Dossier Kultüre]
raison basse, recueil de textes
raison basse, Editions caméras animales, 2007
Anthologie déviante / Mort des genres connus / Pour une littérature mutantiste
254 pages, 16 euros
Sans en avoir l'air, les éditions caméras animales viennent de publier ce qui pourrait être leur premier volume d'une anthologie des formes contemporaines d'écriture. « Sans en avoir l'air », car ces éditions ont toujours adopté un caractère humble, répondant à des impératifs de « nécessité intime et hors toute logique lucrative » (cf dossier de presse), une nécessité aussi peu évitable qu'une envie « d'étermuer »... « Anthologie », car ce livre de 254 pages regroupe les talents de 26 auteurs. Parmi ceux-ci, on retrouve les noms déjà connus de Philippe Boisnard, Lucille Calmel, Sylvain Courtoux, Daniel Giraud, Joachim Montessuis, Thierry Théolier... Tout ce beau monde et d'autres se trouvant réuni sous la figure tutélaire de Charles Pennequin. Poésie sonore, cut-up, e-mail littérature, prise de position et pavés dans la mare, raison basse est de ces livres qui, s'ils ne changent pas le monde, ouvriront des fenêtres sur des horizons bien plus aventureux que n'importe quel titre chez ................ placez ici le nom d'un de vos éditeurs haïs).

Habileté des notes ou parenthèses qui s'insèrent dans le corps du texte, très souvent dans ce volume le verbe s'incarne dans la page. Les expériences menées par Ly Thanh Tiên se prolongent jusqu'au très beau (et très drôle) texte des ongles coupés d'Ariane Bart. Calligramme du vide, du déchet, de la gratuité, des pages entières de lettres assemblées par un jeu de dés créent des significations hallucinées (toujours Ariane Bart). Des lignes superposées en un brouillon raturé ou même un rébus sur Spiderman côtoient des textes « à l'ancienne », d'une oralité classique et travaillée (Khalil Boughali ou Maurice Regnaut, 1928-2006, auquel l'ouvrage est dédié). La scansion faite chair mêle sans complexe le patois des cancres à la novlangue anglophile (« I want putaing cong de nanocame / sniffing some in nanose / nanocok in nanose / nanosmak in nonose / veinonano / on a nanorak » de Joachim Montessuis).
Cette explosion de textes mosaïques lie plusieurs époques et récits dans les mêmes pages (Ly Thanh Tiên, Daniel Giraud), pratique l’esthétique de la saccade avec des phrases simples sujet verbe, pour des textes qui s'arrêtent en continu (Pierre Escot) ou repose sur l’esthétique du sample répétitif et évolutif comme « des rêves en kit et des phrases en trop » (Christophe Siébert et parfois Raphaël Charpentié). Et puis, tant qu’à faire, ajoutons aussi des haïkus et une chanson-poème dérisoire et charmante (Elie Delamare-Deboutteville)
Evidemment, tout ne plaira pas au même lecteur, mais la réunion de ces textes dans un ouvrage unique aidera à saisir le rythme brinqueballant et poétique des uns, la lucidité pessimiste des autres, le foutage de gueule érigé en principe de survie ou encore la recherche graphique générant deux ou trois textes superposés (épatant travail de Philippe Boisnard). Même les coquilles sont conservées intactes car elles clament le vivant et claquent de la langue, sonnent comme des tics mains-claviers-esprit : parfois ça va trop vite et ça s'échappe (Lucille Calmel)... Tant mieux !
L'écriture vénérée par les deux éditeurs que sont les frères François et Mathias Richard casse les codes littéraires, parfois dans un esprit punk provocateur (éructations ivres issues du World Wide Web ?) et « poubelle attitude » ; cette rage se justifiant en réaction à un rejet institutionnel encore trop présent, surtout quand on sait que ces « nouvelles » sources coulent des « vieilles » fontaines que sont Cummings, Artaud ou Tzara.
A ce sujet, raison basse est-il un livre manifeste ? Certains auteurs s'y essaient mais sans plus croire que quoi que ce soit bougera. Pratiquent-ils les slogans, alors ? On en retrouve avec, heureusement, cette capacité moderne à sentir ce que tout cela a de dérisoire, d'égotique :
« [transmettez] nous sommes les enfants de l'histoire dit-elle nous sommes les enfants de cette histoire qui se brûle les ailes élevés par la télévision la publicité dans la conviction qu'un jour nous serions millionnaires vedettes de cinéma stars du rock ou porno-stars mais cela ne se fera pas et nous ne sommes simplement qu'au (tout) début d'intégrer ce fait absolu dit-elle – soyons nos propres sauveurs ou soyons nos propres fossoyeurs (ce qui nous reste de cynisme / ça s'étend pas tous les pores dit-elle) » (Sylvain Courtoux).
Puisqu'ils sont parfois leur première cible, cinglant ce qui les pousse à écrire, à ne pas renoncer (« juste un grognement intérieur une rage contre tout, tout envoyer valser, soi d'abord envoyer valser soi »), ce recueil offre à ces auteurs des frères d'armes dont les claviers croisent le plastique quelque part dans les lices du net (quand ce ne sont pas les spam qui gagnent le match des boîtes de réception des mails), des tournois maintenant réunis sur les mêmes étagères de librairies, bibliothèques ou particuliers.
Un « Continuez à répandre le bruit que nous sommes toujours vivants » clamé sans que l'on sache ni est l'émetteur ni qui sont les destinataires... Bien sûr, cet entremêlement de consciences et de style peut rendre fades ceux qui gagnent à voir leur logorrhée étendue sur des pages et des pages (th.th., défendu sur ObsküR[e], gagnera plus à être lu en intégralité qu'en courts morceaux). Les deux éditeurs ont pioché dans des revues, sélectionné sur internet ou convoqué des textes inédits sur la base d’un même refus de la littérature dominante, pour leur volonté de se placer hors du jeu social littéraire. Les définitions ne manquent pas pour qualifier la place de ces hors-normes :
« sagouins de la raison, chacals de pensée sauvage s'empiffrant des charniers du malheur en variations saisonnières corrigées ». (Ly Thanh Tiên)
« ils elles me prennent pour un de leurre alors que moi, en constante progression dans l'illusion _________ je ne suis _________ qu'un [anonymous] effacé du cœur qui comptait (...) et tout cela au milieu des gens qui, eux, savent bien se tenir. Car il ne faut pas confondre. Eux, c'est pas nous. Et nous c'est nous. » (Pierre Charbonneau).
« Nous ne sommes pas les docteurs, nous sommes la maladie » ; « Ils ont l’argent nous avons la destruction – La seule réponse valable est la folie calculée » (Sylvain Courtoux)

Ces hommes et femmes prennent souvent la place du fou, avec plaisir, avec tristesse aussi : c'est la seule qui reste. Il n’y aura plus de Dieu salvateur et ils vivent rejetés par les autres ; une bibliothèque des exclus ?
« Les gens me dévisageaient. Pourtant je suis sûr qu’aucun d’entre eux ne me voyait vraiment, je veux dire réellement, sérieusement, pas assez pour imprimer une image. Ils me percevaient simplement et ça leur faisait peur. Juste une tâche au bord de leur champ de vision. Emotionnellement je devais puer comme une vieille cloche, avec mon karma putride. Mon ombre, c’était ça qu’ils sentaient et qui allumaient une centaine de système d’alarme dans leur cerveau reptilien » (H. Cantrell Jones)
En réponse, philosophiquement, ils se frottent à ce qui est noir (Derrida, les situationnistes) et en ressortent blanchis de rires… Ne hurlez pas qu’ils témoignent de la fin de la littérature, eux luttent simplement contre un assoupissement généralisé dans lequel aucun Hui Tsung ne fait « monter en grade ses gouverneurs selon la qualité de leurs poèmes » (Daniel Giraud). Assurant cette vindicte, le tour de force du livre raison basse et des éditions caméras animales consiste à refuser de mentionner titres et auteurs face aux textes. Le lecteur doit se référer au sommaire pour singulariser ce réseau. Du coup, les écritures s'ajoutent mais se différencient, conservant l'anonymat des milices para-littéraires ou du Nanochévik cher à Tristan Ranx... Pourquoi cette pratique ? Thématique du chaos, bien sûr : « le chaos est moins défini par son désordre que par la vitesse infinie avec laquelle se dissipe toute forme qui s’y ébauche » (Sylvain Courtoux)
Le monde contemporain est au cœur des préoccupations, objet et sujet à décortiquer, avilir ou sauver selon les sensibilités de chacun de ces auteurs. La banlieue et ses cercles de terre battue qui ont remplacé le seul manège qui égayait les enfants, une fois celui-ci retiré (Gilles Maté). Les rapports sociaux décomposés qui conduisent à une haine inévitable entre les hommes, comme si ce livre était le dernier avant l’Enfer qui nous guette (Maurice Regnaut). La musique seule offre une échappatoire et tisse un lien entre ces auteurs souvent nés à l'écriture par l'égide du rock'n'roll : et vaz-y de tes citations de Metallica, des Sex Pistols, de P.I.L., de Thiéfaine, Joy Division, T.C. Matic, Bérurier Noir, Trust, Lydia Lunch ou Deep Purple. La musique…
« Putain se foutre le casque sur les oreilles plus rien entendre que soi, c'est-à-dire un vide c'est-à-dire quelque chose rempli par du son ! (et pas par ducon). Rempli par du son plutôt que rempli par soi-du-con. » ; « On ne sait plus / On en sait trop / On sait trop qui on est pour en tirer encore quelque chose / Car un jour tout fout le camp / plus rien de fumant / Tout part comme ça / En fumée / On a plus le temps / On fait dans le facile / On a plus rien dans le crâne / Il est fumé / Y a plus rien à sauver / Seulement une petite boule / » (Charles Pennequin)
Alors, si on doit se plier « aux gourous qui se gourent », nul doute que les frères Richard ont l'étoffe des meneurs et le goût sûr : « Il est bon d’écrire à une époque où la littérature a disparu : ainsi, il n’y a aucune ambiguïté sur les motivations de cet acte. Ecrire pour écrire (…) L’écriture n’est pas un art artistique, l’écriture est un art martial psychique. » (Mathias Richard)
Plus d'infos sur le livre : http://www.camerasanimales.com/livre05.html
Plus d'infos sur les auteurs du livre : http://www.camerasanimales.com/auteurs05.html
Pour se procurer Raison basse, plusieurs méthodes : le commander directement via leur site (Paypal ou chèque) ou le demander à votre libraire habituel.
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