Dossier Kultüre]

Michael Moynihan & Didrik Soderlind, "Black métal satanique. Les Seigneurs du chaos"

"Black métal satanique. Les Seigneurs du chaos"
Editions Camion Blanc
2005 - Prix 30 ? - 530 pages

Le diable en rit encore...

"BLACK METAL SATANIQUE. Les Seigneurs du Chaos"


Alors enfin le voilà, ce fameux livre, cette bible faisant référence sur l'histoire du Black Metal : "Les seigneurs du Chaos".
L'ouvrage est enfin traduit en français grâce sur l’initiative de l'excellente et très dynamique maison d'édition Camion Blanc, spécialisée dans la biographie musicale rock.

Michael Moynihan, l'un des deux co-auteurs du livre (le second étant Didrik Soderlind), signe les deux introductions à l'ouvrage.
La première étant celle de la nouvelle édition car, en effet, l'objet que vous tiendrez dans vos mains est une version actualisée et augmentée (en 2003) par rapport à l'édition originale (datant de 1998).
On y trouvera déjà matière pour penser le traitement du sujet : Moynihan s'y dévoile déjà comme un fan de Black Metal de manière assez évidente, avant de se défendre avec plus ou moins de maladresses des aspects peu glorieux du sujet qui viendront à la connaissance du lecteur. Arguant d'une objectivité sur laquelle nous reviendrons mais qui passe mal l'examen du pur regard journalistique, le bonhomme compte comme d'habitude en pareil cas sur l'intelligence des lecteurs pour faire le tri dans le flot d'idées nauséabondes et même carrément putrides qui infestent une partie de l'ouvrage (mais c'est une vérité du sujet) au nom d'une non censure par ailleurs légitime.

Tout d'abord, il convient de préciser une chose. Ce livre n'est pas expressément une histoire du Black Metal : C'est une étude sur les rapports entre Satanisme et Black Metal.
La précision peu paraître anodine, il n'en est rien. Car cela en fait un ouvrage expressément idéologique. Ce sera aussi et presque toujours l'angle d'attaque du sujet. Reste qu'il est impossible de faire l'histoire de l'un sans faire celle de l'autre. Mais ce postulat de base pose un principe évident : les auteurs abordent la chose par un angle qui déjà soulève un brin (doux euphémisme) de suspicion.
Car qui dit Satanisme, dit définition de la chose. Qu'est-ce que le Satanisme? Une croyance, une philosophie, une plaisanterie commode ? Jamais les auteurs ne répondront à cette première interrogation (au moins pour eux-mêmes et pour situer l'assise de la parole) même si elle fonde les bases de cette étude. Une analyse décousue et pour le moins légère viendra ponctuer le livre (avec notamment l'interview assez surréaliste d'un Anton Lavey réduit à ce qu'il est : un libertaire relativement terne intellectuellement quand on a dépassé la provocation facile et fondatrice de son mouvement, quelques rares et très, très brèves incursions auprès de prêtres et sociologues, je passe charitablement sur les citations ridicules et parfaitement hors contexte de Jung entre autres, censées, je suppose, apporter une caution scientifique à l'édifice).

Ceci étant dit, le livre n'en est pas moins passionnant. Passionnant oui, et ce malgré ce que pourrait laisser penser ce préambule pour le moins critique (mais c'est là mon rôle). Car les auteurs ont travaillé au corps ce phénomène du Black Metal, déroulant l'histoire du mouvement avec un luxe impressionnant de détails, un nombre de témoignages tout aussi bluffant sans parler du matériel photographiques qui vient éclairer le tout.
Après un point concis mais parfaitement réalisé sur les Grands Ancêtres (de Black Sabbath à, bien sûr, Venom, King Diamond, Bathory, etc.) et une explication tout aussi réussie de la transition musicale du Death au Black on passe au vif du sujet avec la figure tutélaire et fondatrice : Euronymous et tout ce qui va avec et qui est désormais rentré dans la légende, aussi peu ragoûtante soit-elle : le magasin Helvet, l'Inner Black Circle, le suicide de Dead etc, etc. …

Bref, l'histoire se déroule. Claire, abordable, même et peut-être surtout pour le non-initié, ce qui n'est pas la moindre qualité de ce livre. Le tout émaillé de témoignages et d’interviews des acteurs de l'époque. A ce niveau là, oui, ce livre est une somme, sans aucun doute. Quoi qu'on puisse et quoi que je puisse en dire, cela en fait une référence. Evidemment.
Car développer ainsi le récit des événements avec un tel soucis du détail sans pour autant manquer d’y ajouter sans cesse des témoignages des hommes de l'époque (car c'est un mouvement strictement masculin) donne à la fois un portrait réaliste mais aussi très vivant et oui, oui, terriblement humain de ce que fut le Black Metal en ses débuts.
Se dresse ainsi devant nous un paysage du mouvement et de ses acteurs parfaitement fascinant. Ce qui est étonnant, c'est que la masse d'informations ainsi énoncées et présentées ont une puissance d'objectivité qui dépasse le ton des auteurs manifestement englués dans une fascination parfois à la limite de la complaisance pour leur sujet. C'est en tout cas manifeste sur la première partie du livre, essentiellement historique sur le début du mouvement et ayant à cœur d'expliquer le déchaînement de violence qui l'a accompagné.
Car la question est en suspens depuis le début : comment de (très) jeunes gens, occidentaux, issus de familles plutôt aisées, dans une société libérale ayant un des niveaux de vie les plus élevé du monde et dont la présence religieuse est l'une des plus ouvertes et tolérantes au monde encore une fois, a pu donner lieu à une telle flambée de haine tous azimuts, et particulièrement anti-chrétienne (et non pas anti-religieuse comme on aurait tendance à le croire trop vite) ?
Pourquoi la fascination du Mal? En tout cas, celui que défendent et mettent en forme les premiers acteurs du Black Metal ? Un Mal d'ailleurs aussi ridicule et grossier que le raisonnement ou manque de raisonnement qui mèneront ces mêmes initiateurs aux actes aussi profondément stupides que tragiques et dramatiques qui ont fait l'histoire. Car brûler des monuments d'histoire, se déclarer maléfiques, assassiner de parfaits étrangers (ou amis, d'ailleurs), etc., le tout sur la base d'une idéologie bricolée à partir de jeux de rôles, de films d'horreur et d'une lecture pour le moins sélective du Seigneur des Anneaux, excusez-moi mais ça ressemble beaucoup à ce qu'il peut y avoir de plus bête et de plus inculte chez l'adolescent de base. De la révolte à deux balles.
Pathétique. Plus, consternant.

Et pourtant, et pourtant cela parle. Parce que même aussi profondément bête et vide quant à sa matière, cette révolte fait sens. C'est même, presque, par son absence de tout fondement, sinon intellectuel et du moins intelligent, qu'elle touche à une forme d'innocence et donc de pureté (et pourtant je hais ce mot).
Cette volonté de dire NON, à tout, radicalement, unilatéralement.
Et trouver une forme musicale cohérente à ce projet, aussi bancale dans ses fondements soit-il reste d'une ambition absolue. En cela, le Black Metal reste sublime.
Dès lors, le récit des évènements ne cesse de tanguer :
Entre d'une part le pathétisme affligeant des acteurs de la scène, d’Euronymous [homosexuel frustré, communiste inculte et rebelle de cinq à sept qui refuse de parler aux journalistes parce que sa grand-mère le lui a interdit (!)] à Vikernes, le fameux comte Grishnackh dont la bêtise crasse comme la minable petite ambition de dominer la scène underground de l'époque serait à pleurer de rire comme de consternation si elle n'avait mené à la mort d'un homme. Sans parler des divers clowns dont la vacuité intellectuelle n'a d’égale que le ridicule des poses que l'on voit sautiller autour des deux axes principaux et qui s'enflent de fantasmes satanico-vikingo-païens du haut de leur stature d'adolescents chétifs. Tout un monde de petits gosses de riches enivrés par des images de guerre totale, de meurtres et de tortures. Le luxe de ceux qui n'ont jamais connu l'horreur. Justement.
Et d'autre part l'émergence d'un courant artistique, musical et radical qui fera rupture dans l'histoire du Rock. Pas moins. Avec quand même, dans cet océan de crétinerie, quelques noms à sauver et plus encore à admirer : Immortal en tête (les moins cités du livre pourtant), Emperor, Enslaved... Tous ceux qui, trop intelligents pour rester coincés dans les schémas d'une révolte par trop adolescente et lénifiante, sauront s'aventurer avant tout dans l'aventure musicale au-delà des pauvres clichés fondateurs.
Mais le livre, lui, ne fait pas l'économie des conséquences : les meurtres d'homosexuels (quand on sait qu'Euronymous l'était, il y a comme une ironie des plus noire), d'étrangers, les incendies d'églises, les suicides et au bout de la route la dérive nationaliste. Trajet balisé jusqu'au fond d'un égout que plus aucune révolte ne peut sauver.

Et là, on sent le ton des journalistes changer.
La deuxième partie du livre qui aborde les extrêmes avec la plus grosse partie centrée sur Vikernes (avant de suivre au plus près le cas d'Hendrik Möbus d'Absurd, notamment) commence à sentir la distance.
Du rejet total et finalement assez innocent (même s'il a conduit au pire) des débuts, on plonge vers la fange des nazillons de bas étage en mal de théories paganistes d'une stupidité sans fond.
Là, Moynihan et Soderlind ont la nausée qui leur monte à la gorge, c'est plus que perceptible.
Presque de la colère.
Sans doute même. Car, pour ce qui est des gens qui furent et sont sans doute encore, des fans, voire la matière du mythe s'effondrer dans de tels cloaques, il doit y avoir comme un goût que l'on réserve généralement plus aux fosses d'aisance qu'à l'admiration dans la gorge. Les longues déclarations de Vikernes depuis sa prison reproduites dans ces pages sentent la haine du petit bourgeois frustré, du crétin à qui on a donné un dictionnaire, bref : de la graine d'idéologue à la petite semaine. Sans envergure, sans intelligence et à la culture de Monoprix. Un désastre.
D'ailleurs, loin des vantardises machistes des débuts, dès lors que la police à investi le milieu à la suite des différentes exactions relayées par une presse à scandale à la hauteur de sa réputation, les fameux guerriers de Satan "se sont fait dessus" pour reprendre l'expression de Frederick Martin dans son totalement indispensable "Eunolie" (livre entièrement voué à la cause Black Metal, musicalement s'entend) et se sont tous entre-dénoncés comme les dernières des pleureuses. Sans parler de Möbus qui, pendant des années, va vomir la démocratie et ses lois sur tous les tons avant de réclamer l'asile politique au nom de ces mêmes lois ! Pathétique, on vous dit.

Ainsi le livre sera finalement à l'image du mouvement qu'il décrit, aussi fascinant qu'affligeant : une somme sans aucun doute indispensable à quiconque s'intéresse au sujet certes mais au Metal et à la musique en général aussi. On aurait aimé un point de vue encore plus détaché, plus clinique mais il en va ainsi de tels sujets que seuls les fans puissent avoir envie d'écrire dessus. Ce sont là les limites comme les qualités de l'entreprise.

Photo de Michael Moynihan & Didrik Soderlind,

Kürtz


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