forme achevée.
"Eidolon", sans bouleverser (malheureusement) les clefs très codifiées du Black Metal post-90’s, s’inscrit en substance dans un mouvement d’ensemble voyant l’idée originelle muter vers des formes plus spectaculaires, plus redondantes peut-être. Plus mélodiques, très certainement, "héroïques" diraient d’autres. Cela équivaut-il à une vulgarisation ? Peut-être là aussi, cela peut être dit. Les clins d’œil furtifs au pans plus classiques du Metal (certaines rythmiques lorgnent vers le thrashy, voire le Heavy) donneront au son une plus grande "acceptabilité", une brillance esthétique que le BM originel rejette.
Un drame pour les puristes peut-être, et une petite cure de jouvence pour ceux auxquels la simple énergie du Rock’n’Roll ne suffit plus. Choisissez votre camp, si vous le voulez… ou si vous n’avez que ça à faire.
1. The Silver Gate
2. Cohorror
3. Baphomet
4. The Unflesh
5. Analepsy
6. Edge of Night
7. No longer human
8. Catacrusis
9. Antiversum