Marc Seberg


83


Virgin


Cold Wave décharnée


1983




1981. Marquis de Sade splitte suite aux tensions entre Philippe Pascal et Frank Darcel. Le noyau du groupe, sans son chanteur, deviendra la formation white funk Octobre qui travaillera notamment avec Etienne Daho sur ses premiers 33T. De son côté, toujours pourchassé par ses démons intérieurs, Philippe Pascal recontacte Gilles Anzia, guitariste sur "Dantzig Twist", et fonde le groupe Marc Seberg (Marc est le portagoniste de "Cancer and Drugs" sur "Rue de Siam", et "Seberg" est pris en hommage à Jean Seberg). Philippe Pascal considérant "Rue de Siam" comme un compromis artistique plus que comme un disque auquel il aurait participé à part entière, Marc Seberg se voudra tout d'abord un retour aux sources, au minimalisme opressant de "Danzig Twist" justement. Il faudra deux ans au groupe pour accoucher dans la douleur de son premier rejeton, le temps que le line-up se stabilise. Très loin du semblant de sérénité que Marc Seberg développera sur ses efforts futurs (en fait, à partir de l'intégration de Pascale Le Berre de Complot Bronswick aux claviers), "83" est un disque décharné, grinçant, marqué par un sentiment d'urgence et de colère impuissante.

"Jour Après Jour", qui ouvre l'album, rappelle plutôt les climats de nostalgie contemplative du Cure de "Disintegration" (qui ne paraîtra que six ans plus tard). Mais dès "Surabaya Johnny", qui revisite Bertolt Brecht à la sauce post-punk, l'auditeur se prend une première baffe dans la tête. Cette batterie roulante implacable, cette ligne de basse gonflée à bloc et ce chant théâtral et d'une foideur terrifiante... assurément du grand art. Sur "Personnalities", on pense immédiatement à Joy Division, dans une version légèrement plus lyrique ; ce titre en apparence moins violent n'en abrite pas moins un malaise sous-jacent particulièrement envahissant. Sentiment confirmé sur "Sylvie" (single choisi pour la promotion de l'album), où la mélodie ample ne masque que difficilement la sècheresse de la section rythmique. "Don't Fall" quant à lui, n'use d'aucun artifice. Descente aux enfers abyssale lente et pesante, elle ouvre la voie pour le génial "sans mémoire" aux syncopes qui sont autant de soubresauts dans le cadavre de Marquis de Sade et où la voix grave de Philippe Pascal eructant "Rien n'a jamais changé... toujours la même rengaine" a quelque chose de traumatisant. Seconde baffe pour l'auditeur, et descente aux enfers qui commence pour de bon, comme si le pourtant excellent début n'avait été qu'un échauffement pour les choses sérieuses.

Le claustrophobique "No Way" (rappellons que Philippe Pascal est obsédé par les thématiques d'enfermement et d'enlisement) s'ouvre sur une rythmique pesante et inhumainement lente, sur laquelle quelques notes de piano plaquées vont servir de soutien à un chant dissonnant. Ce très court titre, dérangeant à souhait, sert d'introduction au morceau "Trick Of Mind", d'une pesanteur pachydermique, avec sa montée inéluctable... dont l'apothéose ne sera cependant rien à côté de l'instant de grâce que constituera "Strikes". "Strikes" a quelque chose d'ultime, marque une sorte de point de non-retour qui rappelle des oeuvres jusqu'au boutistes comme "Decades" de Joy Division ou "One Hundred Years" des Cure. L'intensité de ce titre est palpable : le chant de Philippe Pascal est d'une justesse et d'une force incroyable, les guitares réussissent un point d'équilibre entre mélodie et minimalisme absolument parfait, et la section rythmique est comme possédée tellement elle se démène. La montée finale qui commence vers les 3'20 est peut-être le plus grand moment de toute l'histoire de la "french-wave". Autant dire que face un chef d'oeuvre pareil, le titre "The Shriek" (référence au "Cri" de Munch) paraît tout de suite plus palôt... mais avec le recul, on se rend compte que cette baisse d'intensité permet de souffler légèrement, et que ce titre n'a rien d'honteux par rapport au reste du disque, avec un petit côté Chameleons dans l'intro qui n'a rien de déplaisant.

Plus jamais Marc Seberg ne renouera avec ce côté urgent, brut, minimaliste, et pourtant ô combien évocateur. Le dernier titre de l'édition CD, non présent sur l'édition originale, et qui représente la première apparition de Pascale Le Berre au sein du groupe, en témoigne. Bien sûr, il ne s'agit que d'une reprise (très audacieuse : peu de groupes ont réussi le pari de reprendre "Venus In Furs" du Velvet Underground !) mais déjà on sent le côté lyrique prendre le dessus, autant grâce à l'adjonction des claviers qu'à travers les guitares plus conventionnelles ou le chant, beaucoup plus travaillé (mais encore loin du potentiel qui éclatera sur "Lumières et Trahisons"). "83" marque la fin d'une époque, qui se termine avec un disque à la hauteur de ses aspirations.


01. Jour Après Jour
02. Surabaya Johnny
03. Personnalities
04.Sylvie
05. Don't Fall
06. Sans Mémoire
07. No Way
08. Tricks Of Mind
09. Strikes
10. The Shriek
11. Venus In Furs