Dossier Kultüre]
Voltaire / Carol Siegel
Carol Siegel ? Goth?s dark empire. Indiana University Press, 2005, 212 p, US$20.
Voltaire ? What is Goth ? Music, makeup, attitude, apparel, dance and general skulduggery. Weiserbooks, Yor Beach, 2004, 96 p, US$16.
Voltaire ? Paint it black. A guide to gothic homemaking. Weiserbooks, Yor Beach, 2005, 102 p, US$16.
Dans une Amérique traumatisée par le 11 septembre, tout communautarisme allochtone et quelque peu déviant de la droite et sainte ligne tracée par le conservatisme chrétien se voit désormais immédiatement placé en ligne de mire d’associations « bien-pensantes » chargée d’exorciser le « mal » potentiel. La chasse est officiellement ouverte avec l’assentiment des autorités fédérales. Avant ce 11 septembre, la répression envers les cultures minoritaires avait déjà cours mais de manière plus pernicieuse : suite au massacre de Columbine (1999), et à l’incrimination aussi ridicule qu’abjecte de la culture gothique via Marylin Manson et KMFDM dont les deux ados meurtriers possédaient des disques, des campagnes de « dégothisation » de la jeunesse ont été lancées dans certains états américains. Dès lors, il ne faisait plus bon s’habiller en noir et les attentats de l’automne 2001 n’ont fait qu’aggraver la situation : en effet, tout ce qui de près ou de loin contestait l’ordre établi devenait un danger potentiel, donc une cible à abattre.

L’ouvrage de Carol Siegel vient à point nommer pour expliquer l’une des origines du « mal » : pourquoi, dans les années 90, les USA ont-ils été littéralement submergés (tant dans les grandes villes que dans les campagnes) par une vague néo-gothique dont Marylin Manson serait le Monsieur Loyal, alors que ce mouvement culturel s’essoufflait au même moment en Grande-Bretagne, berceau de la culture goth à la fin des années 70 ? Cette seconde vague américaine apparaît, en fait, comme une des réponses aux programmes d’abstinence sexuelle qui ont sévi dans les écoles américaines à partir de la fin des années 80 : avec la prolifération du virus HIV et la diabolisation du SIDA, des associations chrétiennes ont commencé à intervenir dans les écoles pour promouvoir l’abstinence. Une équation basique suffisait à justifier la démarche : sexe = SIDA = mort. Dès lors, une certaine partie de la jeunesse américaine a choisi de refuser cet endoctrinement et de l’afficher ouvertement à travers la vêture sombre des gothiques dont la culture était communément associée à l’absence d’ostracisme vis-à-vis des préférences sexuelles de chacun… C. Siegel évoque les pressions de la part des institutions et même des camarades de classe sur ces « dépravés », « putains » et autres « lesbiennes » habillés gothiques et refusant la nouvelle norme morale. Elle explique également comment certains adolescents fragiles ont pu « craquer » face à ces pressions permanentes.
L’approche de Siegel est essentiellement deleuzienne : elle cherche à montrer comment la culture goth se construit autour de nomades, tissant entre eux des liens, des rhizomes, qui peuvent former un réseau de résistance (une déterritorialisation) au fascisme latent des états capitalistes. Composé de 6 chapitres plus ou moins indépendants, cet ouvrage examine plus particulièrement la sexualité des acteurs goths que l’auteur définit ainsi : « Pour moi, les Goths sont des gens qui essayent de faire quelque chose d’intéressant et, la plupart du temps, quelque chose de sexuellement excitant, tout en étant conscient qu’ils sont « morts » pour le monde normal ». L’association goth/sado-masochisme est pour elle primordiale, la célébration du SM étant vue comme un moyen de résistance à la vindicte morale de l’Amérique moderne. L’introduction de l’ouvrage propose également un recensement critique des récentes publications universitaires sur la culture gothique, dont le bilan est le manque d’intérêt en général ou la méconnaissance en particulier qu’ont la plupart des auteurs s’étant penché sur le sujet (Paul Hodkinson mis à part). On pourra regretter que Siegel n’ait évoqué les travaux de Joshua Gunn et notamment la thèse qu’il a consacré aux goths américains en 2002. On évitera de s’attarder sur la discographie sélective, qui inclut Malice Mizer dans la sphère gothique mais rejette The Cult , Type O Negative ou Virgin Prunes à sa périphérie (aux côtés des Smiths !). Un additif dont on se serait bien passé. Au final, cet ouvrage apporte un regard oblique sur une des facettes des gothiques américains (la sexualité comme mode de résistance), mais dont il paraît difficile de pouvoir en tenter une quelconque transposition dans la vieille Europe.

La culture gothique vouée aux gémonies de l’administration chrétienne américaine, un certain nombre d’ouvrages explicatifs sont alors apparus dont celui de Kerry Acker (Everything you need to know about goth scene), officiellement destiné aux enfants de 7 à 12 ans (mais en réalité nettement plus utile aux parents…). Dans cette veine « pédagogique », Voltaire nous livre deux petits ouvrages assez amusants. Amusants parce qu’écrits avec un humour corrosif et le ton sardonique que ne renierait pas Andrew Eldritch, prince du goth « à l’insu de son plein gré ». Voltaire est un personnage particulier, un de ces artistes couteau-suisse hyper-productifs : musicien (dans une lignée hippy-folk goth teintée de Nick Cave), dessinateur (les comics Chi-Chian ou Oh my goth!), photographe de mode (gothique évidemment) et, donc, essayiste. What is Goth ? s’ouvre par quelques pages biographiques non superflues : Voltaire, la trentaine bien tassée, est « venu » au goth par la musique comme bon nombre de ces congénères. La précision est importante car la définition de « goth » qu’il nous propose plus loin en découle directement : pour Voltaire, un goth est AVANT TOUT un amateur de musique goth. Définition que je partageais encore il y a quelques temps avec l’auteur, mais il suffit d’interroger quelques jeunes goths d’aujourd’hui pour s’apercevoir que la musique traditionnellement goth n’est plus le seul moyen d’accès à cette sous-culture : nombre d’entre eux ont été attirés par les vêtements et n’écoute que de la techno hard-core…(ceux-là, pour Voltaire, ne sont que des teufeurs déguisés, pas des Goths). Cette définition proposée l’auteur explique alors d’autres chapitres de l’ouvrage : les différentes catégories de l’apparence gothique par exemple qui vont du goth romantique (Patricia Morrisson, par exemple) au punk (!), puisque, dans la perspective adoptée, celui-ci est une sorte de miroir inversé du goth (ce dernier étant né en réaction au premier). Vous trouverez également dans cet ouvrage un générateur de poèmes gothiques, des leçons de danses ou de coiffure (illustrées par des photos dont les légendes sont railleuses), une liste de prénoms goths, de personnages goths au cinéma ou à la TV (de Dracula à Néo, en passant par Buffy…), quelques réflexions sur Manson (« Goth pas goth ? »), l’effet «pull à tête de mort » lors des passages en douanes, etc. Rien de bien transcendant il est vrai, mais un ouvrage qui ravira ceux qui ne se prennent pas trop au sérieux.
Le second ouvrage du même auteur, Paint it black, est destiné aux bricoleurs qui pensent que Castorama et Brico-Dépôt çà ne le fait pas pour arranger son intérieur : un petit manuel pour transformer son chez-soi trop coloré en crypte rouge et noir, avec grimoires imitation sorcières de Salem et tout le toutim. Mention spéciale pour la recette du gâteau Cimetière. Deux pages également sur comment tuner sa voiture goth… bref, là encore, le goth en s’amusant.
http://www.voltaire.net

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