Interview]
Carnets Noirs (Christophe Lorentz)
02/2003 - par e-mail
Christophe LORENTZ, journaliste de feu le fanzine de luxe et désormais existant en version web Prémonition, est un des passionnés à l'origine du projet "Carnets Noirs", une anthologie disponible en librairies et à l'Enklave, consacrée aux mouvements gothique, industriels et apparentés, et dont le premier volume est sorti en février. Dantesque, l'ouvrage couvre l'histoire de ces genres et de leur antécédents (Post Punk, Batcave) et successeurs (EBM, Metal-Indus, Metal gothique). Magnifiquement illustré et soigné, le contenu laisse espérer que de nombreuses suites à l'initiative aient lieu. Christophe LORENTZ nous a conté l'histoire des "Carnets Noirs" et franchement, nous avons reçu cela comme un privilège. Au coeur d'une équipe fougueuse et animée par la passion, cet acteur incontournable du mouvement gothique nous livre le fond de l'affaire. Cela vaut son pesant d'or. En route pour quelques moments d'histoire.
-ObsküR[e]:Christophe, j’ai connu tes écrits via une belle expérience de presse indépendante nommée « Prémonition ». Qu’est ce qui t’a personnellement amené aux musiques sombres, et comment s’est constituée l’équipe qui a donné naissance aux « Carnets Noirs » ?
-En ce qui me concerne, je suis venu aux musiques sombres principalement grâce à un ami de lycée qui m’a fait découvrir Joy Division, Echo and the Bunnymen, Dead Can Dance ou And Also the Trees. Ce livre lui est d’ailleurs dédié, car il s’est suicidé il y a plusieurs années, et sans lui je pense que j’écouterais encore Dire Straits... J’ai découvert cette musique sans doute un peu plus tard que la plupart des gens de mon âge, mais après je m’y suis plongé à corps perdu ! C’est vite devenu une passion dévorante, et peu à peu j’ai voulu y consacrer une grande part de mon temps en devenant DJ puis journaliste rock, avec un penchant très net pour tout l’univers dit « gothique »...En ce qui concerne l’équipe de « Carnets Noirs », tout est parti d’Alex Drosne, patron du Kata Bar, du Black Dog et de l’Enklave, créateur du fanzine Le Follower et organisateur des soirées Blood Dolls Society. Il souhaitait initialement réaliser un livre sur la scène « dark » française, et avait parlé de ce projet à Mario Glénadel, ex-rédacteur de Prémonition et rédacteur en chef du Follower... Puis, Alex a rencontré Guy Buée, un éditeur indépendant spécialisé dans la BD et le manga, à l’occasion d’une séance de dédicace organisée au Kata Bar pour la sortie du comic book « French Crow », une adaptation par des auteurs hexagonaux de la fameuse BD de James O’Barr. Guy a alors confié à Alex son projet d’éditer un livre abordant la musique et la culture gothique dans toute sa diversité. Guy avait la structure, Alex connaissait les gens... Il a donc aussitôt appelé Mario, qui lui alors déclaré qu’il souhaitait partager l’écriture avec moi. Puis, comme nous avions un planning très serré et que nous ne maîtrisions pas totalement tous les thèmes que nous voulions aborder, nous avons fait appel à des gens que nous connaissions bien et qui avaient les compétences pour écrire sur des styles précis : Olivier Steing pour la dark- folk, Stéphane Leguay pour le métal-goth et une partie de l’heavenly-voices, et Alyz Tale pour la partie restante du chapitre sur l’heavenly-voices...
-L’acte I des Carnets Noirs a pris pour parti de tenter une description quasi exhaustive de scènes musicales « gothiques », « industrielles », «Electro » et Metal au sens « dark » du terme. Le collectif de travail étant assez éclaté et disparate, a-t-il eu tout de suite une vision cohérente de l’ensemble final, ou cela a-t-il fait l’objet de débats nombreux ?
-Etant donné que les grandes lignes de l’ouvrage ont été définies au départ par Mario et moi, il n’y a pas eu de longues discussions : nous avons simplement indiqué aux trois autres collaborateurs quel type de construction il leur fallait adopter pour leurs chapitres respectifs, afin de garder une certaine homogénéité. Nous avons également établi avec eux des listes de groupes incontournables. Il y a eu parfois quelques divergences d’opinion sur tel ou tel artiste, mais globalement tout est allé assez vite. Et nous avions tous une totale confiance dans les capacités et les connaissances de chacun...
Il faut aussi savoir que le livre devait également comporter un autre chapitre sur la scène française, ainsi qu’une partie sur l’évolution du « look gothique » divisée en huit chapitres, et une troisième partie composée de trois longs chapitres abordant la « culture gothique » à travers la littérature, les arts et le cinéma ! Mais après plusieurs mois, nous nous sommes rendu compte que la partie musicale était déjà tellement riche qu’il nous aurait fallu 800 pages, et deux mois d’écriture supplémentaire, pour faire entrer tout ce que nous avions prévu de mettre dans « Carnets noirs » ! Non seulement le résultat aurait été bâclé, mais, de plus, l’ouvrage aurait coûté plus du double de son prix actuel et ce n’était pas ce que nous souhaitions. C’est ainsi que nous avons décidé de scinder l’ouvrage en deux tomes...

-Comment avez-vous composé le sommaire ? Disposiez vous de bases de données, par exemple ? Cela a dû être en tout cas un travail de fourmi !!!
-L’idée des quatorze chapitres, traitant chacun d’un style musical spécifique, s’est imposée à Mario et moi très vite : c’était la solution la plus simple, qui permettait une plus grande souplesse de travail et une meilleur lisibilité... Nous nous sommes ensuite répartis les chapitres en fonction de nos goûts et de nos connaissances respectives, puisque Mario et moi sommes très complémentaires. Chacun a alors établi une liste précise des groupes qu’il souhaitait traiter dans ses chapitres, et après quelques discussions et mises au point, nous nous sommes mis au travail. Mais nous n’avions pas à proprement parler de « base de données », à part nos discothèques, nos documents papiers (livres, dossiers de presse, magazines) et Internet !
-Les thèmes abordés le sont sous l’angle de la généralité, et bénéficient d’une écriture très limpide. Avez-vous tenté d’esquisser quelque chose de « pédagogique » ?
-Sans vouloir passer pour un vieux con donneur de leçons, je dirais que...oui !
Nous voulions clairement réaliser un ouvrage de « vulgarisation », qui s’adresse d’abord à des néophytes ou des curieux, et qui résume de façon didactique plus de 20 ans de musiques sombres, sans rentrer forcément dans les détails pointus et en se concentrant sur les artistes essentiels qui ont marqué ces deux décades d’une façon ou d’une autre, qui ont apporté quelque chose au genre ou connu une certaine popularité. On n’y trouvera pas ainsi d’anecdotes croustillantes, de détails sociaux-historiques pointilleux, de longs passages sur des artistes obscurs à la carrière météorique ou de discographies exhaustives. Il s’agit plus d’une sorte de « guide », qui tente de rendre compte de façon claire de la grande diversité de cet univers musical, et de familiariser un public jeune aux artistes incontournables de tout ce que le terme « « dark » comporte comme « sous-genres ».
-J’imagine que vous envisagez, si les ventes fonctionnent, de réaliser des rééditions et mises à jour. A quel rythme espérez-vous le faire, et cela fera-t-il a priori l’objet d’un appel à des volontés extérieures à l’équipe actuelle ?
-Il y a effectivement l’idée d’une version « revue et augmentée » à venir d’ici un an minimum... Rien n’est encore précisément défini. De toutes manières, la construction des chapitres, divisés en paragraphes consacrés à chaque fois à un groupe, se prête facilement à des rajouts. On aurait donc tort de s’en priver ! Mais encore une fois, c’est un projet sérieux mais rien n’a clairement été fixéâ€' Quant à faire appel à d’autres collaborateurs, pourquoi pas ? Tout est possible... Mais l’équipe actuelle me semble pour l’instant convenir parfaitement. Je serais plus tenté de dire que nous pourrions faire appel à des « consultants » pour nous renseigner sur certains groupes, plutôt qu’à de nouveaux rédacteurs.
-Y a-t-il des choses que vous souhaitiez absolument éviter, ou au contraire mettre en avant, dans la rédaction et la réalisation de l’ouvrage ?
-Nous voulions faire quelque chose de sérieux et de documenté, mais sans tomber dans le pensum ennuyeux, ni l’accumulation d’anecdotes et d’extraits d’interviews. Nous avons aussi choisi de prendre parti à plusieurs reprises, en donnant franchement notre avis sur des artistes ou des albums. Pas dans une optique égocentrique, mais toujours dans un but « didactique »... Personnellement, je me suis aussi interdit d’utiliser le terme « gothique » à tout bout de champ, sauf quand c’était vraiment nécessaire, bien sûr !

-Comment s’est déroulée la collaboration entre les chargés « écriture » d’un côté et « photo » de l’autre ? Y’a –t-il eu des phases séparées de travail, ou plutôt une concertation permanente ?
-Il était clair dès le départ que la plupart des photos seraient de Stéphane Burlot : l’éditeur souhaitait réellement créer un livre qui mettrait en parallèle l’œuvre d’un photographe et le point de vue d’auteurs. Mais, en fait, nous avons travaillé l’écriture sans trop nous soucier des photos : nous ne voulions pas nous limiter au niveau des textes parce que nous risquions de ne pas avoir tel ou tel artiste en photo pour illustrer le paragraphe qui lui était consacré. Nous avons établi progressivement une longue liste de TOUS les artistes traités dans le livre, et Stéphane nous a indiqué ceux sur lesquels il possédait des photos... Pour pallier à certaines lacunes qui nous paraissaient importantes (Marilyn Manson, Nine Inch Nails, certains groupes industriels ou heavenly), Stéphane a fait appel à ses relations pour trouver d'autres photos originales. Mais cela nous a pas traumatisé d’avoir plusieurs pages de textes sans photos : encore une fois, les deux parties devaient avant tout s’équilibrer... Et, effectivement, il y a eu une concertation permanente.
-Les photos sont vraiment magnifiques. J’ai l’impression qu’au travers de leur choix, vous avez essayé de donner une représentation plutôt récente de toutes les formations, qu’elles soient anciennes (et encore en activité) ou nonâ€' Est-ce une intention de votre part ?
-Oui. Il nous paraissait absurde de mettre de vieilles photos de presse que la plupart des gens, même néophytes, ont déjà vu un millier de fois ! Cela posait également un problème de droits, et cela aurait nuit à l’originalité de l’ouvrage. De plus, ce livre est clairement écrit d’un point de vue actuel : que peut-on dire, ici en 2003 et avec un certain recul, sur toute cette scène ? Les photos sont donc tout à fait en accord avec cette démarche.
-Les photos sont majoritairement de Stéphane Burlot, qui a collaboré de nombreuses années à la presse spécialisée. Quel rapport a-t-il entretenu à l’écriture qui lui faisait face pour cet ouvrage ?
-Il était évidemment très intéressé par nos textes et n’a pas hésité à nous faire quelques remarques très constructives... Il s’est investi à fond et a été un collaborateur précieux et actif. C’était vraiment lui qui était en charge de la partie iconographique : il a cherché des photographes susceptibles de nous fournir les photos qui nous manquaient et s’est occupé de tout l’aspect technique. Il a ainsi travaillé en étroite collaboration avec Eric Parrain, le maquettiste...
-Le livre est exigeant, tant sur le fond que sur le plan « esthétique ». Comment, à ton sens, peut-on analyser l’importance de l’esthétique seule au sein du mouvement gothique et ses apparentés ?
-Ce sera plutôt l’objet du second tome, à sortir fin 2003, avec ses parties « Attitudes » (le look) et « Culture » (littérature, beaux-arts, cinéma). Ici, tout est clairement axé sur la musique... En outre, l’idée « d’analyse » est un peu présomptueuse : il s’agit plus ici d’un compte rendu global, d’une présentation didactique, que d’une véritable analyse en profondeur...

-L’ « acte I » est désormais finaliséâ€' Quels « actes » vont suivre, et dans quel sens comptez-vous faire évoluer la collection, à quelque niveau que ce soit (écriture, visuel) ?
-L’acte 2 est prévu pour décembre 2003, et devrait reprendre la même forme que celui-ci, mais avec une division supplémentaire en 3 grandes parties : « Musique : La scène française » ; « Attitude » et « Culture ». J’espère simplement affiner un peu plus l’écriture des différentes parties pour avoir encore plus d’homogénéité, car il y aura encore trois rédacteurs supplémentaires : deux pour le chapitre « Arts » et un pour toute la partie « Attitude ». Et sans doute quelques « consultants»... A priori, il n’y aura pas d’Acte 3...
-N’y a-t-il pas quelque tentation de votre part à réaliser des biographies plus ciblées sur certains artistes, vu que les sources en français sur le mouvement « Dark » restent éparses et peu nombreuses ?
-Et comment ! Personnellement, c’est effectivement une idée qui m’obsède depuis plusieurs années... « Carnets noirs » est un bon départ, mais je rêverais maintenant d’écrire des ouvrages plus détaillés sur un style ou un artiste en particulier. Et je pense que je ne suis pas le seul...
-Rubrique libre. Ecris ce que tu veux, n’importe quoi qui te paraisse important et qu’on n’a pas abordé au travers des questions précédentes.
-J’espère que ce livre réussira à transmettre notre passion et notre fascination pour cette musique et l’univers qui l’entoure. J’espère que « Carnets noirs » permettra à certains de (re)découvrir des artistes incontournables ou trop vite oubliés, d’avoir envie d’en savoir encore plus sur eux et de mieux connaître leur musique. Il ne s’agit pas d’un ouvrage pour journalistes archivistes pointilleux, ni d’un « dictionnaire du goth », mais d’une sorte de bréviaire à compulser librement, à l’usage des nostalgiques, des curieux et des néophytes... Il présente un point de vue contemporain et tente de redonner à la musique l’importance qu’elle doit avoir dans le milieu dit « gothique », qui est de plus centré, ces dernières années, sur le look et des soirées où l’on entend toujours la même choseâ€' Sinon, c’était une belle aventure avec une équipe formidable, et c’est d’ailleurs une aventure qui continue. Pour moi, c’est aussi un vieux rêve qui se réalise...
Via notre site Internet et notre adresse email (carnetsnoirs@free.fr) nous attendons vos remarques, quelles qu’elles soient. Et merci de l’intérêt que vous portez à notre ouvrage...
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