Dossier Kultüre]
Michel Maffesoli, « La part du Diable (précis de subversion postmoderne) »
Collection Champs, 2004 (première édition Flammarion 2002).
Michel Maffesoli figure parmi les penseurs importants de notre temps. Ce temps historique et social suivant le paradigme de Lyotard, le sociologue l’appelle justement « la postmodernité » : « la synergie de l’archaïsme et du développement technologique ».
Précisons immédiatement au lecteur qui l’aurait découvert suite à l’affaire Teissier, victime d’une des nombreuses désinformations des médias, que la thèse soutenue par cette astrologue n’a jamais été une volonté d’implanter l’astrologie à la Sorbonne ! Il se trouve que ce sociologue de la Sorbonne en son temps plus jeune professeur de l’établissement et héritier de la chaire Emile Durkheim a le profil d’un chercheur d’avant-garde. En rupture avec certains penseurs taxidermistes de l’institution reine fondée par Robert de Sorbon, il fut par exemple le premier à tenir un colloque sur l’homosexualité dans les années 80. Il défricha scientifiquement la techno également avec Stéphane Hampartzoumian ou Lionel Pourtau avant de défricher aussi le metal/gothic depuis quelques années avec les chercheurs Nicolas Walzer et Alexis Mombelet.
Face à l’affaire Teissier, Maffesoli expliqua très clairement dans les colonnes du Monde et lorsqu’il statua sur la thèse de sa doctorante Elisabeth Teissier que sa thèse était très moyenne et étudiait les rapports sociologiques (soulignons bien : sociologiques) qu’entretiennent les français avec l’astrologie. Le texte est disponible : http://perso.wanadoo.fr/cibois/HistTeissier.htm.
. « L’astrologie : j’y crois, j’y crois pas » tel était le sujet de Mme Teissier grossièrement. Effectivement celle-ci à grand renfort de publicité a pu par la suite afficher sa qualification de docteur en sociologie pour conforter le commerce de sa pratique ésotérique. Le sujet sur la croyance ou non en l’astrologie était vierge scientifiquement, il fallait bien s’y atteler et le professeur Maffesoli s’en chargea durant les dix années (!) que dura la thèse de Teissier au grand régal de certains folliculaires. Pour clore avec ce débat dont seuls les porteurs d’oeillères sont victimes, la nomination récemment du sociologue au Conseil directeur du CNRS prouve bien que les autorités dirigeantes de la recherche en France ne sont pas dupes puisqu’elles l’ont recrutées pour ses « compétences scientifiques » !
Et pour cause, avec une douzaine d’opus de « philosophie du social » (selon ses termes) dont la grande majorité est parue en format poche, Maffesoli est incontestablement l’un des sociologues français qui vend le plus avec peut être J.C. Kaufmann. Le succès attise toujours des jalousies chacun le sait. Maffesoli écrit dans un langage accessible bien loin des paradigmes hermético-obscurantistes de certains philosophes. Son souhait n’est que de donner à penser le social au lecteur. Dans cette « Part du diable » qui pourra particulièrement intéresser les milieux dark, le sociologue continue son exploration du social et de la postmodernité en parlant concrètement de ce qui s’agite anarchiquement et surtout animalement dans le monde, de ce qui engendre les affoulements collectifs, musicaux, et artistiques. Maffesoli, particulièrement apprécié par les chercheurs brésiliens et italiens est au plus près dans cet ouvrage de la dichotomie bien-mal qui frustre et altère encore beaucoup d’individus. La richesse du propos tient en ce que l’auteur ne vulgarise pas mais fait sens en livrant des réflexions de sociologue mais qui justement ne se destinent pas en premier lieu à des sociologues. Faire sens, maintenir un propos opulent et documenté sans vulgariser, sans comprimer sa pensée pour la faire comprendre. Il y a là un interstice sensible dans laquelle Maffesoli s’engouffre pour dresser les modalités internes des nouvelles tribus postmodernes. Il intègre et revendique la complexité du social naguère dressée par Edgar Morin dans « La Méthode ».
Il cultive dans tous ses écrits une interdisciplinarité de plus en plus reconnue et expérimentée préfigurant l’avenir des sciences sociales. Non pas relativiste comme ces détracteurs lui reprochent mais mettant en relation des mondes culturels différents, le socle de sa pensée est la filiation antichrétienne Nietzsche – Heidegger, autre point commun avec les milieux dark. Ici, avec force il démontre l’étroitesse culturelle et psychique engendrant frustration et compression sociale du judéo-christianisme. Le bien est la justification ultime du messianisme judéo-chrétien écrit-il en page 12.
Voici la thèse du livre qu’il développe interdisciplinairement en brassant sans aliéner l’anthropologie, la sociologie, la philosophie et la psychanalyse jungienne : il faut accepter la part sombre que chaque individu recèle en lieu car elle est partie intégrante d’un mieux être moral, elle permet simplement de se sentir mieux dans sa peau. En acceptant le noir, l’animalité, l’emprise des passions de l’homme, l’humus dans l’humain (il y a de la boue dans l’humain) on refuse l’hypocrisie judéo-chrétienne qui a engendré tant de frustrations et de cas pathologiques. Il faut accepter « l’entièreté de l’être », sa « complétude ». … il est temps de dépasser la problématique d’un homme accompli en totalité, d’une société parfaite. Fut-ce comme idéal, comme tension, comme projet. Car c’est la meilleure manière de susciter, comme retour du refoulé, cette réalité que l’on a déniée. Après tout, reconnaître l’imperfection comme étant, aussi, un élément structurant du donné mondain, peut être un angle d’attaque des phénomènes sociaux particulièrement pertinent. En particulier si on accepte l’hypothèse du « sentiment tragique » de l’existence, ce qui paraît de plus en plus évident (Maffesoli, 2002, p. 30).
En cela, le gothique pourra voir intellectualisé son mode de fonctionnement interne. Il en est de même de la production musicale, cinématographique, photographique qui n'a pas peur d'illustrer, d'épiphaniser la part obscure de l'humaine nature (Maffesoli, 2002, p. 50). Une phrase importante figurant dans d’autres écrits marque bien l’attachement donné aux formes paroxystiques de l’être-ensemble (concept hérité du Dasein d’Heidegger) comme peuvent l’être la techno ou les milieux dark « L’anomique d’aujourd’hui sera le canonique de demain ». Baudelaire en son temps réprouvé est aujourd’hui canonisé comme le seront certains courants underground actuels. Répétant son idée, Maffesoli énonce page 17 en reprenant le concept de Durkheim, signe que même si il n’obéit pas à une école, il reconnaît la grandeur des pionniers de la sociologie : Ainsi, sans le canoniser, mais sans non plus le stigmatiser a priori, il faut bien reconnaître que l'anomique est dans l'air du temps.
Barberousse en ayant remarqué que Maffesoli partageait les valeurs païennes par son panthéisme l’avait interviewé pour Elegy. Vieille sagesse populaire qui sait qu'il vaut mieux composer avec l'ombre plutôt que de la dénier. Ne pas la fuir, mais passer au travers, "nicht'raus, sondern durch" (C.G. Jung). Position peu confortable, certes mais sagesse tout de même qui au jour le jour, homéopathise le mal jusqu'à lui faire donner le bien dont il est, aussi, porteur (Maffesoli, 2002, p. 65). L’auteur use beaucoup du néologisme en fin connaisseur des étymologies grecques et latines étant titulaire également d’une thèse de lettres. Il a pour maître Gilbert Durand lui aussi philosophe transdisciplinaire. C’est un trait commun que le détenteur de la chaire Emile Durkheim entretient avec son ami Edgar Morin. Bachelard, Fernando Pessoa, Georges Bataille ou même Guy Debord figurent parmi les références courantes. En somme il s’agit là d’auteurs esseulés qui ne suscitèrent pas d’écoles de pensée tangibles. En cela, le sociologue est antibourdieusien et la Part du diable affiche clairement ce refus du système par trop binaire du sympathisant marxiste auteur de « La Distinction ».
Au total, le livre se dévore plus qu’il ne se lit si vous découvrez la pensée maffesolienne avec lui. Enfin, un penseur fait fi depuis vingt ans du politiquement incorrect des subcultures et se montre attentif aux divers éclatements juvéniles. Le metal, la techno comme les différents éclatements tribaux (autre terme riche de sens car explicitement postmoderne proposé par Maffesoli dans « Le Temps des tribus ») modifications corporelles, engouements pour les mondes oniriques avec le Seigneur des Anneaux ou Harry Potter….tout concourt à donner raison à son explication sociétale. En la matière (les rassemblements festifs et musicaux), l'hystérie ne doit pas être comprise d'une manière péjorative. Mais bien comme le refus de cette constante judéo-chrétienne, bien théorisée dans son avatar freudien : répression et sublimation. (…) Au contraire, aujourd'hui une hystérie diffuse dans l'air du temps corporéise cet esprit. Elle aboutit à un corporéisme mystique. Les transes postmodernes (raves et autres manifestations) en sont l'expression achevée qui, au travers de rituels précis, et grâce à des pratiques et produits non moins précis : bruits, rythmes, effervescences, psychotropes divers, confortent la fusion, permettent la confusion des corps et des esprits, induisent une autre manière d'être ensemble (Maffesoli, 2002, p. 54).
La critique que l’on pourrait affecter à son œuvre comme ici à sa Part du Diable serait qu’au fil de ses derniers ouvrages (« Du nomadisme », « L’instant éternel », celui-ci et le dernier « Le Rythme de la Vie ») le philosophe du social tend à multiplier les déclinaisons de son explication postmoderne. En des termes plus communs, nous dirions que sous certaines occurrences, il a tendance à tourner un peu en rond sans injecter de sang neuf. Il est vrai que son donné à penser, son retour au chose elles-mêmes rappelant parfois la phénoménologie de Merleau-Ponty et Husserl permet de créer un curseur postmoderne qui s’adapte à de multiples formes sociétales actuelles et en premier lieu à un vrai référentiel macrosociologique digne de ce nom.
Il n’empêche que parmi des phrases très brillantes qui provoquent souvent ce fameux hochement de tête et ce regard vague dirigé vers le plafond caractéristiques du lecteur interpellé par un mot qui vient faire sens dans sa vie sociétal et au plus profond de son fonctionnement interne, il subsiste tout de même depuis quelques années pour les thuriféraires de la pensée maffesolienne une attente d’un certain renouvellement.

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