Dossier Kultüre]
Thierry Théolier, "Crevard [baise-sollers]"
Crevard [baise-sollers]
Editions Caméras animales, 2005

Etrange livre que celui-ci. Cri hystérique, cynique, haineux mais aussi parade amoureuse, aguicheuse. Thierry Théolier, l’auteur, y résume, compile, reprend des textes publiés de 2002 à 2004 de façon éparse sur le web ou sur tout support adéquat à recevoir ses phrases.
L’ode et l’attaque vont de pair, les remises en question abondent, les retournements sont imprévus. Le montage de ce corps verbal de bric et de broc est un hymne au devenir de l’écriture, au rejet du récit autobiographique classique, en phase avec un univers noir, punk, crevard.
Comment appréhender et présenter cet objet, sans pour autant tout en révéler ?
Par le commencement du processus.
Nous vivons dans la société du spectacle. Le néant médiatique est partout, envahit tout. On peut s’en foutre et ne pas le voir, se construire les œillères de la contre-culture et ignorer ce qui se trame ailleurs, dans les beaux quartiers, devant les caméras de télévision. On peut aussi subir ce spectacle et décider de le mettre à bas, d’en montrer la vacuité splendide et triste. C’est ce que fait Thierry en choisissant d’y aller, godasses en avant, pour emmerder les responsables comme eux l’ont emmerdé. C’est que l’intelligentsia a volé les codes du punk et de la rébellion et ce dès Malcolm McLarren. La révolte étant devenu un trademark publicitaire, Thierry Théolier décide de devenir boomerang. Le terme de punk n’effrayant plus, il sera un Crevard se promenant et s’invitant avec son sac Ed et sa casquette dégueu coiffée d’un badge Superman dans toutes les grosses sauteries de Paris. Le « rock haine roll » en bandoulière.
A qui s’adresse ce livre ? Bien évidemment à ceux qui traînent dans le paris village VIP, mais pas seulement. Comme ce monde a envahi les magazines et la télé, la presse et la culture labellisée (Les Inrocks nouvelle formule, Le Monde Diplomatique en font les frais), chacun peut se sentir concerné. Alors, entre adoration et répulsion, Thierry partage son expérience de syndicaliste dans la structure créée : Le Syndicat du Hype ! Vols de mots de passe et d’adresses, il s’agit de s’incruster et de réussir à piéger les médias en devenant quelqu’un qui ne produit rien, comme Loana du Loft, mais en acquérant le statut d’artiste, en agressant les gens et en leur mettant le nez dans leur supercherie. Pas comme Loana du Loft …

Le livre est scindé en deux parties.
Dans la première on se promène donc aux côtés de Thierry, de raouts de Libération en happenings au Palais de Tokyo, de grand-messes Nova et Technikart en plateaux télé. On suit ses rapports de plus en plus tendus avec un monde extérieur mi ébahi, mi goguenard, on découvre les arnaques et tentatives vaines de récupération du phénomène. Cette montée en force est accompagnée des réflexions en direct qu’elle suscite. Ce pourrait n’être qu’un cri de plus à partager dans un Voici trash, proche (comme le reconnaît implicitement l’auteur) des foirades policées des Beigbeder et autres Houellebecq, Dantec et Nabe. Sauf que Th. Th. ne mange pas avec eux, n’en vit pas et plaide allégeance au dadaïsme. Premier point.
Perfecto sur les épaules et références musicales bloquées sur le compteur des années 80 (Violent Femmes, Modern Lovers, Joy Division, New Order…), Thierry est trop authentiquement décalé pour ne pas susciter l’adhésion. Projection d’un prolo rebelle dans un monde qui se réclame de lui sans vouloir le voir, sorte de « Hibernatus » à l’humour maussade et aux pitreries qui tombent à plat pour le régal du lecteur, « Crevard » apporte ses lots de consolation. Certes la société du spectacle survit, digère et chie ce nouvel énergumène (croyant même que son pseudo est un nouveau logo !), mais en contrepartie, nous nous serons régalés de nouveaux slogans et codes.
« MADAME DE LA CONSCIENCE se fait mettre par MONSIEUR DU COMPROMIS » (p.77)
Ecriture en anathèmes, récits, reproduction de mails, copyleft et droit à la reproduction de tout ce que les différents sites générés par le Th. Th. comportaient, citation de l’épître de Saint Jacques et de penseurs variés (Frédéric Pontonnier en fer de lance, mais aussi Calaferte ou Cravan), poèmes, liens multiples et renvois incessants à la non-matière du web et aux fichiers en téléchargements libérés, c’est la naissance d’un réseau tout à la fois tourbillonnant et déjà mort que donne à sentir ce livre. Deuxième point.
« Là en Province, il y a un pauvre paumé qui s’est connecté sur Internet. Il se dit à cet instant qu’il est LE SEUL à lire ce site mais EN VERITE vous êtes des milliers connectés par le même désir de JUSTICE mais on ne sera jamais ENSEMBLE parce qu’il n’y a plus RIEN RIEN que ce putain de clic sur ce LIEN SOCIAL parmi des millions comme ceux des bâtisseurs de cathédrales en allumettes. Vous attendez un électrochoc pour changer votre vie mais vous n’écoutez que de l’électro-disco. VOUS N’ETES MEME PAS MORTS. / » (pp.34, 35)
Copyleft, alors le lecteur, l’artiste, le spectateur sont libres d’offrir, de prendre, de rendre, de voler. Fin de l’individu et de l’ego lorsque seront mis en place des avis de communautés plus que des avis de personnalités. Serait-ce l’échappatoire à ce monde superficiel ? Une sorte de blank révolution dont l’avènement fait peur à l’auteur ? Volonté de néant, de suppression des étiquettes et de destruction de tout moyen de contrôle… Seul au bord du vide, Thierry contemple le précipice, le grand NADA, comme le font les riches bourgeois de « Métropolis » guettant l’inondation de l’infra-monde :
« Au Palais2tok, j’ai vu un logo qui disait « Tout va bien », c’est faux, les taggers-bobos vous mentent pour établir un climat2confiance pour simplement vendre leurs produits dérivés et hier soir, accroché au plafond d’un appart’ – pendant une fraction de seconde – j’ai pensé « Tout va aller à l’eau ». Vivement le tsunami final et faudrait que je trouve fissa, dans les poubelles du 11ème, un long-board : ça pourra servir. » (p.53)
Troisième point, le style est là : liste de noms en name-dropping. Th.Th. ne tombe jamais dans les travers d’une dénonciation stalinienne de ceux qui auraient trahi une cause. Il n’est plus dans un combat (car même les Alters sont devenus des flics à ses yeux) mais dans un constat froid, désabusé, ses listes témoignent d’un refus de la crédulité et jouent sur l’humour. Vocabulaire en novlangue et jeux de mots incessants. En reproduire certains dans cet article supprimera une partie du plaisir de lecture car ceux-ci, nombreux, parsèment le livre et soutiennent la lecture, rendent actif le lecteur qui s’interrogera sur la pertinence implicite de chacun. Pourtant, pêle-mêle, je cite ceux qui m’ont le plus marqué : le « stress-code » d’une soirée où quand le superflu devient l’enjeu principal, « être logobotisé », accroc à un crocodile qui nous dévore le cerveau, « pendant ce temps-las », l’ennui érigé en principe de caste quand d’autres n’ont pas de temps à eux, « l’hypesanteur », obligation lourde de flotter loin du sol, de gommer tous les soucis de son beau visage pour être dans le coup, la « tendRance » qui s’affiche un court moment avant d’être à son tour dépassée, la faute sans doute à tous ces « plans les plus super-ficelles » où le nombre de strings apparents résume le degré de nullité de la soirée.

La deuxième partie du livre, fort judicieusement nommée « RABE », se propose, après les mentions d’usage pour toute publication (date d’impression, nom de l’imprimeur, dépôt légal, etc.) de revenir de façon plus logique sur la genèse du mouvement et dresse une sorte de médiation entre le nouveau venu et le converti : lexique, manifestes, réponses à interview (laspirale.org et technopole), photos, remerciements…
Il va sans dire que cette partie, trop policée, ne satisfera pas les envies de tout casser mais sert plutôt comme justificatif d’une démarche pas si chaotique que ça. Régal d’intelligence et de retour sur soi, toujours teinté d’humour mais branché sur le secteur de l’auto-dérision, ce RABE atteste d’un talent réel. Th. Th. n’est pas un fouteur de merde par essence. Il est souvent contraint de boire pour se mettre en jambe et commencer ses dégradations, avançant malgré les doutes et la vanité de sa démarche. 888 lecteurs de ses aventures et coéquipiers de la casse dont peu semblent être passés à l’action…
En fin de compte, le sujet de son étude peut s’avérer lassant : ce milieu est vide de sens, bête à bouffer du nawak et à aduler ce qui le détruit sous prétexte qu’il est cool d’être haï, se repaît des mêmes filles à gros seins et voitures de luxe que le premier des beaufs. Face à cette sclérose rampante,Thierry Théolier n’arrive pas à trancher entre fascination et répulsion, entre en faire partie ou s’en faire virer… Et c’est ce dilemme assumé qui est le plus beau à mes yeux (en dehors de la langue évidemment !) : ce cri du cœur de l’homme aspirant à être aimé, à faire partie, à s’intégrer dans ce qu’il exècre. Le nez dans son sujet, écœuré au plus haut point, le Crevard en chef poursuit sa descente, incapable d’envoyer valdinguer ces gens étouffants et cette vie de dupes. Le message est éculé : on savait déjà que la jet-set est étouffante à en crever, impitoyable. Il s’agit donc plus d’une performance s’étalant sur quelques années et visant à montrer différemment, artistiquement (et à la lecture du livre, j’assume cet adverbe) ce que l’on sait déjà. Hésitations et pas suspendu, un pied au-dessus du vide terrifiant d’une partie de la pensée contemporaine, l’autre au-dessus d’un hypothétique retour au néant ascétique, c’est dans cette force du non-choix que Th.Th se révèle le plus parlant, le plus touchant.
Thierry Théolier était un artiste sans œuvre lorsqu’il s’incrustait en 1998 dans le monde de l’art. Il a désormais un livre et plus rien ne sera comme avant, pour lui comme pour nous.
Site de l’éditeur :
caméras animales
Sites de la mouvance Crevard :
Syndicat Du Hype
Blackblog
Casseurs2hype
THTH
Le teaser pour les tiseurs (film sur le SDH)
Portrait couleur et photo pour la couverture du livre par Marjolaine Sirieix
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