Dossier Kultüre]

Mathias Richard

Anaérobiose
Le Grand Souffle Editions
220 pages, 13,80 euros

Après « Musiques de la Révolte maudite » qui présentaient des hallucinations textuelles sur les musiques que nous aimons ; après une participation et l’organisation de « Raison basse », anthologie de textes poétiques modernes, Mathias Richard revient avec « Anaérobiose », sorte de roman compilation jouissif et explosif ; écrit il y a déjà six ans, publié cette année par les Editions Le Grand Souffle et toujours terriblement d’actualité.

Quelle est notre perception du monde ? Comment notre regard transforme-t-il celui-ci ? Les questions sur le Réel sont un classique littéraire et l’auteur joue avec l’Histoire de ces regards.
Souhaitant se démarquer d’un Lovecraft et de ses angles improbables, il fonce dans une prose poétique post-cybernétique. Toujours lisible, Mathias emprunte au surréalisme certaines de ses images, au situationnisme son nihilisme. Il s’agit d’être déviant et par là de se laisser dériver, au propre (voyages multiples), comme au figuré (laisser venir l’écriture). Systématiquement, les tics d’écriture sont lacérés : suer notre époque, oui, mais ne pas être influencé. Des passages sans point alternent avec des phrases à la courte violence. La poésie dispute son rendu à la prise de notes post-quatre heures du matin. L’absence de paragraphe jouxte les vers isolés.

Photo de Mathias Richard 1

Le premier long jet, (Capitale cannibale) exhibe une belle paranoïa, les personnes croisées sont vues de façon monstrueuse, la société et son « travail salarié » vécus comme un guet-apens, une « des méthodes les plus fines et organisées de violence » (page 14). Toutefois, le livre ne se fait pas pamphlet politique. L’auteur – narrateur (souvent, la limite de l’un à l’autre fond, révélant une sorte de carnet de bord des jours anciens) se métamorphose et réagit face à son environnement en enlevant toute prise du monde sur lui. Il cherche ses compagnons de route (« capter des voix dans la nuit ») et la culture musicale qui va le nourrir, quelque part du côté des « moments égarés » (on reconnaît la salle de Montreuil, les Instants Chavirés). Le récit d’un 1er mai enchanteur, place de la Nation achève de le lancer sur orbite. L’espoir et la foi en l’humanité sont encore présents, à condition de savoir capter les instants de grâce. L’objet de ce premier cycle de pages n’est donc pas exactement le Réel, mais l’exploration d’une « capacité à tordre (et à mordre) » (page 19).
La Bande dessinée et des vignettes sorties de « La Nuit » de Druillet font de cette partie une ode au rock sauvage, au parasitage des fréquences sonores, un appel lancé aux autres (dont le lecteur, forcément touché) pour créer un réseau, y puiser des forces. Très romantique (au sens dix-neuviémiste), Mathias Richard est lancé à la recherche de son âme. Lost Generation ? Oui et non, car son parcours montre qu’il a une solution et ne va pas se laisser gangrener par le vide social.

Photo de Mathias Richard 2

Suit un récit de voyage en Turquie, intitulé « Verrous ouverts ». Profitant de billets interails, Mathias et Robert explorent le sud de la France puis, après de longs détours en Europe du sud, ils débarquent en Turquie. Souvent speedé (pour l’un) et trop détendu (pour l’autre), constamment paumés et s’en remettant au hasard, les deux voyageurs explorent un monde taillé à leur mesure. La perte de repères géographiques et culturels est intense, grisante. Ils loupent l’éclipse de soleil, ne comprennent qu’avec retard le tremblement de terre qui déchira le sol turc cette même saison, préférant se gorger des trépidations mécaniques des bateaux, faisant corps avec la machine et sa musique ou savourer l’émeute libératoire de vacanciers pris au piège d’un capitaine pirate. La sensualité est jouisseuse, tous les sens en avant, ils se repaissent des images des filles sur la plage, du thé brûlant, des cascades fraîches, des décors préhistoriques (le lac d’Egrirdir) ou médiévaux (un château à la Walter Scott se dévoile dans une forêt abandonnée), « à la recherche de n’importe quoi, de l’aventure qui se dérobe » (page 62).
La pollution des villes encaissées leur brûle la gorge, les hauteurs pour plonger dans des trous d’eau aux profondeurs insondables et obscures leur vrillent le sel de la mort dans les chairs. Le retour en France se fait dans un désordre violemment comique, sans repos, sans argent, la tête plus tout à fait en place sur les épaules…

Photo de Mathias Richard 3

Le point le plus dense du livre est atteint avec la mise en scène de Melrobor ou Vampor, doubles de l’auteur, narrateurs fantasques et obsédés par les étreintes peu avant l’aube et vivant de préférence la nuit.
« La nuit l’excite, sans doute parce que l’interposition du globe terrestre entre le soleil et lui empêche certains rayons solaires de venir réguler son cerveau, qui est alors laissé à lui-même, libre de tout à la dérive, il se met à délirer et travailler et battre la campagne tel un animal qui est resté enfermé tout le jour, la nuit le vernis de la civilisation se craquelle et Vampor se glisse dans une fissure (…) » (page 147)
Sa plume « trempée dans l’asphalte » produit des comptes-rendus de kilomètres effectués en une seule journée et une nuit (éloge de la vitesse libératoire) pour trouver un festival d’improvisations sonores, visuelles et gestuelles, de dizaines de mètres franchis par bonds maladroits pour voir derrière les murs.
Parcours physiques et mentaux terriblement évocateurs pour tout fan de musique hors-circuit.
Vivre à Montreuil : « ici des gens squattent des hangars qui ont été tour à tour des mosquées, des bordels et des usines et dont les murs accumulés en strates s’effritent (…) Montreuil gagne haut la main le prix de l’entropie et du bordel architectural animal comme si c’était la décharge de Paris et que tout s’y accumulait et s’y déversait en vrac, et tout ici est en mouvement, à la dérive parmi les ruines » (pages 99 et 100)
Gagner la campagne pour s’y repaître de formes d’art : « Créer une vie nouvelle, des formes, des comportements, des gestes, des rires, la force de proposer, construire et vivre autre chose, et cela non même plus en réaction et opposition à des civilisations pourries et mortifères, mais à côté, dans une indifférence souveraine à celles-ci, même si évidemment il faut composer, ruser, avoir plusieurs visages et ne jamais rester longtemps au même endroit pour ne pas être empêché et soumis à la vindicte. D’où le choix de ces lieux de nulle part, champs, parkings, squats, hameau presque abandonné (…) » (page 128)
Perdu au milieu du rien et de la nuit, le narrateur rejoint son frère qui lui présente Lianh, performeur, crieur (on reconnaît Ly Thanh Tiên, plus tard publié par Cameras Animales). Une trentaine de personnes se retrouvent là pour des concerts extravagants, bruitistes avec des multiples intervenants qui lâchent prise à tour de rôle ou simultanément. Le paysage est utilisé par une communauté à la « Easy Rider », créée pour quelques heures seulement. Des gens mus aussi par ce plaisir de faire peur, d’être en marge qui coule des Virgin Prunes à Sunn O))) pour les natifs des années soixante-dix (dont fait partie l’auteur). Sans souvenir autre que ceux de la perception, on comprend la libération que furent ces instants pour ces spectateurs / acteurs « inadaptés car trop perceptifs et trop libres ; forts car habitués à fonctionner sans compréhension, sans soutien, sans amour et sans argent. Anaérobiose » (page 116).
La musique écoutée lors des performances est faite de grincements, raclements, éructations de cuivres, cordes tapées, larsens incessants : la musique y gagne une nouvelle dimension, tactile : « La vibration sonore nous applique un massage en des endroits que nulle main ne saurait atteindre » (page 111).
A travers la figure du frère anorexique et suicidaire, Melrobor donne à voir la possibilité d’un ailleurs à la fois effrayant et terriblement tentant. Pour y accéder, il faudrait exploser, disparaître, se fondre dans les sensations. C’est le vertige du jeu de la mort, une nouvelle fois, la certitude fausse qu’il existe quelque chose ailleurs, dans une dimension post-Lovecraftienne (on y revient) : « J’aimerais aller voir derrière ces phrases, comme j’aimerais contourner les enceintes, voir de quelles fêtes les musiques que j’écoute sont la rumeur » (page126)
Tout n’est pas bon et l’une des intervenantes génère l’ennui. En dehors de deux de ses amies, seul notre narrateur masochiste tient jusqu’au final de son spectacle. Melboror redécouvre alors le rite sacré de la parade nuptiale auprès de trois stagiaires lâchées dans ce groupe par mauvais hasard. L’alcool coule et, au beau milieu de la nuit, la musique largue son Bauhaus et son Birthday Party (avec du Bashung et du Brigitte Fontaine pour faire bonne mesure).

Photo de Mathias Richard 4

Le narrateur en revient, sauvé par ses bières et par un regard sur soi régulièrement teinté d’une moquerie acide. Son machisme, les pseudos rigolos de ses avatars, sa capacité à dénicher des bières (fraîches ou non), sa facile montée en énergie au son de Hocico, sa longue attente et ses sauts de morfal sur les femelles qui traînent encore, malgré ses danses titubantes et ses pets sonores, ses défis lancés à la terre entière et à lui-même tout d’abord, sa débrouillardise (pour rentrer sur Paris, il prend quelqu’un en stop et lui confie le volant) en font une personnalité attachante.

Tous ces moments, ces regards se rejoignent dans ce livre, à travers un « parcours qui procède par sautes, dérapages, ennuis, virages, déportations, stations, téléportations involontaires et spasmodiques, arrêts trop prolongés, vivre sa mort » (p.9). Esthétique du chaos des vies. Organisation de la page blanche bientôt noircie.

Il est temps de clore le livre. Après une cuite mémorable un jour de l’an, voilà Vampor face à son mur symbolique. Un squat muré par la municipalité de Montreuil. Dernière aventure à tenter : passer de l’autre côté, voir ce qu’il y a derrière les graffitis, quelle nature survit. Se laisser griser par l’idée que la forme dans la cave qui ne peut plus vivre de rien de mangeable ou buvable tant les issues ont été murées, que ce bruissement de vie, ça pourrait être soi. Se rendre compte de sa déchéance entre reptations ventrales et costume de clodo. Balancer de la poésie contre les bien-pensants littéraires. S’exploser enfin dans la récitation fantasmée de ce que l’on est. Faire une synthèse de la mort de ces îlots de résistance tout en sachant que même si le monde les tue, il ne les aura pas... Quitter enfin l’angoisse, le corps détruit par une mauvaise chute, mais la tête remise en place.

Comme le dit le graffiti : « L’avenir aura la couleurs de nos sourires »
Photo de Mathias Richard par Jeanne Saint-Julien
www.jeannesj.com

Editions Cameras Animales
http://www.camerasanimales.com/

Editions Le Grand Souffle
http://www.legrandsouffle.com/index.html

Sylvaïn


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