The Sisters Of Mercy
Vision Thing
Merciful Release / WEA
metal incorporating gothic heritance
1991
Pour nombre de fans originels, "Vision Thing" symbolise l’abandon partiel par Andrew Eldritch de l’univers gothique que The Sisters Of Mercy, envers et contre eux-mêmes a priori, contribuèrent à figer dans l’esprit de la communauté afférente. Une communauté restée aveuglément fidèle depuis, malgré les soubresauts de verbiage humoristiques du "glorieux leader" à son encontre.
La publication de ce troisième album très… rock donc (découpé en deux phases énergiques, conclues chacune par une ballade dispensable), à la production signée Eldritch et aussi gonflée que celle de "Floodland", fait un honneur particulier aux guitares les plus frontales que notre homme ait jamais assumées. Au risque, selon certains, de s’appesantir sur elles plutôt que de retenir les leçons de ces lourdes et hypnotiques sons de basse signés sur le précédent chapitre par la brune Patricia Morrison (silvydre gothique, issue des fameux Gun Club).
Une fois de plus, l’entité "Sisters" est remaniée, de fond en comble. Exit Morrison donc, Eldritch souhaitant clairement engager sa "formation" vers des terrains plus métalliques. "FM", hurleront certains.
Peut-être, mais qu’importe si les chansons sont bonnes ? The Sisters Of Mercy redeviennent alors un "groupe", au sens physique et classique du terme : la configuration "deux guitares pour une basse", à l’origine du son de "First & Last & Always", rejaillit dans l’histoire des Sisters mais dans une optique bien différente. Si la basse est confiée au discret mais efficace Tony James (ex-Generation X), les guitares (hormis les quelques parties assurées par Eldritch lui-même) sont confiées à titre principal à deux requins de studio : les bien nommés Andreas Bruhn (qui fondera ultérieurement le projet solo Broon) et le célèbre Tim Bricheno (ex-All About Eve, qui montera par la suite XC-NN et Tinstar).
Il résulte de cette collaboration une collection de mélodies franchement efficaces, certes éloignées dans la forme des affres opératiques et conceptuelles de "Floodland". Désormais, The Sisters Of Mercy jouent autant pour les Goths (enfin… ceux qui restent) que pour les bikers.
A posteriori, on peut légitiment se dire que ça n’est pas pour rien si, dans les années 90, le Metal s’est par la suite acoquiné au Goth. Que l’héritage culturel porté par les Sisters et son travestissement vers des formes plus rock a signé, au moins symboliquement, les prémisses d’un genre qui, par la suite, se nommera - assez vulgairement - "Metal Goth". Qui sait ? Car même si le troisième opus de Sisters Of Mercy n’a rien de commun avec ce que purent générer Paradise Lost ou Moonspell (par exemple), les coïncidences "historiques" entourant l’objet "Vision Thing" ont dû donner des idées à certains. L’underground goth s’est fondu, à ce moment précis, dans le Metal mainstream. Alors qu’Eldritch récupérait ce Metal, certains se dirent peut-être qu’ils pourraient bien thésauriser sur la force de l’image créée par ces "parrains du Goth" dans la conscience collective. Eldritch n’a pas agi dans cette intention, certainement, mais le résultat semble être tel. Il faut dire que le matériau originel valait bien le clignement d’œil, non ?
Pour l’heure, The Sisters Of Mercy semblent s’amuser. Ils génèrent une musique qui n’a rien perdu de son automaticité rythmique : les batteries de la machine Doktor Avalanche sont toujours aussi implacables ("Doctor Jeep", "Vision Thing"), renforcées dans leurs progressions par des saturations très calibrées. La formidable voix d’Eldritch, traitée puissamment au mix, n’a rien perdu de son attrait. Bien au contraire : on ira jusqu’à oublier le changement d’orientation musicale (la démarche est intégrée et vraiment cohérente, quoi qu’on en pense) pour se délecter de lignes de voix telles que celles de "More", ou de l’une des mélodies les plus habitées jamais produites par Eldritch, à savoir le fameux "When you don’t see me".
Derrière, les "requins" font leur travail : accords précis et économes, tournures rock n’roll injectées de noir venin, tout concourt à faire de cet album un classique, toute considération "historique" mise à part.
A ce moment précis, The Sisters Of Mercy deviennent un groupe "grand public". Et c’est sans doute ce que ne lui a pas pardonné un public ayant appréhendé et intégré The Sisters comme (et qui lui en voudrait ?) tenants d’une démarche puriste. Un public qui chérissait peut-être à l’excès cette dimension d’origine, plus noire et bien sûr, plus confidentielle.
Là, d’un seul coup, le coffre au trésor s’ouvrait devant les regards ébahis de la foule.
Horreur, sacrilège. On fut de cette déception, avouons le. On en revint plus tard, car The Sisters Of Mercy n’ont jamais été rien d’autre, finalement, qu’un instrument "marque" entre les mains d’Eldritch. Et que la question à se poser devenait dès lors : doit-on continuer à imaginer ce que "doivent" être The Sisters Of Mercy, où doit-on comprendre enfin qu’il ne s’agit, en définitive, que de suivre ou pas Andrew Eldritch, qui seul en est le maître d’oeuvre ? Par "Vision Thing", et c’est là la cruauté de la chose, Andrew Eldritch concrétise le détachement des Sisters de l’iconographie pré-entendue. Il arrache les cœurs, mais s’assume auusi, en 1991, au travers des Sisters. Sale caractère.
Alors, même si certains ont souffert à ce moment précis du choix du leader, ils peuvent aujourd’hui tenter de se retourner hors de toute complaisance mais dans une optique de plaisir simple sur un album tout simplement attractif et puissant, qui – avec le recul – justifie le port par Andrew de t-shirts Motörhead sur scène (humour). Il ridiculise aussi et tout bonnement tous les essais du genre qui envahissent ces rabâcheuses années 2000 (allez Jyrki, sois sympa : repasse ton bac).
Alors, si "Vision Thing" n’a d’évidence pas le même impact émotionnel que "Floodland", s’il oublie quelques idées en route, Eldritch y vibre encore.
Et à l’époque, passé le désappointement puis envahi par cette vibration de gorge caverneuse et inimitable, on a eu envie, encore, de vibrer avec lui.
Une dernière fois.
1. Vision Thing
2. Ribbons
3. Detonation Boulevard
4. Something fast
5. When you don’t see me
6. Doctor Jeep
7. More
8. I was wrong