Meshuggah
Nothing
Nuclear Blast
2002
Le cœur impulse, mais le cerveau déraille. En ces lieux, la chronologie des événements n’a rien à voir avec les habituelles correspondances corps - esprit. Tout se définit par l’écart, la distorsion : une relation schizophrénique s’accentue entre cordes (muscles) et pulsations rythmiques (cerveau). Les unes observent les autres sans s’accommoder de leurs rigidités, tirent le jeu vers elles sans jamais réussir à prendre la main. Unité en binôme : Meshuggah est une implosion. Le chaos, pourtant, s’organise. Il y a du calcul dans l’air : les rythmiques, froides et percutantes, n’en finissent plus de se décaler les unes par rapport aux autres pour retrouver une respiration tout de suite submergée par les psychoses en devenir. Et au-dessus des terres crevassées des rythmiques saturées, jaillissent des flots de guitares claires et déstructurées : un véritable enfer surplombe les flammes du corps tout le long de « Nothing », un disque largement aussi complexe que son brillant prédécesseur, « Chaosphere ». Meshuggah a délibérément choisi de durcir le propos à chaque nouvel essai, en quête d’une entière réorganisation rythmique du Metal. La dissection est le mot d’ordre, les fondamentales sont à oublier. Vous pouvez ranger les boussoles. Meshuggah aime le préfixe « dé- ». Le verbe en prend pour son grade : « défaire », « désorganiser », « déconstruire »… en bref, le Metal subira le même sort que celui qui fut réservé à l’harmonie par les velléités premières d’Einstürzende Neubauten. L’effet, comme toujours, est saisissant : l’agencement en décalage des parties instrumentales, peu à peu, instille une perte inexorable des repères temporels et spatiaux. La musique de Meshuggah n’est donc pas un placebo : sa chimie influe directement sur la perception, et l’emprisonne en des champs à la fois exigus et inconfortables. On ne sait jamais vraiment quand reprendre son souffle, et le groupe réalise, en sus d’un exploit technique d’envergure, un pari que peu de groupes ont gagné : « Nothing » est un disque obsessionnel, une véritable remise en cause. Les plus courageux eux-mêmes n’en sortiront pas indemnes : l’acte expiatoire de Meshuggah est une torture promise aux tiers.