Grey Daturas


Return To Disruption


Neurot Recordings / Southern / Differ-Ant


dark & noisy psych-core


2008




Avec les années, Neurot Recordings est devenu un puits, pour ne pas dire une boîte de Pandore.
Difficile de reprocher quoi que ce soit au label fondé par les membres de Neurosis sur le plan de son orientation. Qu’elle s’adonne en musique à la rudesse ou des douceurs parfois très amères, Neurot Recordings est un peu en train de devenir ce que Cold Meat Industry reste au Dark Ambient depuis maintes années : un lieu obligé, un label repère, une marque qui fait qu’on n’a que peu de chances (même si ça arrive, d'accord) de se tromper en se plongeant dans son catalogue (même si l’affirmation peut avoir de quoi irriter, on le concède – mais on le pense, aussi).

Et vous savez quoi ? Eh bien avec Grey Daturas, ce n’est que l’histoire d’une règle qui se poursuit.

En tous point exceptionnel, voici en effet le nouvel opus studio d’un trio instrumental australien qui en a autant dans la caboche que les avant-bras.
Troisième album de Grey Daturas (de Melbourne, à ne pas confondre avec les non moins excellents faiseurs d’ambiance à guitares Daturah, auteurs d’un récemment très remarqué "Reverie"), "Return To Disruption" forme un nouvel exemple de cette tension physique toute particulière que peut atteindre le trio psych-core, déjà auteur de moult formats courts.
Sur ce nouvel essai, Grey Daturas enfonce le clou d’un son sale, ténébreux mais auquel la production rend une certaine justice : transpiration live, saleté des saturations, grincements tirant vers l’Indus-Noise, ce troisième album est celui d’une maturité inédite ; une force encore régénérée qui fait se mouvoir un son organique, possédé et renvoyant une impression véritablement labyrinthique sur les formats allongés (le final "Neuralgia", sept minutes somptueuses). Dédales que forme en lui-même l’ordonnancement de l’album, jouant sur des effets d’entremêlements. Les titres s’enchaînent les uns aux autres, comme s’il ne s’agissait là que de tirer le fil d’une pelote qui, sans cesse, cache le jeu qu’elle jouera à la seconde suivante. Dangereux, oui. Passionnant, surtout.

Grey Daturas, in fine, confirme un niveau de maîtrise sidérant : autant à l’aise dans l’exposé des accélérations (la syncope abrupte de l’introductif "Beyond and into the Ultimate") que dans l’expérimentation ambiante, laquelle offre simple rappel de la "culture industrielle" de ses membres (le court et abstrait titre éponyme : une cinématographie du labeur, la frappe du métal, une usine peut-être ; un espace de "mal-confort" en tout cas, on peut y voir cela, mille autre choses aussi). Une "culture" qui passera sur ce troisième travail herculéen par l’exposé bruitiste, fondateur du disque. Cet exposé connaît schématiquement deux niveaux : l’un se rapportant à une forme de design sonore, de sculpture du son ("Balance of Convenience", qui prolonge en l’épaississant le discours expérimental du second titre, expérience renouvelée plus tard via "Undisturbed") ; l’autre passe par un physique rock ouvrant son éventail le plus large possible : d’une couleur terne jouant les effets de latence afin de gérer le crescendo (le sourd et épique "Answered in the Negative", onze minutes de monologue instrumental à visée clairement oppressive), à des trompe l’œil psychés d’un noir abyssal.

Confondant, ce genre d’essai est celui qui parvient, hors du message, à dépasser l’enjeu de l’efficacité par une ambition émotionnelle et esthétique assez peu commune. Voici un très grand disque, une musique miroir qui dégénère un peu plus l’idée qu’on peut se faire du Post-Hardcore ; ce qui, au fond, lui donne toute sa beauté, sa saveur, son mystère. Son précieux.


01. Beyond and into the Ultimate
02. Return to Disruption
03. Balance of Convenience
04. Answered in the Negative
05. Undisturbed
06. Demarcation Disputes / Unity
07. Neuralgia