Interview]

Mathias Richard

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07/03/2009 - échange spirituel

Suite à la lecture d’Anaérobiose, de Mathias Richard, l’envie était très forte de donner la parole à cet écrivain au carrefour des arts qui nous plaisent. Un entretien dense et sincère qui révèle les procédés de l’ « ESM » (Ecriture Sous Musique), place un nouveau portrait de la ville de Montreuil (Seine Saint-Denis) et à la fin duquel l’auteur nous offre un texte inédit.
Sur cette longue réflexion planent les esprits éclairés de Lee Ranaldo (Musique), John Giorno (Arts Plastiques), Cronenberg (Cinéma), Lautréamont (Littérature) ou Georges Bataille (Philosophie). Retrouvez également le compte-rendu de lecture de ce livre en rubrique Kultüre. Toutes les photos sont (c) Mathias Richard

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- ObsküR[e] : Pourquoi ce livre n’est-il pas sorti chez Cameras Animales ?

- Mathias Richard : La question est : pourquoi c'est pas publié chez Gallimard ? (rires) Philippe Demanet de chez eux m'avait appelé un soir en 2003 et avait hésité quant à le publier. Si cela avait marché, ma vie serait plus simple aujourd'hui !

Sinon, pourquoi ne pas le publier moi-même chez Caméras Animales (ma propre petite maison d'édition) tu veux dire ? Par convention sociale... Le milieu du livre en France est très conservateur, rien à voir avec le milieu de la musique et du rock en particulier.
En musique, tu peux t'autoproduire, cela ne pose de problème à personne. Les gens ne te jugeront que sur ta musique, par sur le label qu'il y a marqué sur le boîtier. Ils t'écouteront, aimeront ou détesteront, mais ils le feront par eux-même sans regarder l'étiquette et se dire « tiens, il n'a pas été pris sur tel ou tel label, s'il se produit lui-même cela signifie que ce n'est pas bon ».
L'autoproduction, le do-it-yourself, c'est la liberté de création d'art-pensée-politique, sans être pris dans les conventions sociales de tel ou tel milieu, ses présupposés intellectuels, artistiques et politiques, les considérations marketing, sociétales et toute la chape qui va avec, qui fait qu'un artiste finit par modifier son travail pour « convenir » au système de production et diffusion (et l'appareillage critique et idéologique) en cours. C'est un apport essentiel de la scène punk-hardcore, qui a poussé cette logique de liberté très loin (culture qui, comme tu l'as compris, m'a profondément marqué).
Or 90% du milieu littéraire français est à mille lieux de cela, y compris chez les jeunes. La plupart des gens (lecteurs, auteurs, critiques) ne regardent que les couvertures et où tu es édité. Si tu es édité chez Gallimard ou Seuil, tu es un écrivain. Si tu n'es pas édité ou t'autoproduis, tu n'es pas un écrivain (et on te traite en conséquence). Et cela sans regard pour les textes eux-mêmes : c'est de la pure convention sociale, une règle non dite très forte. Ce genre de certitudes et catégorisation rassure sans doute, et permet de faire l'économie de la lecture véritable et de développer un appareil critique personnel.

Il m'est donc peu à peu apparu que ce serait « mauvais » pour moi de publier mon second livre chez Caméras Animales, la structure que j'ai créée avec mon frère (le poète et guitariste électrique François Richard ; d'autres personnes, dont Nikola Akileus, nous ont rejoint depuis), car cela me placerait dans la catégorie maudite de ceux qu'on ne lit pas : les autopubliés.
Je me suis donc mis en recherche d'un autre éditeur. Cela a été long et difficile, car je n'ai jamais pensé mon travail en adéquation avec l'une des maisons d'éditions existantes (à part peut-être Tristram et Lignes, mais ça n'a pas marché). Anaérobiose a été deux ans en instance de publication aux éditions Néant de Sébastien Raimondi (connu par l'intermédiaire de Michel Surya), mais ses éditions se sont arrêtées avant que la publication voit le jour (« Anaérobiose » aux éditions Néant, ça claquait bien !). Enfin, les éditions du Grand Souffle sont apparues de nulle part, et cela a bien fonctionné entre nous car ils sont également totalement autonomes dans leur façon d'être et de fonctionner. Ce ne sont pas des mondains et ils n'ont aucune relation d'intérêt (toutes les « petites histoires », considérations, arrangements...) avec le milieu littéraire et éditorial existant.
J'ai ainsi la grande joie et satisfaction d'être publié chez eux. Mais je tiens à rappeler cette évidence, à affirmer ceci : le seul moment dans sa vie où l'on est éventuellement un écrivain ou un poète, c'est quand on écrit, pas quand on publie.

- Comment as-tu rencontré Le Grand Souffle ?

- Grâce à mon frère François. Il a découvert Le Grand Souffle, a lu leurs livres (dont l'incroyable volume anonyme « L'imp(a)nsable »), a pris contact avec eux, et de fil en aiguille il a publié un livre chez eux (Esteria, en 2007).
Moi de mon côté j'avais laissé tomber l'espoir de publier Anaérobiose (je me disais que cette situation était hélas en adéquation avec le contenu du livre exprimant qu'il n'y a rien à attendre de personne d'autre que soi).
En cachette François leur a fait passer Anaérobiose, et le facétieux Nathanaël Flamant du Grand Souffle m'a donné rendez-vous dans le salon d'un hôtel de luxe sur les Champs-Elysées (ça m'a marqué car j'ai payé 8.50 € ma tasse de thé, et je me demandais à tout moment si la sécu n'allait pas me faire sortir !) pour faire connaissance et m'annoncer qu'ils voulaient publier Anaérobiose. C'était en 2006 donc ça a mis le temps.

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- Peux-tu revenir sur tes débuts en écriture ? tu cites « Soleil Hardcore » un texte ignoré par ses lecteurs quinze ans plus tôt. Peux-tu revenir sur cette époque ?

- J'ai du mal à répondre à ta question, car elle soulève beaucoup d'émotions, de sujets, de souvenirs en moi, tant au niveau de ma vie que de mon écriture, qui à l'époque étaient plus « une seule et même chose » (aujourd'hui et depuis longtemps je dois mener plusieurs vies parallèles et l'écriture se bat pour exister difficilement dans l'une d'entre elles). J'ai déjà eu plusieurs vies d'écriture, dont la première véritable, vers 17-21 ans, vécue intensément, à une époque où quelque chose n'était pas encore « cassé » en moi.
Pendant cette période j'ai dû écrire une dizaine de livres (dont par exemple Soleil Hardcore début 94, écrit dans un rapport d'intensité extrême à la réalité perçue comme « incendiaire »), que j'illustrais à la main, photocopiais, reliais et donnais régulièrement à quelques proches (frère, amis, copines, etc.).
Si l'on veut une référence (ce n'était pas pensé ainsi), c'était des flux de poésie à la Rimbaud/Cendrars/Ginsberg/Lautréamont/Michaux... Il y aurait sans doute un « complexe de Rimbaud » à analyser chez les jeunes poètes (qui ne serait pas le même qu'un « complexe de Mozart » chez les musiciens, car chez Rimbaud il y a une rébellion absolue, et une remise en cause des codes mêmes dans lesquels il est virtuose).
J'étais dans un rapport immédiat à l'écriture (qui n'est pas nécessairement de la naïveté dans le mauvais sens du terme), errais à travers villes, banlieues, campagnes (l'urbain que j'étais trouvait vraiment quelque chose d'extraterrestre dans la nature), en notant des plâtrées de sensations, visions, expériences, jouais de l'harmonica tout le temps, chantais dans un groupe de rock psyché (très) barré créé avec des potes avec qui on faisait les 400 coups, ivresses, étais à fond dans la scène musicale sous toutes ses formes, en particulier rock déviante (arty-noise, psychédélique, punk, harcore, expé, indus, trad, rap, chansonnettes... grunge aussi bien sûr !), photographiais, peignais de façon compulsive, découvrais le sexe et l'amour, voyageais, etc. Tout m'arrivait, tout était ouvert, une création en continu, débordé de visions, d'idées et d'énergie. Ainsi exprimé, cela paraît bien trop « parfait », et cela ne l'était évidemment pas, ni sans problèmes ni sans douleurs, mais j'ai vécu quelque chose comme cela.
Plusieurs éléments (événements personnels) ensuite m'ont modifié violemment et ont interrompu le flux continu, le rapport immédiat d' « inspiration » vie-création-monde dans lequel j'étais. Comme si le « devenir-poète » devait être systématiquement contrarié, méthodiquement cassé en chacun de ses points : une position intenable au sein du corps social. Comme si il devait être donné tort sur tous les plans à ce devenir. J'aurais aimé être chaman, mais ce métier n'existe pas, j'ai dû mettre de l'eau dans mon vin.

- Pourquoi relire et réinterpréter cet ancien texte ?

- C'est comme recoudre des aspects fracturés d'une personnalité. La littérature permet de se faire rejoindre dans un même espace des « moi », des instances de sa personnalité d'époques très différentes, de les mettre en dialogue.
On s'aperçoit parfois qu'un « soi » ancien était parfois peut-être plus avancé qu'un « soi » actuel.
J'ai lu récemment cette phrase de John Giorno (vu en février dernier à Chatou lors d'une exposition-performance-concert en compagnie de Lee Ranaldo, Rhys Chatham, Brigitte Fontaine...) :« Quand j'avais quinze ans, je pensais que je savais déjà tout ce qu'il y avait à savoir. Maintenant que je suis plus vieux, je sais que c'était vrai. »
Je ressens assez cela, et ai eu l'impression que le « monde » (la société où l'on évolue) cherche à nous donner tort par tous les moyens, mais que dans le fond on est parfois absolument dans le vrai au début, dans nos premières prises de conscience. La société cherche souvent à faire dévier d'une vérité intense ressentie dans tous ses pores lors de l'adolescence. Elle a les moyens pour cela.

- Vois-tu le poète comme un visionnaire ?

- Comme un visionnaire et un chaman. Oui, pas dans un sens surnaturel, mais comme celui qui sait écouter, faire la synthèse de ses perceptions et de ses affects, images, informations, expériences, éléments en tous genres, créer des ponts, produire des chocs, établir des relations, tordre. Et maîtriser la technique, du langage et/ou de l'art choisi, car le chaman est un technicien, plus qu'un « illuminé »...
Et non, je ne ferai pas de jeu de mot avec « chaméras animales »...

- Plusieurs phrases ou remarques te rattachent à la politique. Quels sont tes liens avec elle ?

- De sensibilité je me sens proche de certaines gauches dites extrêmes, de l'autonomie, de l'autogestion, de la tradition des critiques sociales radicales proto-marxistes type situ (et bien d'autres). J'ai participé à pas mal de choses dans ce domaine, mais dans les faits je n'ai jamais croisé un mouvement, un parti ou un modèle pleinement satisfaisant. Il me semble qu'en politique il faut inventer et non plus reprendre, que de nouvelles pensées surviendront, mais que l'époque n'est pas à ça et se prête au conservatisme et au repli. On peut tenter de créer les conditions d'apparition de nouvelles pensées et à ma manière, à ma minuscule échelle, c'est à ça que je travaille avec Caméras Animales et le mouvement que j'ai créé, le mutantisme, qui est une radicalité qui cherche à créer et penser hors de ce qui est déjà, y compris hors des avant-gardes marxisantes-debordiennes (qui m'ont évidemment beaucoup influencé) du siècle passé. Je dirais qu'une partie de leur échec, y compris idéologique, vient du fait qu'ils voulaient changer la société, les autres, mais pas eux-mêmes, et finalement au sein de ces groupuscules étaient souvent perpétuées des logiques psychologiques (non-empathie, pouvoir, etc.) (ce que l'on peut appeler la "micropolitique") très ordinaires.

- Le thème du passage du temps revient de temps à autres : comment vis-tu l’irruption d’un manuscrit vieux de six années ?

- Commencé en 2001 (tout en finissant Musiques de la révolte maudite), Anaérobiose a été principalement écrit en 2002, fini le 30 janvier 2003. La date m'a marqué, car je me faisais une "fête intérieure" d'avoir enfin mis le dernier mot à ce long travail dont pendant longtemps je ne voyais pas la fin, je suis parti m'acheter un paquet de clopes -neige, rues désertes- pour commencer à fêter cela, et au tabac le monsieur chinois à lunettes qui me sert d'habitude très sérieux était là complètement bourré avec un petit chapeau et un serpentin en train de chanter, ils faisaient aussi la fête dans le bar-tabac car c'était le nouvel an chinois ! : la coïncidence m'a marqué, entre ma fête intérieure et cette soudaine fête autour dans mon petit bar-tabac d'habitude tranquille.

Bref, ce texte a été écrit il y a longtemps et a mis six ans à être publié. Le décalage entre le moment où je l'ai fait et le moment où les gens le voient est pour moi extrêmement étrange, car même si je l'assume tout à fait, en six ans je n'ai pas arrêté de travailler et je suis aujourd'hui à un autre point dans mon travail littéraire/créatif.
Je ne sais pas comment d'autres écrivains vivent le fait de présenter un texte écrit il y a six-sept ans, mais chez moi ça crée comme un jetlag mental, un jetlag de personnalité, un jetlag à l'échelle d'années, monstrueux, qui fait entrer en collision le soi d'aujourd'hui avec celui d'il y a sept ans... Assez bizarre je dois dire, c'est un peu comme présenter le livre d'un autre... (rires)

Publier c'est la chance de pouvoir partager, laisser des peaux derrière soi et avancer. Pendant longtemps, fatigué d'être refusé ici et là, je me disais que publier n'avait pas d'importance, l'important étant le travail, le moment où l'on crée. Ce que je pense effectivement. Mais tous les travaux non publiés finissent par encombrer la tête et empêchent d'avancer, le fait qu'ils n'existent que pour soi finit par décourager.

- L’attrait pour le cyborg et le réseau ont été plusieurs fois abordés dans la littérature : quelles sont tes lectures ? Philip K. Dick ? Maurice Pons, J.G. Ballard ?

- Pas besoin de lire, le monde d'aujourd'hui est déjà de l'ordre de la science-fiction, où que l'œil et la pensée se portent. Je suis abonné à Sciences & avenir, j'y trouve souvent plus de germes pour l'imagination que dans une revue de poésie. Ce que l'on a appelé la SF devient peu à peu le tronc principal, « normal », un « réalisme », non plus un « sous-genre ».
Adolescent, j'ai énormément lu K. Dick. Son travail est d'une puissance mentale unique. Dans le cadre du mutantisme, j'ai récemment écrit un texte appelé Réplicants, utilisant, réactivant, des éléments de son livre Est-ce que les androïdes rêvent de moutons électriques ? (plus connu sous le titre de Blade runner). Cronenberg (qui a intégré Ballard) est également une influence majeure pour moi dans ce domaine « visionnaire ».

- Vous offrez par deux fois un machin intitulé Le Bleu du ciel, qu’est-ce que c’est ?

- C'est le livre Le bleu du ciel, de Georges Bataille.
Vampor pense que ça vaut le coup de faire découvrir Bataille à ses amis turcs et croates francophiles...

- Qu’est-ce que ça fait d’avoir été visionnaire en ce qui concerne la transformation touristique de la route côtière vers Split ?

- Ce n'était pas difficile à prévoir (sourire). C'était déjà très touristique jusqu'en 91, et après la guerre cela ne pouvait que repartir de plus belle... Peut-être aurais-je dû investir !

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- Pourquoi revenir deux fois sur le fait que pour Robert, dans sa tête « c’est le bordel le plus fou » ?

- Robert est un des meilleurs amis de Vampor, et en même temps il est un mystère pour lui, car Robert est disert et calme en toute circonstance, de façon quasi-surnaturelle, alors que Vampor est un tout petit peu... fébrile. Cela le rassure donc quand Robert lui confie que son calme n'est qu'un calme de façade, et que simplement il n'y a pas d'adéquation entre ses pensées et ce qu'il communique extérieurement, qu'il ne sait comment communiquer ses émotions. Cela permet à Vampor de se sentir plus proche de Robert.
Au delà de cela j'ai trouvé ça assez drôle, de mettre en scène le contraste entre ce garçon carré et posé, immense, lourd, étrangement calme, un peu lent, pas bavard, expliquant qu'intérieurement il est une marmite bouillonnante, un état qu'il ne peut exprimer, à son ami le narrateur frénétique qui exprime tout et n'importe quoi comme un insecte qui se cogne partout.

- Pour toi, émeutes = action = joie ?

- J'ai dû participer à une bonne vingtaine d'émeutes dans ma vie, certaines d'entre elles furent véritablement épiphaniques, des moments de vérité, dans le sens où les forces en jeu dans ce monde apparaissent dans une lumière plus crue. La vérité éclate comme une matraque de dix CRS sur ta tête pendant que des curieux dînent à leur balcon. Qui est qui, qui est prêt à aller jusqu'au bout, un tri s'y opère, ce n'est plus de la parlotte. Les murs dans la société n'y sont plus cachés, ils sont obligés d'apparaître. La liberté ne s'éprouve que si on la teste, et l'on s'aperçoit que nos droits et nos possibilités d'expression sont très limités si on essaie vraiment, et notre liberté somme toute assez hypothétique. L'immensité de notre non-liberté tout comme l'immensité du possible y apparaissent. Ce sont surtout parmi les rares moments dans ma vie où j'ai senti ce que cela pouvait vouloir dire d'être « ensemble », un sens de la communauté, de l'unité, même éphémère, avec de parfaits inconnus. C'est presque à en pleurer car alors on entrevoit ce qui nous manque, ce que cela pourrait être d'être un « peuple » (alors que nous sommes dans une société anomique dominée par la peur, le repli et la division). Plus que de joie, il s'agit d'intensité, car c'est une joie profonde et douloureuse, celle de la vérité plutôt que du mensonge, celle de la communauté entrevue (une indifférenciation temporaire) et aussitôt disparue.
La police a d'ailleurs bien compris que pour casser un mouvement, le plus important n'était pas la répression (même si elles est utilisée abondamment, avec souvent des taux de plusieurs CRS par manifestant !) mais de le diviser intérieurement, de casser l'élan d'être ensemble qui s'y construit (élan qui répond à un manque immense et soudain révélé), en l'infiltrant et en manipulant l'information. J'ai par exemple assisté à cela en 2006 lors du mouvement anti-CPE (dont l'ampleur et l'ambition commençaient à nettement dépasser la revendication de départ), avec l'utilisation très efficace et répugnante de la méthode des false flags (« faux drapeaux ») : infiltrer et briser les manifs avec de faux manifestants s'en prenant à d'autres manifestants (les insultant, les frappant, etc.), ce qui brise toute unité et casse le moral. Le hasard a fait qu'une fois après une émeute dispersée j'errais et ai suivi en vélo des gens que de loin je croyais être des manifestants et/ou des casseurs : ils avaient en fait rendez-vous avec la police dans une rue adjacente pour faire un point, certains ont alors sorti brassards « police », matraques et talkie-walkies alors qu'extérieurement il faisaient plutôt « banlieue » et très jeunes. J'étais là, halluciné, ne comprenant pas tout à fait, à côté du fourgon de police, ils devaient croire que je faisais partie de leur équipe. Ils m'ont soudain tous dévisagés bizarrement et je suis parti à toute vitesse sur mon vélo dans les petites ruelles du 20e, pas tout à fait certain de ce que je venais de voir !

- Ce sentiment de communauté, ne tombe-t-il pas à plat quand dans ton livre le narrateur drague une caissière en achetant de l’alcool et du pq. Ça peut le faire ?

- Si le magasin est désert et que les caissières s'ennuient à mourir... oui ! Les achats susnommés envoient un message d'ivresse et d'hygiène combinées...

- En Turquie, ton narrateur rêve de harem, ne se pose-t-il pas la question de la condition féminine ?

- Il est sensible à cette question puisqu'il est aussi une femme. Et la femme à l'intérieur de lui comprend aussi un homme...

- Justement, quels rôles attribues-tu à tes narrateurs puis à tes personnages ? Pourquoi deux pseudos distincts ? Pourquoi le Je ou le Il ? Comment cela s’organise-t-il ?

- Le livre est divisé en deux parties, décrivant les tribulations d'un seul et même personnage, Vampor alias Melrobor (qui a des points communs avec l'auteur, mais ce n'est pas important à savoir pour recevoir le texte).
Dans la première partie, on est dans la tête du personnage, sans nom, c'est du « je » (personnage et narrateur sont confondus), à la fin de cette partie il révèle l'un de ses deux noms.
Dans la seconde partie, il y a une prise de distance, une focalisation différente, on passe au « il », narrateur et personnage sont séparés. Les tribulations de Melrobor-Vampor sont racontées de l'extérieur (avec quelques incises des pensées de Melrobor en italiques).
Paradoxalement, cette mise à distance (décidée de façon assez instinctive) m'a semblé être un moyen d'aller plus loin dans l'intensité du rendu de « l'expérience intérieure ».

Un des cœurs du livre (sinon le cœur du livre), est pour moi la soirée à Mériac en Périgord, dont la description s'étale sur des dizaines de pages. En mettant tant de pages pour décrire quelques heures, j'ai voulu construire une accumulation de sens et sensations (la construction par accumulation compte autant voire plus que les phrases séparées en elle-mêmes) qui fasse rentrer le lecteur dans l'expérience même de ce moment, sa fatigue même, le faire rentrer dans la profondeur de la nuit, le but est de rendre nue, brute, une vérité, de l'homme, de l'humain, de la civilisation et de l'expérience intérieure.
A ce moment là, tout s'intensifie, des temporalités se croisent avec des flashbacks essentiels (mort, amour, sexe), c'est un moment-clé où beaucoup de choses sont exprimées simultanément sur différents niveaux. En écrivant ce passage (qui était pour moi un challenge, pour l'écrire j'ai dû moi-même me mettre dans états pas possibles !) je pensais fortement à un passage de Sombre, de Philippe Grandrieux, le passage dans le film où musiques traditionnelles, chamaniques, se surimposent dans les sensations de Claire à la musique de boîte de nuit un peu beauf où elle danse, puis quand les deux hommes tournent et dansent autour d'elle sur « Bela Lugosi is dead » de Bauhaus (un des morceaux écoutés en boucle pour écrire ce passage).
C'est ce genre de vertige, d'expérience, qu'il m'intéresse de rendre. Si l'on s'en tient à certains faits décrits, ils ont un intérêt limité en eux-mêmes, ils sont banals et tiendraient en quelques lignes. L'important y est la façon dont l'expérience est reçue, produite, l'attention aux perceptions, l'effort de description de sensations et de pensées en connexion avec l'expérience, la façon dont tout y est relié et reconstruit pour en faire une expérience mentale, dans l'idéal un shoot de pensée-sensation dans la tête du lecteur, lui faire vivre d'autres vies, le mettre aussi à l'épreuve d'une certaine manière.

- Quel était ton rythme d’écriture à l’époque ?

- L'écriture de ce livre s'est étalée sur plus d'un an avec différents rythmes et différentes périodes. Mes processus de production seraient longs à décrire, mais sache que l'écriture est pour moi un combat : pour écrire je dois me forcer, me bricoler, me court-circuiter. Me faire violence, me mettre dans des états seconds, passer par des rituels, errer, sortir, lire, marcher, danser, tourner en rond, et beaucoup d'autres choses... Trouver une forme d'auto-hypnose, de concentration, supprimer le monde de l'utile. (Parfois il faut aussi que je me trouve des objets qui m'évoquent ce sur quoi je vais écrire.) Je me sers de l'enchaînement de telle ou telle musique pour manipuler mon cerveau, mon humeur. Je passe une journée à tourner en rond, marcher, écouter des musiques en boucle, pour au final, au comble de l'auto-mépris, finir par écrire une malheureuse page à 4h du mat' ; tourner autour de l'écriture, être totalement écriture dans ses pas, ses pensées, mais sans écrire !

Je pratique l' « ESM » (l’écriture sous musique) : l’écriture sous musique [et non pas sur la musique, mais témoignant des visions provoquées]. C'est une pratique sans doute répandue, mais peu mentionnée et analysée. L’ESM propose de mettre en lumière et systématiser cette approche, en jouant sur les variations de plusieurs paramètres séparés (mais cumulables) : durée (exposition prolongée), répétition, volume, choix de musiques [ou sons] poussant des logiques à l’« extrême » [par exemple : musique très forte (volume sonore) ; très "exotique" ; très compliquée ; très violente ; très calme ; etc.].

Exemples d’ESM :
- 10h sous musique avec voix criée + rythme très rapide continus
- 1 seul morceau en boucle pendant plusieurs heures, jours, semaines
- bain prolongé dans musique à haut volume
- etc.

J'ai une inclination pour des musiques qui -dans un premier temps du moins- « gênent la pensée » et déclenchent des réactions brutes du corps, des expériences sensorielles du type 10h de no wave / 10h d’électro-industriel / 10h de black metal / 10h de punk hardcore / 10h de techno hardcore / 10h de rap hardcore / 10h de musique balinaise / 10h d’opéra chinois / 10h de noise / 10h d’Alan Vega / 10h de musique indienne / 8h30 de free jazz / 3 mois sur un même morceau de rock, mais il est bien sûr possible de faire 6 mois sous des variations de Bach ou un quatuor de Mendelssohn. L’important est l’imprégnation et l’approfondissement d’un percept jusqu’au vertige, jusqu’à la nausée ou à la transe (en cas d’immersion prolongée, l’on passe souvent par tous ces stades).

La répétition crée un nouvel environnement modifié et stable, mettant le corps dans un état de transe particulier, approfondissant un percept, dans l’espace duquel une création (écriture, mais aussi dessin, peinture, action, danse, etc.) est possible.

L’œuvre ESM terminée peut mentionner les musiques sur lesquelles elle a été créée ; cela
s'appelle la B.O.T. : la bande originale de texte. Je n'ai hélas pas rédigée celle d'Anaérobiose, mais voici par exemple celles de deux autres de mes livres :
www.camerasanimales.com/RM/bande-originale-machine-dans-t%EAte
www.camerasanimales.com/RM/bonus-matraque-mrm/1.htm

Dans Anaérobiose, j'ai par exemple écrit les 50 pages de la partie « Verrous ouverts » sur les mêmes 2mn tournant en boucle de « No sign » de Scan X (sur l'album Biomechanik de Manu le Malin, j'écoutais aussi pas mal de K7 de techno hardcore : Tampax-Pimax, M.A.T.T. Fraktal, etc.), boucle hypnotique dont le début est écoutable ici :
www.lastfm.fr/music/Scan+X/_/No+Sign?autostart

La longue phrase de « Verrous ouverts » (phase la plus solaire d'un ensemble plus sombre) est un faux récit de voyage et un vrai texte robotique (illustrer le devenir-robot par le processus d'écriture même), qui met en jeu l'ascendant du "et" sur le "est". : "Le « et » est une forme très spéciale de toute conjonction possible, qui met en jeu une logique de la langue. Il met en question le primat du verbe être." (Gilles Deleuze, Félix Guattari, Mille Plateaux, Minuit, 1997, p.124). Il y a ici une lutte entre le mouvant, le mutant, le déplaçant, le "et", avec le permanent, l'immobile, le persistant, le "est".
La conjonction « et » y pourrit et supplante le verbe être, la virgule y nique le point, origine et fin n’y sont qu’accidents sans signification particulière.

La mécanique de l'expérience, la mécanique du langage, ne transparaissent peut-être jamais tant que dans la mécanique de certaines dérives, et récits de voyage.
Cette mécanique est donc nommée "verrous ouverts". Ce syntagme janusien (Janus : dieu romain à deux visages tournés en sens contraires) regarde dans deux directions opposées à la fois ("vers où - où vers") et peut être lu dans les deux sens (palindrome). L'expression correspond à la multiplicité simultanée de directions possibles et opposées, et porte la marque du pluriel afin que la symétrie ne soit pas parfaite, et qu'au sein même de ce titre et de cette machine persiste un déséquilibre dynamique, un grain de sable.

Application des appels intérieurs du devenir-robot, ce récit, par sa succession rythmique de dépressions et d'intensités, transpire, met à nu (du moins c'est son but), une mécanique du voyage.
Il s’agit d’un mécanisme sans issue autre que le mouvement, en lequel il n'y a pas d'arrivée possible, en lequel aucune arrivée n'est possible, mais uniquement d'autres déplacements.
Ce mécanisme tire sa vitalité du mouvement, et le mouvement est son unique issue.
Dans cette recherche de mouvement, il y a une recherche de remède. Le mouvement y est à la fois centripète et centrifuge, vers l’intérieur et vers l’extérieur, dans le présent, la mémoire et la projection future, dans le dehors et l'intime.
Cet état permanent de déplacement vers l'inconnu esquisse la figure dynamique de l'ENTRE, qui se nourrit de l’intervalle, du moment d'hésitation, du non-fini, du transport, de l'indéterminé.

Cette dynamique a un sens sexuel (un trou sexuel crée un potentiel dynamique, un différentiel d'énergie qui « me » fait avancer ; un trou sexuel crée un déséquilibre dans l'espace-temps -dans « mon » espace-temps-, un différentiel qu'il faut combler, compléter, pour équilibre ; équilibre précaire, fuyant, se dérobant, ne pouvant être approché que de façon asymptotique), mais également métaphysique.

Le protagoniste se déplace sans arrêt pendant quarante pages, prend des bus, des voitures, des bateaux, il marche, nage, et pendant tout ce temps-là ses pensées sont peu présentes et superficielles.
Quand il se retrouve soudainement arrêté s'opère une sorte de vertige, d'approfondissement interne, c'est comme si en boomerang tout le schéma des déplacements se répercutait dans la tête, l'intrication des diagonales, des lignes, des tournants, se transformait en pensées imprévues, se développant, se ramifiant en cavités dans la tête, derrière l'œil, en un voyage intérieur, incontrôlé, en miroir du voyage extérieur, comme si le mouvement en spirale de faire des spirales toujours plus larges et éloignées, se transformait en mouvement de spirales inversées, un retournement, un retentissement interne, un renversement, un approfondissement, un sillon que l'on creuse.

Je suis un obsédé textuel, ai travaillé de longues années sur l'herméneutique, la sémiotique, l'analyse des textes. Je souhaite que l'on puisse faire une lecture simple et directe d'Anaérobiose (comme de mes autres textes), mais sème des choses à d'autres niveaux, des intrications et des double-fonds, pour les éventuels autres obsédés textuels qui passeront par là.

- Qu’est-ce qu’une « plume trempée dans l’asphalte » ?

- C'est une image pour l'écriture qui s'origine dans la ville, qui est « la langue de la ville », l'écriture qui est issue de la « ville-mère » (la ville qui s'étale partout), et des matières, de la nouvelle nature qu'elle propose, à ceux qui grandissent et vivent à l'intérieur d'elle. Pensées et perceptions sont modifiées par cet environnement.
L'encre pour l'asphalte est aussi un parallèle entre écrire et se déplacer, l'idée que se déplacer « écrit » le monde, qu'écrire trace des routes, que nos déplacements recouvrent le monde d'une écriture invisible.
« Le bitume est fou, il m'avale et je suis sa langue. »

- Vivre à Montreuil était-il nécessaire pour écrire ces pages ? Ton « santre » (p.179) est comme une résidence d’artiste ?

- Le « santre » est simplement le logement exigu où Vampor vit. Le genre de studio si minuscule qu'il peut tenir à l'intérieur de la tête.

Sinon, oui, Montreuil était nécessaire pour que j'écrive ce texte... Je parle d'ailleurs à nouveau pas mal de Montreuil dans Machine dans tête, la suite d'Anaérobiose. Montreuil est pour moi « the place to be », mon endroit préféré sur la terre pour penser et ressentir (ceci dit, si on me proposait une bicoque en bord de mer, je dirais pas non, hein), du moins l'a été, car aujourd'hui en 2009 j'ai l'impression d'avoir épuisé quelque chose et de devoir me déplacer, aller ailleurs.
Mes textes tournent tous, de près ou de loin, autour de l'obsession de la ville, de l'environnement qu'elle constitue et les conséquences de celui-ci sur la pensée, l'imaginaire. Une des raisons est, peut-être, que j'ai grandi dans le 19e, puis ai soudainement été « déménagé » dans une banlieue en province, à 11 ans. La sensation d'être coupé de mon environnement, de mon biotope, de ma « nature-mère » (la ville), m'a alors profondément marqué. D'autant plus que l'endroit où j'ai atterri (Joué-lès-Tours) était très étrange, une zone intermédiaire, de la fenêtre de mon immeuble on voyait littéralement la ville recouvrir peu à peu la campagne comme une vague. Du coup l'environnement urbain, sa densité prégnante, m'a toujours manqué comme un point d'origine et manquant, au point que j'erre et rôde systématiquement, dans les 90's, parmi les grands ensembles de chaque ville traversée, comme à la recherche d'une source, mais ne les trouvant jamais assez denses, assez massifs, assez écrasants, obsédé par "la présence de la ville dans les corps, l'importance monumentale des édifices qui nous entourent et prolifèrent, comparable à et même dépassant celles des pyramides égyptiennes et des temples mayas" (Musiques de la Révolte Maudite), notant par exemple à Villeurbanne en 96 :
"Écrasés par les blockhaus, ravis par les mastabas, nous savons que nous ne pourrions faire, sans ces dalles, ces blocs, ces amas de blocs, en rangées, en tas, qui nous donnent une mesure des choses sur laquelle nous ne pourrions plus revenir. (..) Et les empereurs les plus grands des empires les plus énormes n'eurent jamais droit à des allées royales aussi stupéfiantes, aussi grotesquement énormes, que les corridors des banlieues ailant les hôtels de ville, (..)" (Déchiquetis, livre non publié).
De par son côté hétéroclite, sa diversité humaine et architecturale, sa mutabilité, Montreuil est un lieu synthétique [qui sans doute me rappelle le 19e populaire du début des années 80, aujourd'hui disparu, détruit, reconstruit, repeuplé, remodelé en autre chose, sensation qu'à Paris intra muros aujourd'hui les choses se sont figées et gentrifiées], par exemple la rue de Paris à Montreuil est comme saturée, amplifiée, comme si il y avait un effet disto dessus ! Je propose de lire un extrait de Machine dans tête pour illustrer mon propos ! (voir à la fin de l'interview*)
Bref j'ai un moment trouvé à Montreuil l'espace-temps que je cherchais, « l'essence de la ville » où il me fallait baigner pour produire certaines choses que j'incubais. J'y suis parvenu par un cheminement compliqué de cercles concentriques, d'abord Orléans, puis Paris Stalingrad, où j'ai donné une fausse adresse aux autorités militaires afin d'y être affecté plutôt qu'en région Centre. La présence de la salle de concert « Les Instants chavirés » (l'une des très rares à Paris où je me sente dans mon élément) n'est pas non plus étrangère à tout cela.

Photo de Mathias Richard

- On reconnaît cette salle dans ton livre, par contre, qui est l’ogre Zach ? Pourquoi ne pas donner les vrais noms ?

- Zach Ovide (« l'ogre ») est un musicien de la scène improvisée.
Je ne donne pas de vrais noms pour être libre, et ne gêner personne.
(Ceci dit, quelques indices « réels » sont semés, et le curieux peut trouver qui est qui à l'aide d'un moteur de recherche.)

Au début d'Anaérobiose, je laisse d'ailleurs un indice au lecteur pour indiquer le basculement dans la fiction (du moins dans autre chose), par rapport à Musique de la révolte maudite, qui était de la non-fiction. J'y mets un texte, un récit de concert, qui est strictement le même que celui situé à la fin de Musiques. Mais le nom du groupe et de la salle ont changé, ils sont imaginaires.

- Un qui n’est pas imaginaire, c’est ton frère : il y a des passages sur « le frère » (lui ou celui du narrateur) qui sont de pures merveilles : comment les a-t-il lus ?

- Mon frère a aimé Anaérobiose. Pour plus de précisions, il faudrait lui demander, mais il a toujours fermement soutenu ce texte, au point d'aider à son édition.

- As-tu graffité des slogans sur des murs ? Certains cités sont monstrueusement beaux !

- Ça m'est arrivé mais rarement... Je suis plutôt le type qui traîne le long des murs, et qui se sent bien, dans son élément, dans un monde où il a des pairs, quand ces murs sont vivants, recouverts de signes, d'apostrophes, de dessins, de grafs, de slogans. Ce sont les parois du crâne de la ville, un palimpseste, les mots se mélangent aux matières, l'imaginaire au réel, l'intérieur à l'extérieur, et les œuvres et traces qui s'y déposent me touchent bien plus que des choses que je verrais dans le contexte, la délimitation d'une exposition ou d'une galerie. Cela s'expose aux yeux de tous et prend le risque de sa propre destruction, recouvrement ou mélange. Cela apporte bien plus à la ville que ces œuvres payées chères par les collectivités à des artistes officiels. Au lieu de comprendre cela, ces mêmes collectivités investissent dans la destruction et l'effacement systématiques des œuvres urbaines spontanées.
Je suis un corps-œil goûteur de lieu qui se dépose et évolue parmi les grafs et les graffitis, et dont l'accumulation crée une pression qui m'aide à créer et avancer, cela me nourrit...
L'omniprésence triomphante des surfaces lisses, immaculées, leur brillance de pierre tombale, a une solidité, une perfection, une froideur qui effraie, désole et racornit les esprits que ces surfaces contiennent et surplombent... un glas.

- Quel est ce texte attribué à Joseph Ba ?

- Ce sont des fragments de texte découvert par Vampor dans un squat condamné, un poème décrivant la ville comme nouvelle nature.

Vampor doit reconstituer le texte, car toutes les lettres « e » et « m » en ont disparu, tout comme dans l'environnement décrit manque le « eux » et le « aime », les autres et l'amour.

- Pourquoi cette fascination pour le bitume ? On ne peut plus « mordre la poussière » ?

- Héhé, drôle de question ! On remarquera en tout cas, en effet, qu'en son début Anaérobiose propose un pastiche du « Je te salue, vieil océan » de Lautréamont, en remplaçant l'océan par l'asphalte (et la technologie). Melrobor a un rapport très fort, intime, aux matières omniprésentes de la ville et de la modernité (bitume, plastique, métal, verre, béton...). Il aime particulièrement le bitume recouvert par la pluie, la nuit sous des lumières électriques.

- Peu de gens sont réellement croisés dans cette ville mise en scène : à quel point est-elle devenue un désert social ?

- Dans la ville décrite, tout est fait pour qu'elle soit un lieu de circulation, et non de rencontre. Foules anomiques...
Il n'y a qu'à voir comment à Paris 80% ou 90% des bancs publics ont été supprimés (je dis ce chiffre à vue de nez mais ça saute aux yeux). Je trouve cela significatif qu'une municipalité engage des dépenses pour cela, détruire ce qui fait que l'on peut s'arrêter dans une ville sans consommer. A Londres c'est encore plus évident. Ce sont des villes où il faut toujours savoir où l'on va (un lieu de travail, un appartement ami, une boîte de nuit ou de concert, son propre domicile, etc.) ; la dérive au hasard, hors du monde de l'utilité, y est sanctionnée par la solitude et l'anomie.
Les gens n'ont évidemment pas disparu, mais c'est ce qui peut les relier, le sentiment d'appartenance commune (si magnifiquement décrit par Antelme dans L'espèce humaine), qui a tendance à s'estomper. Le peuple manque...
Tout un appareillage technologique favorise cette présence/absence, le fait d'être quelque part sans vraiment être là, présent. Cette possibilité est aussi une chance (ubiquité), mais comme d'habitude le problème est l'usage qu'on en fait (fermeture, fuite).

- Que lit-on aujourd’hui sur cet ordinateur programmé pour sauver ta vie ?

- Manifeste Mutantiste 1.0 + un petit morceau en cours qui s'appelle « Intelligence Artificielle ».
Processing...

Sinon je voudrais dire, aux lecteurs qui ont aimé Anaérobiose, qu'il en existe une suite (écrite mais non publiée à ce jour), intitulée Machine dans tête, qui reprend le principe mécanique d'écriture cerveau-voyage de « Verrous ouverts », en l'extrêmisant... Je suis impatient que ce texte voie le jour !

- Tu disais avoir l’envie de partager un extrait de Machine dans tête ?

- Le voilà :


(*) Extrait de Machine dans tête :

« je descends les escaliers quatre à quatre et surgis hors de l’immeuble, les rayons enflammés, lourds et mous, mourants, du puissant soleil, viennent s’échouer et décéder sur la surface de mes lunettes noires de branleur, l’humidité de mes cheveux plaqués en arrière à la Sicilienne constitue un casque refroidissant me protégeant de la canicule qui triomphe en ces rues comme des hordes de chiens jaunes affamés quadrillant une dévastation assujettie à leur règne, ma main gauche tient un programme de la proche salle de concert les Instants Chavirés, programme qui se trouvait dans la boîte aux lettres, et qui m’avertit de la présence d’un concert maintenant, j’y vais, au hasard, sans connaître les groupes, pour au moins voir le début de quelque chose avant d’attraper le train pour Tours, marche à grands pas à travers Montreuil, arrive à la place Croix de Chavaux pour enfin obliquer dans la rue de Paris, qui est autant la rue de Paris qu’une rue de Tanger, je marche parmi les enfants africains qui jouent au foot, une bagnole de flics est en travers, un livreur de pizza éclaté au sol, sur le trottoir d’en face un mec dépeigné et mal rasé lève, en sortant de chez un épicier arabe, sa canette au ciel : « à ta santé ! » semble-t-il déclarer au monde, comme je te comprends, la rue de Paris, cette rue est mon écosystème, mon endroit idéal, mon élément, car elle est saturée, si l’on pouvait foutre un effet disto sur une rue, ce serait peut-être celle-là, un bouillonnement de vies contradictoires qui luttent et qui éclatent, nationalités, couleurs, commerces, trafics, il y a tout dans cette ligne urbaine à sniffer à grands pas, c’est pas un herbier c’est un merdier, un parfum de parpaing, « crie plus calmement s’il-te-plaît ! », le ressac des rayons aux dents de sable du soleil vient s’écraser contre la muraille vitrifiée de mes lunettes "de branleur", « marcher en loque le long des dealers et des petites frappes », et des barbus islamistes et des Fatmah en minijupe, et des Maliens attroupés autour de voitures au capot ouvert qu’ils réparent dans la rue et dont la réparation donne lieu à des palabres aux argumentaires passionnés, des ouvriers improvisés tapent au marteau sur le toit d’un immeuble, ils ne sont pas attachés et leur évolution au bord du vide est suivie d’un œil inquiet et curieux par passants et commerçants agglutinés, un Noir furieux surgit d’une boutique de prestations téléphoniques pour l’étranger, il fait un scandale en gueulant et roulant de grands yeux, les gens autour veulent le calmer, des anciens à barbe blanche arrivent du foyer à côté pour le raisonner, mais quand il beugle que c’est que c’est marqué 27 centimes la minute sur la devanture et qu’à l’intérieur on vient de lui faire payer 80 centimes la minute, hé bien tous ceux censés le raisonner deviennent encore plus ulcérés et révoltés que lui et s’exclament « mais tu as raison c’est scandaleux ! » et hurlent contre le magasin à l’intérieur duquel le tenancier sommé de s’expliquer se retranche et se verrouille à double tour de peur de se faire lyncher, dans cette rue à chaque pas je traverse un monde, il y a un chantier tous les dix mètres, un kebab tous les cinq mètres, des voitures sur le trottoir et des piétons au milieu de la route, il faut esquiver tout ça, l’ombre mouvante des grues glisse sur les toits et les têtes, de chaque côté des yeux reptiles défilent pharmacies bazars épiceries, assureurs bars murs lézardés, opticiens centres d’affaires tissus Toto, Idéal Hôtel, cybertaxiphones et cosmétiques afro, trébuche sur bouches d’aération, cageots, marchandise fraîchement débarquée du camion, je progresse le long de palissades courbées sous le poids des affiches de raï’n’b collées les unes sur les autres, tabacs lavomatics coiffeurs bondés, les yeux les perceptions s’emplissent un peu plus à chaque pas, c’est une douche de sons visions odeurs mots langues, chaque pas est un monde et chaque coup d’œil à l’intérieur de chaque pas est un inframonde, c’est le chaque-pas-shake, le tremblement de tête, 1, 2, 3, partez ! banques garages bijouteries, artisanat marocain marchands de journaux marchand de canapés en cuir, pigeons, surfaces crevassées, trajectoires, vendeurs de rue exhibant des robots en plastique grésillant d’étincelles et de fusillades lasers, hélicoptère de tournage ciné frôlant la cime des immeubles comme un moustique, hélicoptère de police au-dessus des grues, pizzerias restaurants bon marché à étages parfois miteux parfois recouverts de néons de la tête aux pieds, lieux d’arrangements divers, rideaux de fer baissés, coincés, baux à céder, belles à séduire à l’envolée, chaussures et fringues et téléphones portables en demi-gros, porches, arrière-cours, portes d’où s’échappent des ombres, des clandestins, des âmes en peine, étals à gogo, fruits et légumes d’Afrique et d’Asie, d’Amérique, manioc, patates douces, bananes-massues, fruits aux formes étranges, voluptueuses, voitures en double file, loueurs de vidéo concurrents les uns à côté des autres, cafés arabes, berbères, turcs, kurdes, etc., prestataires téléphoniques partout, restos japs lavomatics, encore lavomatics, la-vo-ma-tik, boulangeries lingeries, boucheries hallal sorties de métro Robespierre pression partout des voitures camions mobylettes, du théâtre dans un bar arrache des cris à des Noirs tumultueux hyper-réactifs, dans un autre la télé crache du foot à haut volume, femmes en châle, vieux avec des toques, des chapkas, tout le monde passe au rouge et au vert, piétons et véhicules s’évitent de justesse les uns les autres dans une apesanteur frénétique, un ballet réglé au micromètre, personnellement je traverse à l’oreille depuis toujours, depuis que j’ai appris à traverser enfant dans le 19e, je survis grâce à mes oreilles, je ne suis pas conçu pour survivre aux véhicules électriques silencieux, enfin j’arrive au croisement visé j’oblique dans la rue Emile Zola puis immédiatement dans la ruelle Richard-Lenoir où convergent d’autres silhouettes aux looks en lambeaux attirés par la façade métallique des Instants Chavirés, je rentre, paie et suis noyé dans le bruit, chaos dans la tête putain, chaos dans la tête, j’attrape des bières pour me mêler aux chocs, les rendre liquides, caoutchouteux, m’y fondre, négocier des interpénétrations, »

www.legrandsouffle.com/livres_Anaerobiose.html
www.anaerobiose.blogspot.com/
www.myspace.com/mathiasrichard
www.camerasanimales.com/auteurs03.html


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