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Antoine Durafour, « Le Milieu Gothique. Sa construction sociale à travers la dimension esthétique »
Antoine Durafour, « Le Milieu Gothique. Sa construction sociale à travers la dimension esthétique »
Editions Le Manuscrit, 2005
203 pages / 17, 90 euros
Antoine Durafour n'est pas un inconnu sur le net. Pendant plusieurs années, il a mis en téléchargement libre ses deux mémoires de sociologie : l'un de maîtrise, l'autre de DEA. Les retirant de la toile, il a choisi de publier sa maîtrise qui portait le titre exact de ce livre de sociologie. Il ne s'agit pas d'un ouvrage sur la musique gothique mais sur le sentiment esthétique qu'elle engendre via les réseaux d'affinités, de sociabilités gothiques.
Antoine, étudiant en maîtrise en 2000, proposa un travail universitaire à Lille sur un domaine alors complètement délaissé par la propension taxidermiste de la sociologie française : les mouvements dark (electro, goth, indus).
Malgré les quelques erreurs relatives à un premier mémoire universitaire, Antoine inscrit son livre dans la sociologie et donc dans un format universitaire. Il s'agit d'être rigoureux sur ce terme car plusieurs autres auteurs se targuent de proposer de la sociologie alors qu'ils ne produisent qu'un catalogue et des considérations personnelles. En effet la sociologie est entrée dans un langage commun qui tend à la dévoyer en la fusionnant avec l'exercice de l'essai à tel point que le qualificatif « sociologique » est repris par bon nombre de politiques en lieu et place du terme « social » ou « sociétal ».
Non, Antoine présente une problématique, qui aurait demandé certes un plus long paragraphe, un ancrage théorique dans la sociologie constructiviste et de la culture avec des pointes bourdieusiennes. Seul l'usage de la première personne est un peu dommageable ici, même s'il est rare. Face à tous les pseudos essais d'auteurs engagés (on pense à l'ex-membre de l'Eglise de Satan, Moynihan, qui a écrit « Les Seigneurs du Chaos » chez Camion Blanc ou encore à Gavin Baddeley, prêtre de l'Eglise de Satan , sans parler de Jean-Paul Bourre dans « Goth », dirigé par Eudeline), il est primordial d'avoir enfin une réflexion rigoureuse et surtout neutre axiologiquement, comme le professait jadis Max Weber. Trop de travaux sur goth/metal/occultisme sont très engagés politiquement ou religieusement.
Sur le plan formel, l'auteur écrit dans un style soutenu et agréable (malgré une vingtaine de coquilles, il faut bien l'admettre). Sur ce point, il est nécessaire de préciser que l'auteur n'en semble pas responsable à la différence de son éditeur Le Manuscrit qui s'avère particulièrement peu rigoureux quant aux conditions d'édition de ses ouvrages. Certains noms de groupes sont écornés et des fautes d'orthographe dommageables nuisent à la richesse réflexive de ce mémoire.
Sur le fond, on aurait aimé plus de développement théorique. Mais soulignons justement que ce n'est pas le propre d'une maîtrise de sociologie, ce rôle étant justement accordé à une thèse. La maîtrise dresse un premier état des lieux, une première approche réflexive. Des auteurs mobilisés dès les premières pages auraient pu être davantage cités notamment. Si certaines phrases d'Antoine sont particulièrement heuristiques et fécondes comme cette nécessaire différence entre marginalité sociale (les alcooliques, les sans-abris) et marginalité culturelle (les tribus musicales alternatives comme le gothique) quoique émise déjà par Valérie Fournier dans « Les nouvelles tribus urbaines », l'auteur propose parfois un discours un peu trop élastique. Des affirmations restent trop généralistes et englobent une sphère culturelle trop large. Mais la faute réside davantage dans le choix de l'école culturaliste et bourdieusienne mettant en avant la distinction sociale que dans la démonstration de l'auteur. Le livre manque également un peu de percutant sous quelques occurrences, d'analyses plus centrées sur les racines tribales et le déploiement d'une nouvelle religiosité au sein du mouvement dark. Ici justement il faut incriminer à notre avis, la pauvreté de l'école bourdieusienne. Oui, Bourdieu fut peut être très bon pour parler des banlieues ou très impliqué dans ses combats sociaux, mais il résulte qu'il est très pauvre à utiliser pour étudier un mouvement musical actuel car il passe totalement à côté de l'effervescence juvénile, de l'ombre dionysiaque, du goût pour le secret et de l'interdit qui chapeautent ces rassemblements.
Effectivement, en sociologie, chaque auteur a son domaine stricte d'application : Bourdieu est inexistant sur ces phénomènes en comparaison de la lignée épistémologique Durand-Maffesoli tout comme cette dernière est radicalement inutile pour traiter du phénomène bureaucratique. C'est ainsi qu'on dépasse à mon sens les conflits stériles entre écoles sociologiques telles qu'on peut les observer par colloques interposés. C'est aussi et avant tout une gangrène bien française.
Voilà donc où se trouve l'écueil de l'analyse sociologique d'Antoine Durafour. Remarquons justement qu'il est bien extérieur à lui ! Se rendant compte progressivement de la portée des thèses maffesoliennes pour sa maîtrise, il n'a pu prolonger à temps ses investigations en raison de dissensions d'approche dans son département de recherche.
Dans l'ouvrage, des phrases s'avèrent percutantes et donnent à penser le milieu, ce qui est finalement fondamental. Il est sûr pourtant que l'optique maffesolienne aurait été considérablement plus heuristique pour faire parler le milieu gothique, lui faire révéler sa substantifique moelle et surtout au final tout simplement plus agréable à lire. En effet Bourdieu ou même Luckmann et Berger (constructivistes) sont parfois ankylosants pour le lecteur non spécialiste et ce constat est à notre sens révélateur de leur non adéquation avec le mouvement étudié.
Outre Maffesoli et la sociologie de l'imaginaire et des archétypes, c'est l'optique de la sociologie des religions qui aurait été magnifiquement heuristique. Car ornementations, symboles religieux (pentagrammes, croix en tout genre, transcendances…) ou charisme, tout est réuni dans la tribu gothique pour la considérer comme une nouvelle religiosité travaillée, secouée en profondeur par des questions métaphysiques et un bricolage religieux. Il est dommage que l'auteur en fasse si peu mention. Même si encore une fois, on comprend qu'en tant qu'apprenti inséré dans un laboratoire bien déterminé de sociologie de la culture ou bourdieusienne avec comme bas-fond la logique de la domination marxiste, Antoine n'avait pas trop le choix des armes en 2000 ! Ménager la relation avec son directeur de recherches est une priorité. Il faut souligner à la suite de ces considérations purement sociologiques que le livre désamorce de nombreuses inquiétudes face à l'impéritie médiatique. Là est l'essentiel ! Ces derniers vont parfois si loin dans la bêtise et la dysorthographie qu'on ne peut qu'accueillir avec joie une telle entreprise rigoureuse qui part enfin du TERRAIN, fondée sur des entretiens rigoureux en face à face, des observations participantes et une attitude réflexive. Sur le plan de la neutralité axiologique, on note quelques fois, ça et là, quelques jugements de valeurs quoique minimes qui tendent à défendre un peu le mouvement. Ils sont très ténus par rapport à la nécessité de contrecarrer les nombreux folliculaires risibles qui paraissent. En effet, les organisateurs qui se voient supprimer des concerts et les adolescents qui s'habillent en noir, désapprouvés par leurs parents parce que ceux-ci ont vu, lu ou entendu que « le gothisme conduit au satanisme ou à l'extrême droite » sont particulièrement touchés par ce réel problème de représentation médiatique !
Vous l'aurez compris, il est grandement à souhaiter que ce livre soit lu par le grand public et en particulier les parents et les journalistes. Même si certains sont intelligents et ne tombent pas dans l'optique alarmiste, de nombreux articles et reportages instaurent comme nous avons pu le constater une réelle souffrance dans le couple parents-enfants. Pour l'annihiler, tout passe encore une fois (et d'une manière très classique et bien connue) par le DIALOGUE, le traitement neutre, l'agnosticisme méthodologique. Il n'est pas question de casser des clichés justement recherchés et savourés par de nombreux goths (!) mais de désamorcer des inquiétudes sans fondement autre que le délicat passage adolescent. Que dire également à ceux qui croient que le goth est un phénomène uniquement juvénile ? Rien de nouveau sous le soleil : le triptyque diable-musique-subversion régnait déjà à l'époque de Paganini et Wagner et encore auparavant au temps du Diabolus In Musica médiéval ! N'ayons par la mémoire courte et dialoguons.
Soumettre une information universitaire (donc neutre et rigoureuse) au grand public comme l'apporte ce livre (sur le gothic) à la suite de « La Religion Metal » (sur le metal) est une première étape pour dépassionner les débats. A l'opposé de considérations commerciales ou antisectes, attablons -nous tous autour d'un verre et discutons sérieusement. Telle est la mission de la sociologie. Par conséquent, merci à Antoine Durafour pour l'induire avec ce livre.

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