"Trilogy", le DVD, était annoncé depuis quelques mois comme synthétisant l'essence "froide" de Cure : avec l'idée de rassembler sur un support vidéo filmé en'>
The Cure
Trilogy
Eagle Vision / Universal
2003
Les derniers épanchements de Robert Smith avaient apprivoisé la mélancolie, perceptible sur le beau mais un peu mou "Bloodflowers". Depuis, de tournée d'anthologie en déclarations à sens unique, Smith et sa bande confirmaient le changement d'humeur depuis le raté de "Wild mood swings" (une pop éclatée, aussi rieuse que peu inspirée).
"Trilogy", le DVD, était annoncé depuis quelques mois comme synthétisant l'essence "froide" de Cure : avec l'idée de rassembler sur un support vidéo filmé en concert trois des albums les plus sombres et éloignés dans le temps, Smith aspirait sans doute à retrouver les fondamentales. Les puristes auront regretté, sans doute, que ce que Robert Smith considère aujourd'hui comme une "trilogie" ne recoupe pas ce qu'on nomma, en son temps, la "trilogie glaciale" formée par "Seventeen seconds", "Faith", puis... "Pornography".
"Bloodflowers" était donc sensé trouver son apogée par cette consécration en vidéo. Tout en prolongeant les règles dessinées sur "Pornography" mais en se rapprochant de "Disintegration" par une tension toute contenue, les guitares acoustiques du tout dernier album de Cure allaient-elles survivre en live à la fièvre collective de ses prédécesseurs ? La question se posait, parmi d'autres.
L'introduction générique du DVD est une illustration du triptique illustrée par trois bandes vidéos en noir et blanc juxtaposées, assez proches de ce que le groupe mit en évodence sur le film "Show" : ici, les images en saccade évoquent Berlin, les fans, dans un N&B tremblant et sale.
DVD 1 : "Pornography" / "Disintegration"
"Pornography" set
La foule du Tempodrom lève les bras sur les premières pulsations semi-électroniques. Mouvement de caméra : Simon Gallup apparaît une fraction de seconde, lachant la première note de basse.
Lorsque le groupe entame alors "One hundred years", on chavire littéralement : c'est 1982 qui nous aveugle, tout ce qui fonda le tribalisme de la coldwave. Tout ce qui, en somme, nous fit basculer. Robert Smith a déjà préparé le terrain : tous ses hommes sont en noir (ne devait-il pas s'agir, initialement, d'une "Dark trilogy" ?). Le groupe, visiblement tendu, veut en découdre. Le son de basse (le pilier de l'assise collective) est incroyable, énorme ; et jamais semble-t-il, Simon Gallup n'a aussi bien géré ses effets. Le bassiste fait la tête (c'est de circonstance, et de coutume), mais se montre très impliqué physiquement en ce début de concert. Derrière, Jason Cooper confirme le virage pris par la batterie de Cure depuis son arrivée : moins lyrique, plus concise, elle insuffle à une musique réputée pour sa rigueur une dimension plus mécanique encore, s'éloignant quelque peu du groove glacial que lui conféra l'habileté sans faille de Boris Williams.
Les lumières bleues fondent sur le groupe : c'est l'heure de "A short term effect", morceau assez peu joué par Cure en concert. On se demande bien pourquoi, d'ailleurs : c'est peut-être un de ceux qui nous marquera le plus sur ce DVD (sans compter le mythique morceau éponyme), tant la glace s'y fend pour porter aux nues un groupe au summum de sa puissance. Smith chante remarquablement bien : ses vocalises ne bénéficient que d'une très légère réverbération, ne souffrant aucune correction, aucune tricherie. Tout cela est propre, mais dépasse ce strict cadre. The Cure a franchi une étape : alors que la formation actuelle n'est pas dotée des musiciens les plus doués de son histoire (exit Porl Thompson, pour un Perry Bamonte bien moins enthousiasmant), sa cohésion s'avère appliquée et délivre au delà de ce simple fait une musique charnelle et dramatique.
Et puis, tout s'accélère. "The hanging garden" : après "One hundred years" et avant "The figurehead", c'est le moment où les roulements de batterie et la tournure de basse rigide autant que subtile donnent à Cure une dimension... tribale, oui. Smith hurle, baignant dans la lumière. Point de non retour : désormais, il va falloir tenir le rythme. "Siamese twins" pose les choses avec mesure et efficacité, puis "The figurehead" déboule : sans commentaire. Perry Bamonte n'en fait pas trop (en tout cas, pas assez pour qu'on ne regrette pas les guitares de Thompson, si belles sur l'album live "Paris"). Le groupe enchaîne : "A strange day" (trop classique pour qu'on s'y appesantisse) laisse place à "Cold", une ambiance somptueuse. Les claviers de Roger O'Donnell y donnent toute leur mesure et offrent à Robert Smith une assise tout confort : le chanteur s'émeut, sue à grosses gouttes. le groupe tourne à plein régime avant l'entame du fan-tas-ti-que "Pornography", un morceau devenu trop rare sur les précédentes tournées du groupe mais que ce dernier remet à l'honneur depuis l'an 2000. Les images télévisées, brouillées, saturent l'écran, fracturent des plans de caméra assez chaotiques et salis par les filtres. Un groupe visiblement tendu mais tout en dynamique achève avec brio la première partie du concert.
Le plus dur sera certainement de dépasser cela. Car une flois les fleurs bleues évanouies de l'écran, il faudra faire renaître l'album de la crise, "Disintegration".
"Disintegration" set
On s'est habitué à "Disintegration". Si en son temps, la tournée qui avait suivi la sortie de l'album avait marqué les esprits comme étant peut-être la meilleure jamais donnée par le groupe avant le Dream Tour, elle avait aussi conforté l'image d'un groupe revenu aux sources du malaise dessiné par "Pornography", assumant les choses en délivrant un disque complexe et dénué de velléités "guerrières". Sans doute "Disintegration" (juste devant l'indispensable "Wish") fut-il le disque sur lequel Cure peaufina le plus le travail des ambiances, l'enregistrement sur lequel il donna à la Coldwave un second degré, une âme. Les structures musicales étirées de l'album firent mouche en 1989. C'est toujours le cas aujourd'hui : les fleurs bleues s'évanouissent pour "Plainsong", en ouverture, et cette structure si aérée et éthérée, si belle, cette basse dessinant les mélodies avant d'assurer les rythmiques lourdes qui forgeront plus tard "Pictures of you", ou "Fascination street". Là encore (et c'est toujours ce qui fait la force de ce 1er DVD), ce sont les morceaux les plus rares en concert qu'on se plaira à redécouvrir, indéfiniment : "Closedown", mais surtout "Last dance" à travers une version dantesque, servie par des jeux de lumières fournis et multiformes, précèdent de peu "The same deep water as you" dans la galerie de nos préférences (jeu de caméra similaire au "Sinking" du Dream Tour), et "Homesick" (un mixage un peu "juste" toutefois) . Sur "Lullaby", Cure respire : Smith fait l'araignée, sourit presque. Les effets triturent par instants sa voix (un delay à la fois distordu et décadent), comme ils le firent quelques instants plus tôt sur "A short term effect". C'est acquis d'avance. Si tout cela tourne parfaitement, là n'est pourtant plus l'essentiel : les classiques indéniables que sont devenus "Fascination street" (une volonté stupéfiante au chant), "Prayers for rain" (énorme) et "Disintegration" servent en effet de pivots centraux au set. Ils lui donnent une dimension à la fois spirituelle et énergique, un complément nécessaire à l'ensemble d'un disque tourné plus vers l'hypnose que le défouloir. Le set se termine un peu dans l'apathie avec "Untitled" : un jam curieux, décousu, qui donne à "Disintegartion" une fin étrange, entre acalmie et questions persistantes.
DVD 2 : "Bloodflowers" / "Encores"
"Bloodflowers" set
Il n'y a pas à tortiller : en studio comme en concert, "Bloodflowers" ne retrouve pas vraiment la magie de "Disintegration". Ce disque a renoué avec les tourments du passé, mais sans savoir vraiment comment canaliser le malaise, comme s'il n'y avait plus grand chose à en tirer. "Bloodflowers" est le disque d'un groupe qui souffre mais qui donne l'impression d'avoir abandonné la quête du remède. Moyennenement réjouissant, certes, mais le disque contient tout de même de bonnes chansons. L'acoustique présentant une forme d'apaisement ne fera pas oublier, jamais, des brûlots tels que "Watching me fall" et ses tourbillons de guitare infinis, "Bloodflowers" et ses tournures se rapprochant de "Pornography". Retour en demi-teinte, "Bloodflowers" est difficile à rendre sur scène. Les morceaux phares restent ceux au sein desquels l'électricité prend sa place, ceux qu'on a déjà cités. Les autres, eh bien... ils offrent un Cure paisible, un peu trop à notre goût : on ne rentre jamais complètement dans un concert par "Out of this world", même si tout cela reste assez charmant, finalement. L'intensité dramatique culmine heureusement sur la fin du set ("Bloodflowers" est magnifique), mais quelle mouche piqua un jour Robert Smith lorsqu'il écrivit des choses telles "There is no if" (quel ennui) ou "The loudest sound" (vraiment, on ne s'y fait pas) ? Restons justes : même si Simon Gallup se montre ici moins volubile, certains morceaux tirent leur épingle du jeu : "Where the birds always sing", "39" ou le très beau "The last day of summer". Mais des trois sets, c'est bel et bien ce dernier qui applatit un peu le concept, peut-être ces chansons là ronronnent-elles trop, alors que le Cure de 1982 puis 1989 parvenait sans faille à rompre la glace. Peu équilibré, presque "mou", ce troisième chapitre de la trilogie n'est pas (loin s'en faut) à la hauteur d'un "Faith". Mais Robert Smith assume ses choix. Tant mieux pour lui, tant pis pour "notre" trilogie glaciale.
Heureusement, il y a ce rappel.
"Encores"
Ce rappel. "If only tonight we could sleep", tout d'abord, entre orient et malaise occidental. Puis, enfin et surtout, "The kiss", "le" morceau de "Kiss me kiss me kiss me". Si la version présente sur le DVD n'égale pas la meilleure de toutes (à notre avis et à notre connaissance, celle exécutée à Bercy en 1996 n'est pas égalée à ce jour), elle n'y perd rien de sa fulgurance : le groupe y déploie toute sa puissance, n'a d'ailleurs plus vraiment le choix. Simon Gallup est de retour, il domine la scène. C'est comme le dernier cri (ce n'est pourtant pas le dernier morceau du set intégralement joué par le groupe ce soir là) ; et ce dernier nous assourdit, à tout jamais. Les guitares planent au-dessus du lot, après une introduction de basse énorme en accords semi saturés. Simon Gallup présente, Robert Smith conclut. "The kiss" est une avalanche de distorsions de guitare, de voix tourmentées, sans doute un des morceaux les plus forts de Cure. Et c'est celui qui conclut le set officiel du DVD, après que Smith, soulagé, quitte la scène après une prestation guitaristique conséquente et... une tape amicale de Roger O'Donnell en récompense lors de la sortie.
Les bonus cachés vous en diront peut-être plus sur la "vraie" fin, qui sait ?... en attendant, les interviews sur des sujets aussi variés que l'idée de la trilogie, "Pourquoi Berlin ?", ou encore l'avenir du groupe vous réservent quelques surprises, s'il est parmi vous des fans transis.
Ce DVD, après la vidéo "Show", laisse l'image d'un groupe revenu à son meilleur niveau en dépit de quelques faiblesses s'exprimant sur la fin, et tenant davantage aux compositions de Smith elles-mêmes, qu'à l'implication de ses membres. Le lyrisme de Porl Thompson et Boris Williams manque toujours, mais Cure conserve une force qui lui est toute particulière, comme si aucun aléa ne pouvait atteindre cette magie si bien maîtrisée par le tandem "historique" Smith - Gallup. Très bien réalisé et extrêmement bien enregistré, le DVD donne à voir un Cure pris entre deux époques, fier de l'oeuvre accomplie et renouant avec l'essentiel.
La suite nous dira si les ténèbres n'étaient qu'un passage de plus ou si The Cure, définitivement, est redevenu le groupe de ceux qu'on nomma "les corbeaux".