Le son est crade, sans manières. Comme la pochette du disque.
PJ Harvey a eu une réaction épidermique à son œuvre précédente, réaction consciente ou non. "Uh huh her" est un disque qui vise l'essence, un moment qui ne s'encombre d'aucune fioriture. Aujourd'hui, PJ Harvey revendique davantage un statut de songwriter que la panoplie complète de la rockeuse, un habillage qu'elle porta franchement bien sur le précédent et énorme "Stories from the ciy stories from the sea".
"Uh huh her" a été fabriqué avec des petits bouts de rien : un quatre et un huit pistes, une guitare et un ampli, quelques compères : le "vieux" Rob Ellis pour les percussions, et Head pour une production franchement minimale. Pour autant, rien ici ne sonne comme un vulgaire bricolage. Le collectif est aguerri, exigent, il sait où aller : la guitare de Polly Jean et sa voix sont deux des armes maîtresse. Le son est brut de décoffrage mais il met en valeur chaque harmonie, chaque arrangement. PJ Harvey, de son propre aveu, a beaucoup élagué, séparé le grain de l'ivraie, fait des choix : un certain nombre de choses sont passées à la trappe pour que le matériel d'enregistrement maison puisse avaler ses nouvelles compositions. Premier sacrifié : le rock. Trois ou quatre titres en appellent encore au bruit mais pour le reste, Polly Jean s'est davantage concentrée sur l'essence de l'héritage blues et folk que lui ont légué ses parents dans la petite enfance. Le disque s'en ressent : il aborde des rivages inquiets mais plutôt paisibles sur le plan instrumental. Elle est loin, la fougue de l'album "To bring you my love" ou "Dry", même si le son se rapproche plus des productions initiales de PJ. Elle est loin aussi, l'expérimentation modern rock accomplie sur le brillant "Is this desire ?" : la demoiselle semble retrouver ses propres racines, comme si le disque traduisait un retour aux souvenirs de l'enfance. Cathartique, il héberge une voix blessée, une voix qui préfère caresser l'air ("The slow drug", "You come through") que le trancher ("The letter", "Who the fuck ?"). Polly Jean Harvey ne crie plus trop, mais sème encore le trouble.
La jeune femme est honnête dans sa démarche : elle sait que son album n'aurait aucune chance de sortir si elle était une nouvelle artiste, si elle devait aujourd'hui démarcher une major. Trop crû, trop rêche, pas assez "calibré". Mais voilà : elle a de la bouteille, la nana. Elle a fidélisé la clientèle, ce qui "condamne" Island / Universal à sortir son disque. Les marketteux rangent parfois leurs exigences de formats lorsque l'artiste montre des dents pour défendre son bifteck, et lorsque les recettes peuvent rimer avec l'exploitation d'une œuvre véritable. Si tout le monde défendait aussi bien son travail qu'elle avec ce nouvel album, la bassesse n'aurait plus lieu d'être dans l'offre de musique populaire. Alors, d'un seul coup, la folk blafarde et magique de "Uh huh her" consume une petite allumette, éclairant les ruines d'un paysage de désolation. Le rock n'roll est étendu à terre, mais il n'est pas encore mort. Pas encore.
Il lui reste un petit quart d'heure.
1. Bad mouth
2. Shame
3. Who the fuck ?
4. Pocket knife
5. The letter
6. The slow drug
7. No child of mine
8. Cat on the walk
9. You come through
10. Its you
11. The end
12. The desperate kingdom of love
13. The darkest days of me & him