Dossier Kultüre]

Jean-Louis Costes "Grand Père", roman

Fayard, 2006

On ne présente plus Jean-Louis Costes, ses disques, ses performances, ses videos trash et son porno social. Avec l’arrivée de son roman « Grand Père », c’est l’écrivain qui se dévoile. « Enfin », diront ceux qui avait déjà profité de sa prose avec « Viva La Merda ! » sorti chez Hermaphrodite en 2003. Pour les autres, il s’agira bien d’une révélation car ces 316 pages donnent corps à une âme profonde, à un humain bien sympathique que l’on aurait pu croire caché à jamais sous ses oripeaux de comédien du théâtre panique.

« Grand Père » est une sorte d’autobiographie. Le petit-fils retrace le parcours de son aïeul Garnick Sarkissian, de sa naissance dans l’Arménie de 1900 à sa mort, une nuit de 1971 dans un pavillon d’une banlieue indéfinie.
Est-ce que tout ça est bien vrai ? Pas forcément, mais ce n’est pas important. On est pris par les suppositions : quelques valses hésitantes entre trois options narratives et l’auteur fonce tête baissée dans celle qui lui sied. Tant pis ou tant mieux si des fois ça sonne roman d‘aventures « comme dans un super film (…) Tu fermes les yeux et t’inventes les aventures de Tintin. » (p.208, 209).

Photo de Jean-Louis Costes

Qu’apporte la lecture de cette biographie romancée ?
Un portrait touchant de la figure paternelle en premier lieu.
Laissé à la garde des deux grand-parents pendant que ses parents vont partouzer, Jean-Louis prend en plein ce Bon-Papa-qui-pique et subit ce à quoi son propre père n’a sans doute pas voulu se frotter. Le grand-père n’a plus d’identité, n’ayant jamais réussi à faire comprendre qu’il n’était pas « bougnoule » mais Arménien et vit désormais « seul dans lui-même », autiste confirmé. Le secret de sa vie est profondément enfoui dans son épine dorsale et le silence est imposé par un téléviseur récalcitrant. Le petit Jean-Louis erre dans cette maison, « en mal de croix » alors la vie retrouvée du grand-père, même si elle « heurte le corps et la morale [elle] fait du bien à la tête du petit-fils. » (p.44). C’est le petit-fils qui sert de guide, devenant « rêveur » poète et acceptant un voyage en Enfer, au milieu des flammes des pogroms comme de celles de l’incendie qui emporte le grand-père en un final rédempteur. Retour et cycle, le roman s’ouvre avec une identité, nom et prénom du grand-père, nationalité, engeance. L’Etat civil est retrouvé, soumis par la grâce de la publication. Alice Costes, la grand-mère, devra attendre, elle, la page 273 pour être nommée…

Un zest d’autobiographie aussi. L’héritage de ce grand-père, c’est ce avec quoi Costes se démène tous les jours. Le petit-fils doit tout à un homme secret dont les motivations lui sont inconnues. Son identité passe par l’éclaircissement de la personnalité de l’aïeul. Est-il un enfant de l’amour ou un enfant de la haine ?
« Le sang de la fleur et le sang du sabre.
Qu’est-ce qui te fait vraiment bander, papi ? L’amour ? La mort ? Egorger en jouissant ? Embrasser un cadavre ? Ou simplement une petite chatte aimante innocente ? (…) Pas étonnant que moi, ton petit-fils, j’aie des problèmes pour bander ! » (p.89, 90)
En remontant dans le passé, Costes comprendra qu’il s’était trompé de cible en accusant la télé : ce n’est pas elle la responsable de cette crasse de vieux, mais « amour pogromé ». Il est bon de changer de cible pour se découvrir et renaître. Comprendre pourquoi lui, l’enfant devenu adulte sans ses parents, est « plein de terreurs » pourquoi « une ombre noire plane sur [lui] qui [a] tous les jouets. » (p.127). Formule éreintante quand on imagine le lien avec un ressenti réel et non fictionnalisé, Costes se dédouble, parle de lui et déclare : « Et Jean-Louis plonge dans les zombies plongés dans la télé. Les vieux entraînent l’enfant dans leur tombe le dimanche soir… » (p.129). Pour s’en sortir, il lui faut donc bien plonger dans cette tombe et trouver la sortie à tâtons en pataugeant dans les charniers plus ou moins secrets, toujours honteux de notre siècle. C’est une affaire de responsabilité collective, de mémoire ancestrale.

Le troisième axe de lecture de « Grand Père » est bien cette immersion réaliste et sans fanfreluches dans l’histoire du XX° siècle. On apprend en odorama : liquidation des riches maquignons juifs arméniens par les communistes victorieux de 1917 (mort du père Sarkissian, viol et meurtre de sa sœur exhibée empalée au clocher en feu) ; pogrom d’Arméniens de 1915 en flashback (mort de sa mère et de son frère fœtus) ; raid des Cosaques et de leurs loups fantasmatiques dans les plaines russes (initiation aux massacres, création d’un être de haine puisque la haine de la vie est rendue nécessaire par l’absence d’un quelconque soutien aux hordes de pogromés : malgré ses futurs massacres, le grand-père restera « toujours la première victime »).
On doit s’arrêter un instant à ces cinquante pages, sans doute les plus belles du livre. Le dossier de presse employait l’adjectif « épique » et j’ai douté, je l’avoue. Et pourtant, c’est une ode à la liberté, un adieu aux guerriers et à la violence à visage humain que dessine Costes :
« Bon-Papa, combien de moujiks bourgeois juifs as-tu sabré entre la Mer noire et Moscou ? Ta traînée Cosaque tripes caca sang me trouble, m’excite, m’attire. Combien de vierges empalées, Bon-Papa ?
Es-tu un monstre ? Es-tu un héros ? Un exemple ? Une exception à la règle ? En tout cas, tu es l’aïeul, dernier fil qui me relie aux temps barbares gloire, moi qui vis au temps d’Auschwitz à la télé » (p.39)
Sans forcer, je retrouve dans ces pages un hommage aux dernières figures de héros du XVIII°. Ne suivront que l’ennui Stendhalien et les figures d’anti-héros. Après Napoléon, comme après les Cosaques, on ne pourra plus créer ou croire dans la destinée supérieure d’un être hors-pair. Alors Costes, visitant le passé lointain, en profite et fabule, se fait plaisir et fait semblant d’y croire. Dès lors, son grand-père bénéficie d’une glorification mythologique et devient le réfractaire ultime, entouré de loups et n’en faisant qu’à sa tête. Seuls les enfants des banlieues contemporaines lui disputent ce rôle d’asocial :
« Le Cosaque est une racaille. Il fait chier la société. Tout ce qu’elle construit, il le détruit rageusement. Il crame un village comme d’autres crameront des caisses » (p.60, 61)
Cependant, Costes garde bien à l’esprit que ce n’est que le hasard et non la prédestination qui ont mis Grand Père dans ce rôle de tueur ultime :
« Je suis vous et vous êtes eux ! Chacun son tour ! J’écrase, je mélange, vos tripes votre merde votre sang. Comme Papa Maman frérot sœurette, tripes caca sang écrasés mélangés.
Comme eux, je vous livre aux chiens, vous empale au clocher. Je verse le sang de votre race comme le sang de ma race sur la steppe. Et je jouis. » (p.38)

Une fois le sperme évacué, on suit la longue route empruntée par Bon-Papa. Echoué à Marseille, en bon précurseur des Sans-papiers, le pauvre immigré accepte d’intégrer la Légion pour obtenir la nationalité française. Chantage d’Etat dont le but à peine caché est bien de se débarrasser de ces cosaques encombrants. Passe encore pour les Russes blancs argentés, la France saura les accueillir, mais lui, le métèque « né dans un charnier, souillé à vie » (p.85) est envoyé faire du nettoyage dans le Rif marocain. Au bilan, 50.000 morts dont le souvenir national ne hante pas les manuels d’Histoire… Les rebelles d’Abdel-Krim et le bombardement chimique de Chaouen avec ses 3000 victimes nous entraînent vers 1930. Le grand-père y a laissé un œil.
Retour en France, alors. La haine demande toujours à sortir et le mercenaire s’en prend à lui, sombrant dans l’alcoolisme en même temps qu’il se trouve une femme. On stagne dans le vaudeville misérable, l’amant sera tué et le grand-père envoyé en Guyane, bagne et camp de la mort où on tatoue aussi le bras des prisonniers. Bon-Papa-qui-pique y croise d’autres prisonniers, soldats cachés aux yeux du bon peuple qu’ils ont trop bien servi : où est la culpabilité quand dans une armée l’ordre de tuer implique l’ordre de violer ? L’épisode est moins grandiose mais il est propice aux interrogations chamaniques et à l’explicitation de la manière de faire de Jean-Louis Costes, auteur à la fois instinctif et roué. J’arrête ce parcours au chapitre 9 et je passe sur la fin pour ne pas révéler par quel prodige romanesque Sarkissian s’échappe du camp. Je prends encore le temps de saluer la pudeur intelligente de Costes qui ne mêlera pas, dans les pages qui suivent, le grand-père à la Shoah.

Photo de Jean-Louis Costes

Car Jean-Louis Costes est doué. Formé à sa propre école et aux réactions d’un public enthousiaste, il maîtrise sa communication. L’immersion dans son roman envoûtant est rendue possible par le recours quasi systématique au présent de narration, par l’utilisation d’un regard extérieur qui témoigne comme s’il avait assisté à toutes ces scènes mi tragiques, mi comiques (la rupture avec les parents de celle qui épousera Garnick sent bon l’influence torve des Deschiens), par l’emploi récurrent de la narration interne et les passages chaotiques d’un narrateur à l’autre. On est partout à la fois, l’assassin et sa victime, un couple dont naîtra métaphoriquement l’enfant Costes :
« Mille fois il a imaginé le supplice, et ce soir il le vit. Mais il est le bourreau, pas la victime.
Dans ma tête je suis victime, et pourtant là, c’est bien moi qui pointe le sabre dans le dos d’un homme qui pleure.

Tu imaginais ton père debout, digne face aux bourreaux et aux crachats des moujiks» (p.57)

Pour l’exégète de Costes, les allusions à l’esthétique du metteur en scène pullulent et il est plus qu’intéressant de voir se confirmer les réflexions que l’on sentait à la vision de ses shows.
La vieille opposition Nature / Culture, Animal / Esprit est récurrente. Dans ce roman, les animaux se marrent plus que les hommes. Les hommes redevenus bêtes sont adaptés à leur milieu et suppriment la gangrène humaine, permettant à une nouvelle génération de pousser, délestée des crimes précédents qui unissent tout être humain à son lointain ancêtre à écailles. Hallucinée, cette théorie n’est pas si fumeuse que ça et lie le livre de Costes à la prégnance de la culpabilité et du poids du pêché originel dans nos sociétés. On s’interroge avec lui sur le devenir des populations victimes d’atrocités quotidiennes, en comprenant que le pogrom « se propage, onde de choc, à travers toute la terre, par le bras des rescapés ». On pense avec fatalisme à cet autre livre, constitué de témoignages du génocide Rwandais, « Une Saison de machettes » de Jean Hatzfeld ; ceci aura-t-il une fin ? Pour l’Humanité, probablement pas, hasarde Costes. Mais pour lui, ce livre est une fin en soi, un douloureux vade-mecum.
Quel est le lien avec la douleur, avec la monstration d’un corps souffrant ? Au détour d’un commentaire se lit cette phrase terrible : « L’Enfer est un opéra où tout est vrai. Rien n’est joué, donc tout est parfait. » (p.69). Plus loin, le propos se précise : « Le corps d’un Christ martyrisé est bien plus beau que celui d’un pur bébé. Plus on vous torture, plus vous êtes beaux. Et plus vous jouissez, amants, de votre sanglante beauté » (p.91). C’est un rappel du caractère archaïque de cette esthétique, un nouveau lien vers le rejet du contrôle de soi (être beau dans la douleur c’est ne plus être esprit mais être corps et paradoxalement la figure christique, esprit fait chair, soutient la démonstration…). L’esthétique de Costes est un retour au monstrueux qui fait les beaux jours du théâtre le plus contemporain et qui s’attirera sans nuances les remontrances d’un triste Régis Debray…
Le corps y est cassé par l’écriture, objet adoptant une géométrie inconnue :
« La misère, le racisme, la tuberculose sont des bêtes patientes sur le dos des amants. Peu à peu elles font leur trou et brisent les os jusqu’au cerveau. » (p.125)
Les vertèbres enseignent l’histoire et à leur lecture on court le risque de devenir « direct paraplégique de la tête » (p.215)
Car l’horreur est là, comme avec cette interrogation sur l’acceptation tacite du massacre, cet instant où tout est suspendu à la lame d’un sabre qui attend un signe pour s’abattre sur une rangée de cous ou se ranger dans son fourreau. La lecture est loin d’être facile. Alors, Costes se fait plus doux que jamais, dressant le portrait d’une enfant, dont la « petite âme légère monta direct au ciel » (p.74). Face au sordide, le besoin de se rassurer est indéniable et cette étoile enfantine escorte et réchauffe tout ensemble le lecteur, l’écrivain et ses personnages dans les pages qui suivront. C’est également le regard d’enfant que Costes porte sur Garnick affalé devant sa télé qui fait baisser la tête au vieux. Le pouvoir de l’innocence se trouve réhabilité.

Associée à ces forts motifs de satisfaction, l’écriture de Costes est la cerise sur le gâteau.
La drôlerie côtoie le choc, la compassion va de pair avec la répugnance :
« Mamie bossait chienne femme de ménage chez les bourges du premier étage. Bon-Papa buvait la paye de sa femelle au café d’en face. Rouge, clope, rouge, clope… Et le soir, il la violait à la Cosaque bourré, puis il lui cassait la gueule parce qu’elle avait vaguement versé une larme, parce que la grosse queue faisait mal au bébé gros ventre. » (p.13)
Les descriptions bucoliques préparent les images atroces :
« L’image très ancienne, tout usée, et pourtant pleine de lumière éternelle, d’une petite sœur qui joue du piano l’été dans la datcha ouverte sur la steppe fleurie…
Le coin-coin me coule toujours plus profond, et maintenant je vois ma sœur empalée au clocher. » (p.147)
L’Eden et l’Enfer cohabitent, comme dans ce lointain bagne en Guyane…
L’autre particularité de cette écriture est son humour sinistre qui surgit au détour d’un aphorisme, comme ce village qui apparaît aux Cosaques massacreurs perdus en pleine steppe :
« Franchement, même si on va les massacrer, ça fait plaisir de voir des vivants. » (p.50)
Il est tout aussi difficile de ne pas sourire face à ce guerrier cosaque qui a l’air d’un con lors de son arrivée à Paris avec sa moustache Stalinienne alors que la France semble vénérer la moustache Hitlérienne. Valeurs immondes renvoyées poil à poil, attendant le rasoir du comique de situation.
La suppression fréquente des virgules télescope les expressions et condense en quelques formules les sentiments.
La narration file en avant, écrite en six semaines, comme une pierre tombe dans un puits à la recherche du fond. Costes se retrouve habité, ainsi qu’il le déclarait dans une interview pour le site Contrechamp : « Je ne contrôle pas ce que j’écris. J’écris ce qu’une voix dans ma tête me dicte. Et je ne sais jamais où elle va m’emporter. J’écris dans l’isolement de ma cave, possédé par la voix. »


C’est donc beaucoup plus qu’un coup médiatique qu’a joué Raphaël Sorin de Fayard en publiant ce roman. On savait l’éditeur, grâce à une émission télévisée, prêt à défendre bec et ongles ce qu’il aime, on trouve ici confirmation de son bon goût. Costes, « de bon goût » ? L’expression ne sera paradoxale que pour ceux qui n’auront pas daigné dépasser leurs a priori !

Site web sur le roman : http://jeanlouiscostes.org

Photo par Jeanne Saint-Julien

Sylvaïn


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