Interview]
L Y C O S I A
09/2003 - par e-mail
« L Y C O S I A » s’annonce comme un des albums forts de l’automne 2003, bousculant la scène gothique et rock et montrant un groupe plus conquérant que jamais. Conquis par l’album, une discussion avec le groupe était inévitable !
-ObsküR[e] : En toute honnêteté, « Unisex » nous avait un peu déstabilisé, voire déçu lors de sa sortie. Quel est votre sentiment par rapport à cet album et la période qui l’a suivie ?
-Don Ragno : Avant tout je dois préciser une chose : nous sommes fier d’Unisex !
Il est vrai que cet album a été enregistré durant une période très difficile pour nous en tant que personne et en tant que groupe.
Il faut savoir qu’à l’époque notre maison de disques venait de déposer le bilan sans payer les royautés de No Love Lost et que ça a bien failli coûter la vie au groupe ! De plus, nous nous sommes peut-être tous laissés emporter par nos problèmes perso pendant l’enregistrement du disque'
Unisex a pourtant su charmer un public plus new-wave que celui de nos débuts, nos fans se sont scindés en deux catégories : les metalleux pour No Love Lost et les goths pour Unisex ! Beaucoup de personnes ne se seraient jamais intéressées à L Y C O S I A sans Unisex qui est, globalement, plus abordable et moins sombre que No Love Lost !!
Malgré ses imperfections, quand je réécoute Unisex, je lui trouve beaucoup de qualités surtout en terme de composition et d’écriture. Cet album a en lui les germes de la musique que nous jouons aujourd’hui ! Je défendrai toujours cet album.
-Ce troisième album charnière marque un recentrage net sur le groupe lui-même : album éponyme, nouvelle charte graphique' Etait-ce vital pour la survie du groupe ?
- Don Ragno : Après la sortie commerciale d’Unisex, L Y C O S I A a dû se reconstruire humainement et musicalement' Christi et moi ne pouvions plus, seuls, tenir ce groupe à bout de bras. Nous avons changé de line-up, Shanka (guitares, programmation, arrangements) a intégré le groupe et nous nous sommes naturellement remis au travail sans pourtant s’imposer d’échéances comme nous l’avions fait auparavant....
Notre remise en question était effectivement vitale pour le groupe. Un troisième album doit être excellent, c’est la règle !!
Tout ce qui précède l’album L Y C O S I A a posé les jalons nécessaires pour définir notre musique et à présent nous bâtissons... Nous sommes conscients qu’il nous faut de bons outils pour cela. Tout au sein de L Y C O S I A a donc été repensé : composition, écriture, arrangement, prod, charte graphique, images'
Shanka777 : la mutation au sein de L Y C O S I A a été telle durant la période post-Unisex qu’il était important de faire comprendre à tous qu’une nouvelle genèse avait eu lieu. Le processus de composition lui-même a été très particulier : un nouvel axe créatif s’est créé entre Christi et moi, ouvrant des portes sur des univers vierges et inconnus, que nous avons explorés essentiellement en home-studio lors de la pré-production de l’album. Il en résulte des choix visuels très différents de ce que le groupe a pu faire par le passé, logiquement la charte graphique a suivi le mouvement. La mutation est la base de l’évolution'le tout est de ne pas tomber dans le domaine de l’aberration génétique !

La genèse de « L Y C O S I A » a dû être une épreuve. Quels sont vos sentiments au sortir de l’enregistrement ?
- Shanka777 : tout processus de création est une épreuve ! Nous avons dû explorer nos propres tréfonds afin d’en extirper des blocs émotionnels aurifères, en espérant y trouver quelques paillettes de vérité'Nous désirions vraiment composer des titres extrêmement sincères et décomplexés. S’ajoute à ce défi les problèmes extra-musicaux liés principalement au financement de l’album, qui fort heureusement n’ont pas été insolubles mais nous ont laissé comme une sensation de vide au niveau du porte-monnaie'Ce n’a pas été un album facile, et nous sommes d’autant plus fermement décidés à le défendre bec et ongles !
Don Ragno : En ce qui me concerne, artistiquement cela n’a jamais été aussi enrichissant. Repousser ses propres limites est un sentiment très exaltant. J’ai le sentiment d’avoir beaucoup appris sur moi-même et sur L Y C O S I A. En cumulant simplement le temps consacré à la création du nouvel album, il nous aura fallu deux ans pour le réaliser, c’est long mais nécessaire. Pour ma part, je considère que je prépare ce disque depuis plus de 10 ans.
-Comment s’est déroulé le processus créatif pour cet album ? Est-ce le résultat d’un jet, ou plutôt d’un travail de fond durant la période de silence ?
- Shanka777 : malheureusement, il est extrêmement difficile de composer un album de façon complètement spontanée, pour de nombreuses raisons tant techniques qu’artistiques. Cet album a donc subi une longue période de maturation, ce qui, avec le recul, s’est avéré très enrichissant. Mais une grande part de spontanéité brute subsiste à la source (la composition des riffs à proprement parler) et à l’embouchure (de nombreux délires se sont produits en studio à la dernière minute, comme, par exemple le shatkhan sur Rise Up).
-Tour à tour metal, new-wave, electro ou gothique, « L Y C O S I A » demeure toujours résolument rock. Comment avez-vous réalisé cette alchimie entre les influences et courants ?
- Don Ragno : Notre style unique est Glam-Goth-Deluxe !
Shanka777 : tous ces courants ont en commun ce feu sacré indicible qu’est le FUCKING ROCK’N’ROLL. L Y C O S I A ne fait pas exception à la règle, et nous tentons de tirer quelque chose d’un tant soit peu original de cette énergie primale, peu importe l’étiquette ! Nico, ton collègue, a eu une expression géniale que je me permets de reprendre : nous faisons du Goth’n’roll !
Christi Scythe : La musique c’est de l’abstraction. On fait de la magie avec des choses impalpables. Donc en tant que magicien, je ne vais pas t’expliquer tous les trucs et astuces'
-Doit on voir les idées tribales de « Velveteen Kiss » ou « Altaï » comme des retours à la lumière entre des périodes de noirceur comme « Cold Summer » ?
- Don Ragno : La musique de L Y C O S I A a toujours eu deux facettes distinctes : l’une sombre, l’autre plus désinvolte'
Shanka777 : les influences tribales que l’on retrouve sur l’album sont directement liées au chamanisme au sens large. J’ai appris récemment dans un livre de Dantec que tous les chamanes, qu’ils soient d’Asie ou d’ailleurs, avaient en commun la perception d’un « double serpent cosmique » lumineux lors de leurs transes, que certains interprètent comme étant en fait la base de toute vie sur terre, l’ADN. Cela leur permet de rentrer en contact avec une connaissance « totale » de toute chose. Cette anecdote a conforté le sentiment diffus que j’éprouvais en écoutant les musiques tribales de Tuva (Sibérie) : une impression de plénitude bizarre, de sérénité.
Effectivement, ces éléments intégrés dans l’album contrebalancent des titres très « noirs » et nous permettent d’éviter la tarte à la crème du disque trop dépressif et un peu chiant'
Christi Scythe : Ouai, Hans Bellmer (artiste surréaliste) disait qu’il fallait du contraste pour que les choses soient et que naisse une réalité troisième. C’est ma réponse à ta question.

-Quelle est la place réservée aux textes dans la globalité de L Y C O S I A ? Est-ce un point crucial ? Quels sont les thèmes directeurs ?
- Don Ragno : Auparavant j’écrivais tous les textes du groupe. Sur cet album, le travail d’écriture s’est réparti de façon naturelle entre France de Griessen, Christi et moi. Le contenu des textes est primordial, trop de groupes délaissent cet aspect de la musique.
En ce qui nous concerne, l’univers que nous développons avec L Y C O S I A est construit autour de la notion du culte, du fétichisme, du glam’, de l’adolescence et ses désillusions' Les peuples d’Asie Centrale et l’exaltation que procure les étendues des steppes sont également une grande source d’inspiration pour Christi.
Christi Scythe : La Sibérie ça m’a vraiment retourné le cerveau. En cela, mon séjour en Khakassie et à Touva a été très bénéfique pour certains aspects développés dans la musique de L Y C O S I A. Vous devriez y aller au moins une fois dans votre vie.
-« L Y C O S I A » recèle des tubes en puissance tels que « Cold Summer », « Rise Up » ou « Glitter 4 Tears ». Mais comment réagiriez-vous face à un traitement « radio » de votre album, dans le sens un ou deux titres en rotation puis disparition. Ne seriez-vous pas frustrés par rapport à la profondeur de l’album et l’intérêt pourtant évident qu’apportent les autres titres à l’album ? Ne serait-ce pas une sorte de perte de cohérence ?
- Christi Scythe : ici tu fais allusion au mode de consommation consistant à acheter de la musique comme on boit son café le matin : tu l’ingurgites, tu le pisses et tu te casses. Ça c’est la façon dont on traite la musique commerciale (de merde !) des majors.
Dans mon cas, c’est différent, je préfère écouter les albums de groupes qui traversent les modes, où trente années après leur réalisation tu ressens toujours une énergie incroyable et de la sincérité' Dans Depeche Mode, Mötley Crüe, Aerosmith, Aphextwin (et tellement d’autres) on trouve toujours des titres indestructibles malgré l’évolution des modes. En cela, je trouve ça cool lorsque tu me dis qu’il y a des singles potentiels. Dans ces titres j’ai trouvé un équilibre créatif situé entre mes goûts personnels et ce que pourrait attendre le public. C’est le temps qui appliquera la Sentence, moi je n’ai pas de regrets. La radio donne surtout des facilités d’accès à notre musique plutôt indé. Ceux qui accrocheront ces titres pourront ensuite découvrir notre style dans l’ensemble de nos facettes. En fait l’album est plein surprises !
Don Ragno : Tous les musiciens sont confrontés un jour où l’autre à cette question...Si tel est la règle, j’en prends mon parti. Après 7 années d’underground franchement j’assumerai sans complexe un succès commercial ! Dans l’underground il y a toutes les idées novatrices mais hélas jamais les moyens pour les développer... Les plus belles choses que j’ai vues viennent de là. Tu ne choisis pas d’être underground, c’est bien plus complexe. Tu appartiens à l’underground ou pas, il te juge, te porte parfois il te rejette... Nous avons fait preuve de ténacité pour continuer et nous pouvons défendre point par point, note par note notre musique. Si aujourd’hui L Y C O S I A peut être offert au plus grand nombre je m’en réjouis !! Mieux vaut L Y C O S I A que Britney c’est évident, tout ce que je fais je le fais pour le rock et je sais que j’ai raison ! Dans l’absolu -oui- être surexposé médiatiquement un temps puis revenir à une sorte d’anonymat a forcement un côté frustrant ! Je fais du rock car j’ai besoin d’être aimé et reconnu pour mon combat... La reconnaissance est une nécessité pour un artiste, il n’y a pas d’art sans public. Le besoin de reconnaissance est plus où moins grand selon les groupes et les artistes et je ne vois pas quel mal il y a à éprouver ce sentiment. Je ne crois pas à l’art pour l’art, le rock est une guerre.
Shanka777 : cet album vit par lui même, comme un être vivant, et chaque titre est l’un de ses organes, avec pour chacun une fonction différente. C’est vrai qu’il est dommage de n’avoir qu’un ou deux titres en rotation à la radio car l’idée que l’auditeur pourra se faire de l’album sera tronquée, mais c’est le jeu de l’industrie du disque. Cela ne me frustre pas dans la mesure où il reste toujours la possibilité aux gens d’acheter l’album entier. En fait, c’est comme un strip-tease : on montre un bout de sein, à toi de voir si tu veux découvrir le reste'
-Stéphane Buriez a fait un travail formidable sur votre son. Aviez-vous cette finalité en tête dès le départ ou cette puissance est-elle apparue nécessaire au fur et à mesure de l’enregistrement ?
-Shanka777 : Je tiens à souligner le rôle essentiel qu’a eu Stéphane dans cet album. C’est un grand musicien et un grand producteur, il a une oreille aiguisée comme un rasoir ! L’équipe avec laquelle il travaille (Jam et Grégoire) ont également un grand talent et une intelligence presque palpable doublée d’une gentillesse incroyable. Leur implication dans l’album m’a bluffé, ils connaissaient tous les titres par cœur lorsque nous sommes arrivés en studio (on leur avait envoyé la pré-prod)'Cette motivation s’est transformée en magie lors des prises et lors du mix, nous avions un sentiment de liberté totale quant à nos choix artistiques. De plus, le LB lab a reçu du nouveau matériel pendant les sessions d’enregistrement, ce qui a été déterminant pour le son de l’album. Au final, notre seule contrainte était : « faut que ça déchire !!! »'
Christi Scythe : C’est tellement important de te créer une bonne équipe de personnages externe au groupe des musiciens. Pendant la réalisation c’est bon d’échanger, c’est le seul lien qui nous reste avec l’extérieur, en plus, ça nous pousse à aller plus loin dans notre démarche. J’ai pris énormément de plaisir durant la prise de son des chants de gorge, des instruments sibériens (Khommez sur Scythia, shatkhan sur Rise up) et Turques (Saz sur Altaï et Velveteen kiss).
-L Y C O S I A a pris la forme d’un collectif artistique protéiforme grâce notamment au travail en collaboration avec Teen Machine. Cette collaboration va-t-elle perdurer ou le groupe se recentre-t-il sur le trio seul ?
- Don Ragno : On ne peut pas parler d’un collectif artistique s’agissant de L Y C O S I A'
L Y C O S I A est un groupe de rock à part entière ! L’album a été enregistré à trois mais le groupe évolue aujourd’hui en quatuor, nous jouons dorénavant avec un nouveau bassiste (kshatriya)...
Néanmoins, il est vrai que nous multiplions les collaborations avec d’autres artistes dont nous nous sentons proches : Alexis T (créateur), Teen Machine (groupe de performance), ♠ (graphiste, webmaster), Jeanne Saint Julien (photographe), Zoltar (réalisateur du clip de Cold Summer)'
Ils interviennent tous à un moment ou à un autre dans notre univers'
France de Griessen et moi avons créé le Syndicat Underground qui est effectivement un collectif regroupant des artistes de la scène dark'

-Don Ragno a participé à l’enregistrement du projet musical de France de Teen Machine. Peut-on en savoir plus sur ce projet ou reste-il encore secret défense ?
- Don Ragno : En effet, Araknid Records, le label que j’ai créé pour développer L Y C O S I A a participé à la production du premier album de Teen Machine. La première partie de cet album a été enregistrée en juillet dernier au LB LAB, avec Stéphane Buriez à la prod artistique. Il s’agit d’un concept-album autour de la vie de Billy the Kid qui s’appellera “Billy - Dream 21”.Le genre musical ? un peu difficile à dire... un mélange d’électro-cold , de chanson, de noisy et de spoken word. Je pense que le résultat va en surprendre plus d'un !!
-Souhaitez-vous conserver une certaine part de mystère en vous faisant rares en live ? Et quel aspect prendra votre musique sur scène ?
- Don Ragno : L Y C O S I A se produit rarement sur scène et c’est un choix' Nous avons tourné avec Immortal, Loudblast, SUP, Anathema, Cradle, etc. Nous préférons la qualité à la quantité : nos concerts sont des happenings où se mêlent goth’n’roll, performance punk-fetish, projections vidéo, diapositives et super-8.
-Que diriez-vous aux auditeurs pour les enrôler dans votre « Great Underground War » et les convertir à votre nouvelle église ?
- Don Ragno : Nous créons le L Y C O - K U L T les auditeurs doivent s’y soumettre !
Shanka777 : ouais, engagez-vous, rengagez-vous !
Christi Scythe : Exécution !!
Crédits photos : France de Griessen
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