Dragons


Here Are The Roses


OHM Recordings / Differ-Ant


cold / new wave / post-punk


2007




C’est un peu comme si on était à un carrefour. Un carrefour impromptu, un mirage faisant irruption au cœur d’un paysage urbain, en proie à la désolation post-industrielle, où se croisent en ce mois de juin 2007 toutes les musiques froides et dansantes du milieu des années 80. Voici le moment où Joy Division et New Order – petit accident temporel, révisionnisme plaisant pour une fois – ne font plus qu’un, où la rugosité de l’un se confond avec la dancing pop de l’autre, où la déclamation du Cult débarque, ou les arpèges dégoulinants de Cure referont parler d’eux au final.

Dragons est ce mirage, ce moment bilan que sonne l’horloge de deux hommes, Anthony Tombling Jr. (chant) et David Francolini (percussions).
Ensemble, ils enfoncent cette porte qui s’est entrouverte plus de vingt ans auparavant, à cette période durant laquelle émergèrent tous les fondements de ce qui fait aujourd’hui encore le rock en version froide : New Wave, Post-Punk, Goth. D’autres s’y essaient ces derniers temps, mais eux font figure de Nouveaux Eclaireurs. Au terme de ce qui ressemble à une longue maturation, tout se croise sur le premier album de Dragons, "Here are The Roses". Condensé kaléidoscopique, cette première immersion officielle transpire de passions électroniques et organiques. Elle parvient à un équilibre de style assez rare pour un premier disque, sous cette pochette stylée qui ne se contente pas seulement de mettre en appétit. Sa beauté préfigure ce qui se prépare, sous la glace du pétale.

A l’instar de She Wants Revenge (mais dans un souci moins minimal de l’arrangement), Dragons renoue avec l’hypnose de ces basses cold en diable ("Epiphany") dont le soutien lourd et rugueux offre quelque rondeur à ces percussions sèches à tendances fortement tribales. On vous le dit, tout est là pour qui veut bien l’entendre, pour qu ne se satisfait plus de la nostalgie. Avec Dragons, c’est un peu de ces années 80 jugées si fondamentales qui resurgit… puis se dépasse, parfois sous la forme d’hommages soit déguisés soit inconscients à Joy Division, allez savoir ("Lonely tonight", précédé surtout du frappeur "Condition" et suivi du fantastique et planant "Remembrance", bourré d’attitude et dont les guitares acides éclatent comme des cristaux). La pose héroïque donne aussi au disque des tonalités plus vives et ce dès l’ouverture, "Here are the Roses", où les fleurs portent une déclamation forcément romantique et volent au gré de guitares typées à la "Love" du Cult, mais plus mécaniques aussi, plus planquées. Plus tard, les guitares remémorant le Cult du milieu des années 80 ainsi que la distinction de New Order reviendront sur le tapis ("Trust"), comme s’il ne pouvait s’agir de ne retrouver ici que les teints blafards du Post-Punk (le tribalisme d’"Obedience"). Pourtant, ce sont bien ces derniers, les gris dépriants du parvis qui fit aussi le menu des années No Wave, qui dominent devant la tentation strictement gothique. Car finalement, en ces lieux, la manière n’est pas dans la démonstration théâtrale. Elle est davantage dans cette faculté assez unique que possède Dragons d’user des styles les plus froids et sobres pour en régurgiter une formule habitée, sans doute plus pop aussi mais qui cherche à rechausser les crampons d’une compétition alliant style, recherche de la couleur quitte à s’acoquiner à la richesse en couches. L’atmosphère est belle et froide, mais c’est le post-punk qui se voit ici questionné dans son minimalisme. Toutes ces couches de claviers, de guitares, de basses, rutilent parfois. Elles sont le fruit de cette digestion d’influences dont Dragons risque encore certainement le reproche. Simultanément, c’est ce travail de mémoire qui permet au duo d’accoucher d’un premier essai absolument passionnant et revigorant pour tous ceux qui croyaient que la Cold Wave était morte il y a vingt ans et des poussières.
Les poussières bougent encore. Visiblement, ces saloperies d’acariens n’ont pas dit leur dernier mot.


1. Here are the Roses
2. Condition
3. Treasure
4. Obedience
5. Trust
6. Epiphany
7. Lonely tonight
8. Remembrance
9. Where is the Love ?
10. Forever