Portishead
Third
Island / Universal
ethereal, dark & emotional sound
2008
La chimie de Portishead, de Bristol, aura marqué une époque. Les années 1990 n’auraient pas été tout à fait celles que nous avons connues sans ce triolisme en art : son enveloppe d’éther, ses granulés jazzy, ses voix de fantômes qui ont fait l’album bleu, le premier ("Dummy", 1994), l’album éponyme (le noir, en 1997) et un dantesque album live ("PNYC", 1998) dont les orchestrations sensibles avaient redimensionné l’œuvre du groupe anglais.
Ca faisait longtemps qu’ils étaient partis alors ; qu’on se disait que c’était foutu, et dans les grandes largeurs. Beth Gibbons qui se lance difficilement (mais sans démériter) en solo, Geoff Barrow qui fuit en Australie ruminer son mal-être et découvre Sunn O))) (évènement qui, finalement, précipitera le retour du ferment artistique), etc. … Tout cela ressemblait a priori au désert, à la mort.
Portishead, en lambeaux.
Et puis, 2008. Depuis quelques semaines, janvier 2008 plus précisément, l’information a circulé. Ils revenaient, assez soudainement pour tout dire. On n’y croyait à peine, trop surpris pour en attendre quelque chose de particulier.
Ils restaient discrets, ne faisaient pas de grande annonce.
Ça a commencé à sentir bon. C’était tout eux.
Portishead a une attitude. Il ne fait pas partie de ces groupes vétérans qui, après de longues périodes de silence, laissent mugir des lustres durant la rumeur du retour avant de sortir un album à peine moyen, histoire de couvrir les frais fiscaux.
"Third", plus de dix ans après ce qu’on crût être la fin, regorge de tout ce qui fait le précieux du groupe : discrétion, feutre, fragilité ont survécu au temps et renouent avec l’expérimentation sur le sombre et touchant "Third", inespérée collection de bijoux sonores. Sépulcraux, un brin plus krautrock que par le passé, les expositions sonores ne tombent ni dans le travers de la redite, ni dans l’aventure d’une réinvention totale. Le trio est resté ce qu’il est, le temps ne l’affectant que dans ce désir de redéfinir ce qui le faisait. Au fond, l’approche reste immuable, même si la forme, fort heureusement, a muté, sensiblement. Portishead n’est pas stratifié, certainement pas. Son style s’est affiné, le groupe renouant certes, au passage, avec certaines fondamentales : un minimalisme glaçant et des atmosphères lunaires qui retirent de squelettes acoustiques l’essence de nouvelles lenteurs (le final et menaçant "Threads").
Ce disque est celui d’être humains ayant vécu des années loin de l’exégèse commune, trois créatures nourries du temps passé à chercher autre chose, ailleurs, mais dont le dialogue, réinstauré, recrée instantanément une magie, de type atomique. L’ailleurs a nourri l’esprit, et l’amène à ce qui ne s’explique pas mais se constate : certaines digressions apparaissent bien par rapport aux chemins de langueur qu’avait monopolisé l’approche antérieure. Ces petites bifurcations sont le signe de vie. "Third" est sans doute plus tortueux, complexe et effilé que ses prédécesseurs sur les plans rythmique (l’urgence esquissée par "We carry on", chanson sur le choix et la survivance) comme harmonique ("We carry on" toujours, parasitée de dissonances façon Sonic Youth). Cet album est celui d’une quête, assoupie un temps mais dont les résurgences ramènent aux possibles, à leur infinité.
"Third" est tout sauf un disque prétexte. Il est celui de l’assise, d’une pertinence qui ne se défait jamais (et pour cause) de l’idée de mise en danger (le beat electro old school, presque industriel, de "Machine Gun"). Portishead ne suit que sa voie, et accouche d’orchestrations rampantes (celles qui compensent le bruitisme des guitares et tapissent le fond du groove mécanique de l’ouvrant "Silence"), de sons synthétiques crades et en pleine dépression. Ailleurs, il y aura une pose associant psychédélisme et phrasé martial ("Small", aux relents finaux americana). Les ambiances, curieusement exotiques parfois ("Nylon Smile"), parcourent la pénombre, fondées sur presque rien : une grosse caisse assoupie enrobant un accord acoustique mais se taisant face aux claviers extraterrestres ("Hunter"), par exemple.
La force de Portishead réside dans cette économie de moyens, ce sens du sacrifice qui donne à l’approche globale tout son mystère. Comme si la multitude grouillait derrière tout cela, planquée par les rideaux de fumée et les tendances au tribalisme de Gibbons (voile vocal sans âge), Barrow et Adrian Utley, aussi peu soucieux que par le passé de savoir si pareil résultat pourrait, à terme, être ramené à ce "Trip Hop" auquel on les associera toujours. On le fera bien, faute de mieux, mais l’essentiel n’est de toute manière pas là. Portishead n’est pas "actuel", mais contemporain, et ça n’est pas la même chose. Il est dans l’esprit et, qui plus est, dans une grâce retrouvée, intacte ; un style qui plus que jamais fuit le carcan. Ce son n’est celui d’aucun vrai territoire, si ce n’est celui des rêves. Son indicible typologie musicale, ses limites floues, réalisent l’inconscient.
"Third", au final, ne tient qu’à ces trois-là. Ce résultat est la décalque du ferment chimique unissant, à un instant T, trois humains au physique anonyme. Leur monde est un endroit plein d’énigmes, une fondation aux angles incertains, un meuble don tles tiroirs se cachent mais en lequel on voit encore un chez nous, plus de onze ans après l’album noir.
Rien, alors, n’aurait vraiment changé ? Si, si, tout a un peu changé. Comme nous, comme eux, bien sûr.
01. Silence
02. Hunter
03. Nylon Smile
04. The Rip
05. Plastic
06. We Carry On
07. Deep Water
08. Machine Gun
09. Small
10. Magic Doors
11. Threads