Au fil des albums (6), les vieux copains de Buffalo se sont déblayés un petit coin de ciel bien à eux au firmament du rock indépendant, où il est difficile d'éviter les trajectoires convergentes. Le bonus de l'originalité leur était acquis, il est étrange de les voir aujourd'hui le diluer en accrochant un éventail d'influences mainstream au répertoire de ce « The Secret Migration » très assagi, pour ne pas dire tiède laissons toute connotation péjorative de côté pour le moment.
Avec le défricheur et désormais classique « Deserter's Songs », avec son très cordial mais opulent successeur « All is Dream », Mercury Rev avaient endossé une sympathique blouse d'alchimistes nostalgiques tâtonnaient sans orgueil sur l'échiquier des combinaisons de fortune à la recherche des plus beaux échanges transversaux entre leur héritage rock/bluesy et un fragile vernis philharmonique. Malgré une majorité de morceaux apprêtés comme des ballades parfaitement accessibles, Mercury Rev glissait en permanence sur le miroir des seventies et d'une époque où la musique ne s'inventait pas d'espaces cloisonnés, et n'en avait d'ailleurs pas besoin pour plaire. Les raccourcis les plus emblématiques d'un fief musical à l'autre adoptaient alors les traits de l'indispensable mellotron et surtout du chant haut et anémié (certains diront de fausset) de Jonathan Donahue, qui semblait toujours supplier la musique de lui offrir une épaule rassurante. On aimait aussi Mercury Rev pour cette capacité à semer de la fascination tout en jouant d'égal à égal avec l'auditeur à se faire à la fois l'écho des questions et des réponses.
En 2005, Mercury Rev ont apparemment jugé qu'il était dans leur intérêt de briser l'éprouvette, et c'est animés de certitudes nouvelles qu'ils présentent un « The Secret Migration » qui, pour le coup, porte doublement son nom, car on ne sait ni trop où et comment le processus de mue a pris naissance, ni trop vers quelle destination il porte le groupe. « Secret for a Song » fait d'emblée office de diapason, un couplet-refrain bien en chair derrière ses guitares propres, son piano pudique et bien étudié pour occuper les espaces au même titre qu'un charleston réglé comme une pendule. Le chant a distinctement gagné en assurance (sous-entendu, ce qu'il a perdu en à vous de choisir) et fait beaucoup plus rarement station, pour ne pas dire jamais, dans la cuve à hélium. Le groupe en profite pour enfiler des chansons à forte emprise vocale sur les mélodies, lesquelles jettent sans surprise des passerelles colorées entre la mélancolie, écho des broderies acoustiques, et l'euphorie fœtale du lunaire incorrigible. Exception est faite du très beau titre médian « Vermillion », où le monochrome est de rigueur derrière un pop/rock plutôt dur, pas éloigné d'un Placebo. A noter aussi, le rôle très productif de la basse qui sait aussi bien se caler dans la rythmique que proposer des contrepoints mélodiques intéressants pour une double-lecture des morceaux. Un compliment qui en appelle un autre : celui concernant la production nickel, ni plus ni moins.
Soyons correct : « The Secret Migration » ne contient pas une chanson plus faible que l'autre, et dispense son content de petites victoires au jeu des harmonies lucratives. Mais sans avoir à prendre trop de recul, il devient vite évident que le niveau de prévisibilité et de « sécurité » de l'ensemble ne lui permettra pas de jouir d'un statut d'estime et d'une durée de vie équivalents à un « Deserter's Songs ». Un ouvrage de préretraité, en somme : solide et compétent, mais un peu émoussé aux encoignures. En témoignent les flashbacks parfois trop précipités, comme si le groupe exigeait de son auditoire la connaissance préalable de son univers (« In a Funny Way » qui arrose le mellotron sans préavis) ou bien l'eau de rose qui irrigue certaines paroles (« My Love », « In the Wilderness »). Comme quoi entre être un OVNI et rentrer dans le rang, il n'y a pas des mondes de différence
Et de se poser la question, pas si hors de propos qu'elle n'y paraît : Mercury Rev n'ont-ils pas laissé leur raison d'être dans cette même malle où ils ont cadenassé feu leur psychédélisme à double tour ? Ou : peut-on continuer à peindre les mêmes ciels d'illusions quand on a vissé ses pieds à la réalité des choses et tourné le dos aux incertitudes ? Lorsque Donahue prélude « Across yer Ocean » d'un tout sauf anodin « And where we go from here is anybody's guess », on ne peut que lui faire écho. Et ouvrir les paris
1. Secret For A Song
2. Across Yer Ocean
3. Diamonds
4. Black Forest (Lorelei)
5. Vermillion
6. In The Wilderness
7. In A Funny Way
8. My Love
9. Moving On
10. The Climbing Rose
11. Arise
12. First-Time Mother's Joy (Flying)
13. Down Poured The Heavens