Dossier Kultüre]

Fabien Hein - Rock et religion. Dieu(x) et la musique du diable.

Collection « Les cahiers du rock ».
Editions Autour du livre, Paris, 2006.
160 pages.

« Le christianisme passera. Il diminuera et disparaîtra. C'est là une évidence qui se passe d'arguments. Je suis dans le vrai, l'avenir le prouvera. Nous sommes aujourd'hui plus populaires que Jésus-Christ ». Cette déclaration fracassante de John Lennon, le 4 mars 1966, déclencha la foudre des fondamentalistes chrétiens états-uniens contre les « 4 garçons dans le vent ». Les radios bannirent leurs disques, tandis que le Ku Klux Klan organisait des bûchers expiatoires où l'on pouvait venir brûler les œuvres des Beatles. Religion et rock'n'roll n'ont semble-t-il jamais fait bon ménage : pour le clergé, le rock'n'roll est forcément œuvre du Malin (ou, pire, des Communistes) et tout bon croyant doit mener sa croisade contre lui. Cette posture communément admise est examinée ici : comment rock et religion se sont-ils combinés tout au long de la (très courte) Histoire de ce style musical ? Comment les acteurs du rock se sont-ils eux-mêmes positionnés vis-à-vis des religions ? L'Eglise a-t-elle toujours rejeté le rock'n'roll ? Ces interrogations sont abordées tout au long de son livre.

L'auteur, Fabien Hein, n'est pas un inconnu ici , mais il nous avait habitué jusqu'à maintenant à des travaux de calibre plutôt universitaire avec tout ce que cela comporte d'exhaustivité mais aussi, parfois, de fastidieux. Ce nouvel ouvrage est d'un autre genre et doit son ton à la politique éditoriale des toutes jeunes Editions Autour du Livre qui se situe à mi-chemin entre l'essai universitaire et le document journalistique. Le lecteur, habitué à l'un ou l'autre des formats textuels, se trouvera donc étonné par le peu de références appelés dans le texte (pour les tenants de l'exercice académique) ou bien par la présence justement de ces quelques trente références et par la neutralité de ton pour les amateurs de la seconde approche ; ce n'est évidemment qu'une considération bien élémentaire tant l'ouvrage est réellement passionnant pour le lecteur impie, truffé d'anecdotes truculentes (rappelons nous que Demis Roussos fut accusé d'être un agent à la solde de Satan - sentait-il le bouc ?) ou révélateur des comportements bien versatiles (mais pas innocents) de la part de certaines rock star quand il s'agit de se positionner face au fait religieux.

Le livre est, comme la Bible, structuré en quatre parties (« Les divinités », « Les missionnaires », « Les gardiens du temple », « Vers un œcuménisme ? »), quatre chapitres précédés comme il se doit d'une « Genèse » qui aurait aussi bien pu s'intituler « Mais comment Dieu/le Diable est-il arrivé dans cette galère ? ».

Fabien Hein en appelle au mythe faustien pour expliquer que dès les origines les artistes rock (et avant eux les bluesmen) ont su exploiter le pouvoir médiatique du « Pacte avec le diable » pour se distinguer au sein de sociétés profondément croyantes. Il rappelle ensuite comment certaines « divinités » du rock (et la première d'entre elle, Elvis Presley) passent du statut de divinité déviante à celle d'icône modèle, ou comment la maîtrise de l'instrument majeur du rock, la guitare, confère un statut tout aussi divin à certains artistes (Eric Clapton, Jimmy Page). A l'inverse, des divinités infernales se créent (Mick Jagger, Marilyn Manson) affolant jeunes adolescentes et médias, certaines parfois sur des quiproquos (Black Sabbath). Il évoque également le cas de conscience de l'Eglise devant la montée d'un improbable « rock chrétien », appellation marketing dont les avantages valent autant que les inconvénients, si bien que clergé, industrie du disque et artistes ont parfois bien dû mal à retrouver leurs saints.

Si les religions du Livre constituent l'essentiel de l'analyse, Fabien Hein ne délaisse pas pour autant les autres religions, croyances ou sectes influentes ayant laissé des traces significatives dans le rock : on se remémore ainsi avec délectation les œuvres marquées par la conscience de Krishna, instillant la naissance, par exemple, du krishnacore (Shelter en chef de file), une veine spirituelle que nos dijonnais cold waveux Norma Loy avaient également adoptée il y a vingt ans, ils auraient donc pu légitimement trouver leur place dans cet essai.

Le lecteur pourra regretter - j'ai regretté - que certains courants musicaux particulièrement traversés par le fait religieux soient un peu trop délaissés : le rap, par exemple, aurait mérité plus ample traitement (la Church of Hip hop est trop vite évoquée). Bien sûr, suivant les définitions que l'on donne au rock, selon les chapelles stylistiques, le rap est ou n'est pas un descendant du rock'n'roll, mais ce genre musical particulièrement vivace est confronté de par le monde à la rencontre avec les textes religieux et on espère qu'une seconde édition de cet ouvrage abordera plus en profondeur cet aspect. Comment ignorer qu'au Brésil le prix Hutus, équivalent des NRJ awards, comporte une catégorie « gospel » où s'affrontent les tenants d'un rap chrétien, ceux d'un rap syncrétique et les disciples d'un rap mâtiné d'une « auto-religion à la carte », à l'image de celle que pratique Dave Gahan (Depeche Mode) ? De même, les Etats-Unis qui ont permis la rencontre entre la Nation of Islam et le phénomène hip-hop abritent, de manière marginale, des groupes ultra-radicaux de rap islamiste appelant ouvertement à la destruction d'Israël (le titre « Beheading Sharon » de Sons of Hagar est assez explicite sur le sujet) et dont la matière musicale elle-même est modelée par les interprétations que font les MYNA ( Muslim Youth of North America) du Coran : absence de tout instrument à vent ou à cordes, utilisation exclusive de percussions (Native Deen). Le rap français lui-même connaît ce phénomène de mise en religion du rap, à travers par exemple les témoignages de « gangsta-rappeurs » repentis exprimant l'effet salvateur de la religion musulmane dans leurs parcours personnels (ainsi l'ex-Idéal J. Kerry James). Le phénomène est également bien présent en Afrique et mériterait que l'on s'y attarde davantage (les Sénégalais de Wa BMG 44, par exemple). Le même traitement pourrait être infligé au reggae chrétien ou un véritable revival du gospel reggae (Joan Flemming, Claudette Clark, Grace Thrillers) renvoie aux origines de cette musique qui incluait déjà des inspirations divines (cf. « Shadrach, Meshach, & Abendego » de Justin Hinds & the Dominoes, « Oil in My Lamp » de Eric 'Monty' Morris, ou bien « The Rivers of Babylon » de Brent Dowe & the Melodians, popularisée par la suite par Boney M). Certes, le rock aurait alors les épaules bien larges…

On suggérerait, enfin, une analyse un peu plus poussée des spécificités nationales (notamment, comment les nouveaux courants musicaux sont frappés par le phénomène en France) afin de mieux en cerner l'importance sociétale relative.

Cet ouvrage stimulant est le premier essai francophone abordant de manière assez large le thème du mariage a priori contre-nature du rock et de la religion et l'on pourra donc y regretter, insatiables pêcheurs que nous sommes, un certain nombre de manquements, mais comme tout ouvrage fondateur il ne demande qu'à être amélioré dans les éditions futures.

Photo de Fabien Hein - Rock et religion. Dieu(x) et la musique du diable. 1

Sämüel Ë


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