Lucie Cries
Non Nova, Sed Nove (volumes 1 & 2)
Infrastition
Coldwave / Post-Punk
2008
Quiconque cherchera à retracer l'historique de la scène « french-wave » des années 80 ne pourra faire l'impasse sur Lucie Cries. Pour deux raisons. D'une part, parce que ses membres, Olivier Paccaud en tête, sont derrière la création du mythique label Alea Jacta Est, connu notamment pour ses compilations « L'appel de la Muse » qui regroupaient des titres inédits de formations underground telles que The Dark, Every New Dead Ghost, Kiss The Blade, mais aussi Asylum Party, Babel 17 ou Excès Nocturne qui laissaient ici leurs premières traces discographiques. D'autre part parce que Lucie Cries s'est rapidement taillé une réputation en béton dans la scène dark de l'époque, grâce à une identité très marquée et des prestations scéniques irréprochables. Cela n'a malheureusement pas empêché leur label de couler financièrement au milieu des années 90, précipitant la fin de l'aventure pour la formation.
Après une bonne dizaine d'années pendant lesquelles les disques du groupe s'échangaient à des prix complètement déments sur ebay ou dans les conventions, Infrastition a donc choisi de nous livrer ici une intégrale particulièrement soignée. On y trouve en effet les quatre maxis et quatre albums officiels du groupe, mais aussi un maxi enregistré peu de temps avant le split et inédit jusque là, l'intégralité des apparitions du groupe sur compilations, et même quelques titres de jeunesse exhumés pour l'occasion. Face à une collection de titres aussi massive (il y en a 70, répartis sur 4 CD !), on pardonnera allègrement le livret un peu cheap contenant en tout et pour tout une biographie romancée écrite par Paccaud lui-même, assortie d'une discographie.
Si on prend les titres dans l'ordre purement chronologique, force est de constater que la formation a fait des progrès fulgurants en trois ans. De 1988 à 1990, en effet, si on décèle quelques titres agréables, on se rend surtout compte que le groupe manque encore beaucoup de personnalité et se cherche pas mal. Les critiques qu'on pourrait globalement faire à ce premier jet : trop de premier degré et de naïveté (« Le crépuscule du dogme », « Les anges de Manille » subtils comme des éléphants dans un magasin de procelaine), trop de choses convenues (« Phil's Story », « The muse is calling »), un chant trop hésitant (flagrant sur « Les amants de Neptune »), parfois trop de longueurs (« The fatal message »)... Quelques bonnes choses sortent toutefois du lot : à commencer par l'excellent « Lecture de l'écographie d'Eva B », instrumental cold bien glauque avec des boites à rythmes tranchantes à souhait. Lorsqu'on arrive au premier maxi, « Les saisons du doute », on perçoit déjà qu'un potentiel est bel et bien là. Le son du groupe s'éparpille moins, est plus constant, et les compositions sont plus solides, plus travaillées. Changement quasi-total de line-up et volonté de marquer le coup pour ce qui sera l'acte fondateur du label expliquent peut-être que Lucie Cries passe ici à la vitesse supérieure. Si quelques maladresses subsistent (les claviers du « Manège » ou les paroles moyennes de « La longue marche »), la coldwave mélodique que le groupe propose ici est de très honnête facture et se laisse écouter avec intérêt.
C'est cependant avec le second maxi, « Mythes et lumière », que le potentiel du groupe se révèle vraiment. La longue montée instrumentale de « Alea Jacta Est », à la fois bien rentre-dedans et très subtilement construit, nous met directement en condition pour « Soeur de sang » dont les paroles célèbrent à juste titre le nouveau départ, la renaissance. Commence également à se mettre en place l'univers-type du groupe : paroles systématiquement en français (l'anglais hésitant des débuts est totalement enterré) évoquant des sujets historiques ou légendaires, qu'il faut souvent comprendre comme des métaphores des troubles qui agitent le monde d'aujourd'hui ; post-punk flamboyant, virevoltant entre mélodies soignées et explosions rageuses dans des structures très travaillées et truffées de petites subtilités ; chant qui prend de l'assurance, alternant entre explosions rageuses très convaincantes et lignes mélodiques bien senties. Sur les deux derniers maxis, les maladresses des débuts disparaissent peu à peu et on arrive aux premiers très bons titres : le pachydermique « Vestale » les roulements tribaux et les crissements épiques de guitare de « La dernière odalie » qui servent d'introduction au très bon « Salamandres et mandragores », le sublime « Cassandra » et sa mélodie imparable, ou bien encore le très killingjokien « Vox Dei ». Quelques faux pas subsistent comme les synthés du « Premier pas » ou le talkover laborieux sur « Clara », mais les progrès sont fulgurants. En 1993, Lucie Cries est un groupe qui a fait ses preuves, et qui peut sereinement se confronter à l'exercice du premier album, « Res non verba ».
Et là, ce premier album mes enfants, autant le dire tout de suite : c'est une tuerie. A l'exception de « Hydromel et délices », talkover mollasson qui sera aussi le dernier titre de ce genre dans la discographie du groupe, c'est vraiment excellent et maîtrisé de bout en bout. Basse surpuissante, compos hyper efficaces, mélodies acérées, textes plutôt réussis (la critique du totalitarisme soviétique maladroite du « Crépuscule du dogme » a ici mué en un « Tocsins et testaments » fort en puissance symbolique), atmosphères extrêmement travaillées (« Sophia », « Peste de Cristal », « Croisade Arctique »...). L'apothéose est atteinte sur « Le talisman de la muse », un titre qui fit les belles heures de la Radio Goul School de DJ Mark Splatter des années plus tard. Pour les puristes, « Res non verba » est le meilleur album de Lucie Cries. Du point de vue historique, c'est en tout cas le plus important car il marque vraiment le passage à la cour des grands.
Confirmation avec le second album, « Semper Ad Alta », qu'on peut aisément qualifier de brûlot, ne serait-ce que pour les sauvages « Les fous de Messidor » ou « Vers les mines du Golgotha »... à moins que ce soit pour le final épique, « La sagrada familia ». Le chant a encore gagné en maturité, les compositions en passion et en maîtrise, les paroles ont définitivement rompu avec le côté verbeux des débuts dont quelques traces subsistaient sur l'opus précédent. C'est cependant sur « Nihil Ex Nihilo » que l'on trouvera à mon humble avis les meilleurs titres du groupe. C'est en effet sur ce disque que le chant atteint vraiment la pleine possession de ses moyens : les phrasés mélodiques sont techniquement irréprochables et les phrasés agressifs particulièrement incisifs (même si la comparaison peut sembler bizarre, on songe parfois à Reuno de Lofofora). Et c'est vraiment sur ce chant que va reposer toute l'intensité de pièces comme « Shoah » (avec son « Yahvé, pourquoi as-tu abandonné ton peuple ! » traumatisant) ou encore « Saint Jean Baptiste et Torquemada » ou « Le rêve ».
Sur « Nihil ex Nihilo », un titre se détache un peu des autres, « Mauve, ocre et rubis ». Cette pièce instrumentale centrée successivement sur une guitare électrique et une guitare acoustique représe un instant de répit tout en calme et délicatesse avant de reprendre sur des compositions plus directes. Ce que l'auditeur de 1995 ignorait, c'est que cet instrumental annonçait également un tournant plus lyrique dans la musique du groupe, qui allait déboucher sur le maxi « Capharnaüm, éclipse et lumière », enregistré en 1996 mais publié pour la première fois sur cette intégrale. La musique du groupe y est nettement plus apaisée : exit les phrasés violents, les explosions rageuses passionnées. Place ici à une retenue amère qui n'en cache pas moins une tension sous-jacente, un souffle épique intact sous des apparences plus feutrées. « Le repentir du matador », « Lune d'absinthe » et surtout « Vers l'azur » sont des titres très réussis même si un peu déroutants au vu du reste de la discographie du groupe. Un dernier sursaut sur le très rythmé « Machiavel », et Lucie tire sa révérence. Dommage que cette évolution intéressante n'aie pas eu le temps de déboucher sur un album.
Quoi qu'il en soit, vous voilà prévenu : si un certain nombre d'anciens titres ont plus un intérêt historique qu'autre chose, cette intégrale a le mérite de n'occulter aucune facette du groupe, d'explorer tous ses avatars et de dégager une quantité impressionnante de très bons titres. Lucie Cries était une formation honnête jusqu'au bout des ongles dont l'implication musicale ne fait ici aucun doute. Sans aucun doute un des groupes les plus importants des années 90 dans le genre.
Liber I
01. Reconquista
02. Peste de cristal
03. Sophia
04. Les fils de Caïn
05. Croisade arctique
06. Panem Et Circences
07. Tocsins et testament
08. Le jugement d'Osiris
09. Le talisman de la muse
10. Hydromel et délices
11. Les amants de Lucie
12. La longue marche
13. Le manège
14. Tmisoara
15. Les anges de Manille
16. Les amants de Neptune
17. The Muse's Calling
18. Morituri Te Salutant
Liber II
01. La grâce et le glaive
02. Les fous de Messidor
03. L'acropole d'or
04. Vers les mines du Golgotha
05. Alcôves, sérénades et lumière
06. Le madrigal de l'elfe
07. Carthago Delenda Est
08. Les soleils félons
09. Abyssus Abyssum Invocat
10. La sagrada familia
11. Le crépuscule du dogme
12. L'oeil de Chronos
13. Alea Jacta Est
14. Soeur de sang
15. Ultima Verba
16. Icare
17. Vestale
18. Messaline
Liber III
01. Magellan
02. Djihad
03. Saint Jean-Baptiste et Torquemada
04. Shoah
05. D'une muse et d'une rose noire
06. Mauve, ocre et rubis
07. Le rêve
08. De l'ivresse au venin
09. Les fils du feu
10. Pater, Mater Et Filius
11. Messaline (Instrumental)
12. Icare (Early English Live Version)
13. La dernière ordalie
14. Salamandres et mandragores
15. L'ost du silence
16. L'âme de Perperthus
17. Clara
Liber IV
01. Venimus, Vidimus, Deus Vicit
02. La chrysalide de l'ange
03. Cassandra
04. Vox Dei
05. Le premier pas
06. Un tsarevitch au coeur des limbes
07. Vers l'azur
08. Lune d'absinthe
09. Le repentir du matador
10. Machiavel
11. Daddy Made Me Love
12. Lecture de l'échographie d'Eva B.
13. Les larmes de l'oubli
14. Phil's Story
15. The Fatal Message
16. Sol Lucet Omnibus
17. No Time To Doubt