Thrones


Day Late Dollar Short


Southern Lord


rock atteint de stoner, sludge, doom et drone et encore porteur de germes plus anciens…


2005




Thrones a tout pour être un projet culte. Joe Preston en est le moteur ; il a fait ses armes avec Earth, les Melvins et Sunn O))). Un premier album en 2000 chez Kill Rock, puis de nombreux titres parus sur plein de petits 45 tours, aujourd’hui regroupés avec quelques inédits sous ce titre : « Day Late Dollar Short ». La mode évolue, le monde de la lenteur lourde conquiert de plus en plus d’adeptes et Southern Lord, récompensé de ses efforts, devient le label de référence.
Compilation, rétrospective, le résultat est fortement bigarré et ne se limite pas à un seul public. On peut dès lors dresser trois catégories de morceaux.

Les titres encore proches du monde du rock.
« Coal Sack » est du grunge mais avec des conditions d’enregistrement éprouvantes. La voix est filtrée, écartée, recouverte par un son de gratte lui-même étouffé sous des coussins épais. Un larsen permet la montée de pitchs electro et de boucles de samples, puis le morceau repart en punk-rock. Là où beaucoup de groupes issus de la vague de Seattle sont passés à un son présentable (à l’exception de Earth ou des Melvins, évidemment !), Thrones, monté en 1994, poursuit les choses sous un aspect moins commercial qui fait plaisir à entendre. « Young Savage » revient en droite ligne de la fin des années 70, début 80. C’est punk et pop, mais au passage, quelques vocaux se sont accrochés à la toile de fond : renseignements pris, c’est une reprise de Ultravox ! On remonte plus loin dans le temps avec « Senex », riff seventies, remodelé à la fois par Suicide (répétition inlassable) et par Nirvana. La voix murmure. Tout prend sens dans ce retrait progressif de l’humain, caché derrière les sons. Un pallier vers ces chansons instrumentales, décomplexées, sauf que… le titre échappe à son auteur, se libère, redresse la tête et se fait plus menaçant, plus rock. Dommage. Tout comme est raté « Oracle », tout juste digne d’une mise en mains des instruments et de la voix. Par contre, « David Libs » est un ovni. Ce titre est à la fois heavy et batcave, digne de certains essais des Tétines Noires. Ni novateur, ni totalement réussi, il a le mérite de surprendre et d’agacer. Pas si mal. L’instrumental « Nostros Algos » évoque de loin un morceau mélodique comme les faisait parfois de Metallica des débuts.

Les titres qui relèvent du monde souterrain du stoner, du sludge, ou du doom, voire du drone. Certains sont très proches d’un metal malade (le doom de « The Suckling », gangrené et tuberculeux, est étouffant à souhait), d’autres jouent sur des notes complémentaires, longues, tenues, sursaturées (« Reddleman », drone rock’n’roll survolé par des pâles d’hélicoptère)… « Simon Legree » tourne stoner sans s’arrêter, même si quelques samples heavy relancent cette courte minute 28 : faux morceau ? « Valley Of The Thrones » démarre avec des imprécations d’hôtesse de l’air avant qu’un homme ne s’interroge en virevoltant dans l’infini. Des vagues (océanes, aériennes géologiques ?) l’encadrent… On ne sait plus. On a peur. Cependant Joe Preston ne va pas jusqu’au bout et cherche le plus confortable pour planter un morceau en deux parties peu compatibles. « Obolus » force à se côtoyer le son des guitares sludge à des voix trafiqués au vocoder et au synthé (mention spéciale au chant faussement féminin), rencontre contre-nature comme le révèle la fin travaillée et parsemée de chants d’oiseau de ces neufs minutes.

Les plus intéressants, selon moi, sont les titres parodiques :
« Algol » est une lente métamorphose d’une chanson en low-folk jusqu’au stoner/sludge/doom. La cadence se ralentit, l’électricité prend le pas, les paroles s’amenuisent et disparaissent. Reste les secousses telluriques, lentes et profondes. Qu’est-ce qui plaît tant dans ce son ? Puissance, calme, extrémisme de la démarche et simplicité de celle-ci. Des bribes de new age avec la spiritualité qui va avec. On change de registre avec « Silvery Colorado », puisque c’est un chant de Noël de The Carter Family qui se fait démonter le synthé à coups de distorsions. Jouissif comme un pudding dominical qui brûlerait. « Epicus Dommicus Bumpitus » sent bon aussi : là, c’est le cousin bêta de la famille ou l’apprenti popiste qui lasse la même famille avec ses créations fabuleuses sur synthé. Angoissant comme du J-M Jarre à côté des pyramides égyptiennes. « Piano Handjob », malgré plusieurs écoutes, reste anecdotique. Par contre, « Easter Woman », la reprise des Residents, évoque des atmosphères de science fiction en lo-fi. A la fois pathétique et formidable, pas simple, à apprivoiser. « A Quick One » pousse le gospel et Beck sous des latitudes polaires dont les dieux Lovecraftiens se servent comme demeures. Mais le titre peut-être culte de cette compilation, c’est la reprise de « Black Blade » de Blue Öyster Cult, ridicule en avant (Ah, ces tirs de lasers !) mais avec autant de sérieux que possible.

C’est cette valeur de décalage, d’humour qui fait de cette compilation de Thrones un objet unique. Plutôt que rester cantonné dans son coin avec des gens qui apprécient sa musique, Joe Preston propose un catalogue de sons et d’ambiances, une lecture individualiste d’une société appelée à disparaître. Ce qui nous unissait, ces mélodies et rythmes communs (qu’ils soient rock ou rétro) s’affaissent sous les lents coups de boutoir d’une nouvelle musique. Celle-ci porte en oriflamme la sclérose d’une certaine jeunesse mondiale.
La démonstration est brillante.


1. The Suckling
2. Young Savage
3. Algol
4. Reddleman
5. Senex
6. Silvery Colorado
7. Coal Sack
8. Epicus Dommicus Bumpitus
9. Piano Handjob
10. Simon Legree
11. Easter Woman
12. Valley of the Thrones
13. Oracle
14. Black Blade
15. Obolus
16. Davids Lib
17. A Quick One
18. The Walk
19. Nostros Algos