The Cure
Disintegration
Fiction / Polydor
cold wave
1989
"Disintegration" fut le dernier grand disque sombre de Cure. Si "Wish" lui succéda sans démériter en 1991, il fit éclore l’écriture de Robert Smith en une fleur plus ouverte et dont les fruits couplèrent l’assise d’un bruit sourd à l’envolée de pollens plus Pop.
"Disintegration" a fixé pour toujours – au même titre que le cultissime "Pornography" - l’image qu’on s’est forgée de The Cure et qui lui colla indéfectiblement à la peau, et même au gré d’une discographie ultérieure dont les soubresauts les pires ne parvinrent pas à faire chavirer nos cœurs vers le désamour. Cette image figea l’aura du groupe dans un paysage de mélancolie et de noir saturé, un endroit où se croisent les fantômes de l’adolescence, les souvenirs amers et les espoirs en devenir. Nous ne pouvions mourir, après tout. Le spleen qui satura alors la Pop de Robert Smith nous rendit éternels. Après, the Cure a vieilli, plus ou moins bien, et nous sommes revenus sur Terre.
Si "Disintegration" constitue sans doute un disque moins dur que "Pornography", il a prolongé l’optique de son prédécesseur en l’affinant : l’exposition d’une écriture plus subtile et maîtrisée joua sur une désespérance mi-jouée, qui inclina Cure à théâtraliser son propos. Son aura ne s’y perdit pas. L’incursion du visage de Robert Smith dans des collages oniriques fit la pochette de l’album devenir symbolique de cet état de fait, et devint quasiment culte : on n’aima jamais autant Cure que lorsque sa propre mise en scène (certains dirent "autoparodie") avait pour but de "rendre" une projection décadente qui était peut-être, finalement, plus la nôtre qu’autre chose.
En 1989, la musique de Cure était abyssale, profonde, insondable. Les boucles de basse énormes de Simon Gallup et les claviers glaciaux construisaient un labyrinthe en lequel se perdaient les notes de guitares cristallines ("Closedown") que coulaient Robert Smith et Porl Thompson. C’est sans doute cette basse qui forge tout "Disintegration". Tout ce qui tourne autour n’est qu’une enveloppe. D’ailleurs, la batterie ne s’y est pas trompée en jouant l’économie. Boris Williams a toujours été moins démonstratif que sa technique exceptionnelle n’aurait pu l’incliner à le devenir. Et Dave Allen, derrière les manettes, ne l’a pas flattée : la caisse claire sonne presque comme un cageot, et sa sécheresse contraste avec le reste du son, très enveloppé et feutré ("Last dance", "The same deep water as you"), englouti par les basses.
Il y a dans "Disintegration" une magie inexplicable : ce disque qui donna à Cure une nouvelle dimension de "groupe" découlait en réalité du travail d’une formation meurtrie, en crise, fissurée de toutes parts. Les excès de Lol Tolhurst, dont ce serait la dernière apparition officielle sur disque, avaient compliqué la vie du collectif au point qu’on se demande s’il s’est investi vraiment dans l’enregistrement. On devine alors qu’une fois de plus, Robert Smith eut à tenir le groupe d’une main de fer. "Disintegration" eût pu être le dernier album. Dans le sens où Cure ne lui donna jamais de suite aussi conséquente (et ce en dépit d’un excellent "Wish", rappelons le), c’est un peu vrai. Mais sur le fond, "Disintegration" est resté tout bonnement l’un des meilleurs disques d’une formation dont l’austérité avait enfin trouvé un aboutissement instrumental conséquent. Sur "Disintegration", The Cure interprète la musique de Smith. Sur "Pornography", il la vivait. La différence est dans la percussion, mais la réaction publique, passionnelle, est toujours au rendez-vous.
Sur "Disintegration" comme sur le reste de ses disques suivants, The Cure donna l’image d’un groupe de survivants. Parmi ceux-là mêmes, il reste ceux qui n’ont pas quitté Cure depuis 1996, et qui auront tout à prouver sur le nouvel album de 2004, au titre éponyme et emblématique de toute une appréhension musicale : "The Cure".
1. Plainsong
2. Pictures of you
3. Closedown
4. Lovesong
5. Last dance
6. Lullaby
7. Fascination street
8. Prayers for rain
9. The same deep water as you
10. Disintegration
11. Homesick
12. Untitled