Interview]

Torso

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15/10/2009 - par e-mail

Troisième album pour les Alsaciens de Torso. Leur coldwave cynique se réchauffe en mélodies pleines et accueille désormais un espoir léger. Les fenêtres du caisson hyperbare s’ouvrent aux paysages humains et aux rencontres. Entre réflexion sur le rock intelligent et la présence de la guitare, cette interview présente un groupe au sommet de son talent.

Photo de Torso

- Sylvain Nicolino pour ObsküR[e] : Pour cet album, j'ai l'impression que la composition de la musique a primé sur les paroles, non ?

- VinZ : Je souhaitais davantage de lumière dans les musiques, rompre avec les climats claustrophobiques des précédents opus. Et puis surtout, je voulais absolument surprendre, prendre le contre-pied. De toute façon rien n'est moins intéressant que les artistes qui rebattent les mêmes recettes à l'infini. Donc oui, la musique a bénéficié d'une attention plus particulière pour cet album. Ce qui ne signifie pas pour autant que j'ai fait passer les textes au second plan.
Alex : Je pense que nous avons accordé plus d’attention à la musique qu’auparavant, c’est vrai. Cela s’est fait de façon naturelle, non réfléchie. Nous y avons, par pur plaisir, consacré du temps, et en avons beaucoup discuté – davantage que pour l’album précédent.
Mais je n’ai pas eu l’impression qu’elle primait ou prenait le pas sur les paroles. C’est la qualité de la chanson dans son ensemble, qui a primée.

- Il y a un sentiment d'unité, de communion bien plus fort que ce que vous aviez pu fournir par le passé..

- Alex : Cela fait pratiquement 4 ans que j’ai rejoins Torso. Comme toute relation, je pense que nous avons appris à nous connaître et à nous faire confiance. Pour ma part, je n’ai plus le besoin de prouver quoi que soit, et j’écoute beaucoup plus ce qu’il se passe. Ce qui est intéressant vient de la chanson, et pas de telle ou telle partie de guitare.
VinZ : Cela vient essentiellement du fait que, sous la forme de ce duo, Torso a réellement atteint son point d'équilibre. Il n'y a jamais de friction entre Alex et moi. Tout se fait naturellement. Nous filons le parfait amour artistique (;-).
L'autre explication à ce sentiment d'unité vient du fait que l'album a été enregistré quasiment d'un bloc. Ecrit et composé presque au fur à mesure que nous l'enregistrions. Seuls trois titres sont issus de sessions antérieures : "Rien De Nouveau" avait été maquetté auparavant, "La Nostalgie Des Balles Perdues" figurait sur une compilation sortie l'année dernière sur le label Wir Fahren Für et "Mona" a été enregistrée l'année dernière dans des circonstances un peu particulières.

Photo de Torso

- Qui est cette Mona ?

- VinZ : Mona est ma fille née en janvier 2008. La chanson a été écrite composée, enregistrée et mixée entre le jour de sa naissance et son retour à la maison (soit quatre nuits blanches d'affilé). Bon, je sais c'est un brin fleur bleue comme attitude mais bon â€' Le premier qui se marre j'lui en colle une (;-). Mona, le prénom, est une double référence ; à Mona Soyoc (Chanteuse de Kas Product) et à un titre de Taxi-girl.

- Fin octobre, vous vous lancez dans une petite tournée. Comment vont sonner les nouveaux titres ?

- VinZ : Sur scène, les nouveaux titres que nous jouons sont réarrangés car difficiles de reproduire la richesse des arrangements fait en studio. Du coup ils sonnent de façon plus brute. J'aime bien cette idée de dissocier scène et studio et d'aborder les choses différemment selon les circonstances. Pour certains titres, comme "Ghorepani", "Je Suce Des Piles Au Lithium" ou "Autopsie" nous n'avons tout simplement pas réussi à les transposer à la scène de manière satisfaisante. Du coup, il ne figurent pas sur les set-list.

- Les lignes mélodiques se font bien plus douces (« A Quelques Nanosecondes Près »), c'est le traitement du son qui rend plus pesants les instruments désormais, me semble-t-il. Etes-vous aujourd'hui "à quelques secondes du bonheur" ?

- Alex : Une chose est sûre, c’est que je n’ai jamais autant été heureux avec Torso que depuis la sortie de cet album !
VinZ : On ne peut pas dire que je sois heureux mais ce qui est sûr, c'est que les moments d'apaisement commencent à camoufler un peu les angoisses et ça fait du bien.
Par contre, artistiquement, je n'ai jamais été aussi satisfait et fier d'un disque que pour celui-ci. Que ce soit pour Torso ou pour mes projets précédents (à savoir A Sordid Poppy et JefH). Jusqu'à présent, il y avait toujours un je-ne-sais-quoi qui me chagrinait. Il se trouve que tous les retours que nous avons concernant ce disque nous confortent dans l'idée que nous avons produit là un très bon album.

- On se connaît depuis longtemps alors j'ose une question provocante, mais peut-être révélatrice... Si vous deviez choisir : Chanson française ou rock ?

- Alex : Je sais pas. Si je dois choisir, je prendrais Rock, mais non par mépris pour l’étiquette chanson française, mais parce que je préfère la bière au vin rouge qui tâche !
Mais je ne mourrai pas pour défendre cette étiquette.
Au final, vaut mieux un bon album de chanson française, qu’un mauvais de rock, non ? Est-ce qu’on peut toujours opposer les deux ? Daniel Darc, il ne fait pas de la Chanson française ?
VinZ : Arghhh ! Toujours choisir !! Dur ! Moi qui angoisse à l'idée de devoir choisir entre une Napolitaine et une quatre fromage à la pizzeria comment vais-je pouvoir répondre à cette excellente question ?
Bon alors résumons. Je suis résolument un enfant du rock, du post-punk pour être exact, donc cette musique restera toujours mon point de mire. Concernant la chanson française si on entend par là Thiéfaine, Dominique A, Gainsbourg, Bell Å'il, Arno, Bashung ou même Brel. C'est oui, elle fait partie de ma culture et ça ne me pose aucun problème de m'en revendiquer. Par contre, si on me parle de la nouvelle chanson française avec ses Benabar, Renan Luce, Delerm et tout le reste je fuis à toutes jambes en hurlant pour qu'on me sorte de ce cauchemar.
Mais il me semble que tu oublies un troisième aspect de Torso qui pourrait entrer dans les choix à faire (ou pas) c'est la musique électronique que je vois comme la digne et fière héritière du punk.

- La presse locale vous soutient pas mal, cela est plutôt rare.

- VinZ : Chez nous la presse locale fait plutôt bien son boulot pour aider les groupes à sortir un peu de l'ombre. Je ne sais pas si c'est rare mais c'est appréciable. Bon, il faut dire que bien qu'on se tienne un peu à l'écart, on est aussi pas mal installé dans le paysage musical alsacien qui, soit dit en passant, devient de plus en plus intéressant notamment, avec gens comme "A Second Of June", "Nic You", "Aymeric Jeay", "Ex_tension" ou "Zno".

- Vous n'avez pas enregistré de reprises depuis un moment, pourtant celle de Daniel Darc avait fait parlé d'elle...

- VinZ : Tiens, c'est vrai ça ! Va falloir qu'on se penche sérieusement sur la question.
La reprise est un exercice très casse-gueule. Soit tu fais une version hyper respectueuse d'un groupe que tu adores et c'est pas très intéressant, soit tu tentes de t'approprier le morceau pour qu'il sonne comme si tu l'avais écrit et c'est extrêmement difficile, voire limite présomptueux. On évitera de parler du syndrome Julien Doré qui consiste à reprendre une chanson de merde dans une version au goût pop-rock. C'est facile et artistiquement sans prise de risque.
La reprise est, en tout cas, une chose que j'aime beaucoup mais pour sortir une reprise en disque c'est toujours un peu compliqué eu égard aux questions de droits d'auteur.
Ça fait un bail que l'idée d'un album entièrement fait de reprises me taraude mais tous ceux que je connais s'avèrent décevants. Le seul qui trouve grâce à mes yeux est le "Kicking Against The Pricks" de Nick cave. Sublime.
Sur scène, il nous arrive de reprendre, outre le "Nijinsky" de Daniel Darc, le "J'aime Regarder Les Filles" de Patrick Coutin (Ce morceau est un pur moment de Rock'n roll) ou bien "La Chambre " de A Sordid Poppy (mon premier groupe). Ce qui est sûr c'est que parmi les titres que je rêverai de reprendre figurent des morceaux comme "Working Class Hero" de Lennon, "Mouth To mouth" des Gloves, "Headlights" de New Model Army, "I Had The Gun" de Crime And The City Solution ainsi que toute la discographie des Chameleons. Mais pour ça va falloir que je bosse mon anglais (;-).

- Qu'est-ce que ce Ghorepani que vous abordez ?

- VinZ : C'est un village en plein cœur des Anapurna au Népal. Il n'est accessible qu'après plusieurs jours de marche. Lors d'un Trek au Népal, j'ai fait halte à Ghorepani, un orage très violent a éclaté, un jeune garçon chantait doucement près du feu et j'ai éprouvé une indicible sensation de plénitude. Plus rien n'avait d'importance, plus rien n'existait vraiment en dehors de l'instant. C'était troublant et foutrement agréable. La chanson tente de transcrire cette émotion.

- AlexXx, comment entrevois-tu le rôle de la guitare dans la recette de Torso ? biscuit comme base du gâteau ? fourrage consistant et dominant ? cerise et chocolat rapé sur le dessus ?

- Alex : La place de la guitare a évolué avec le temps. Elle a cessé d’exister pour elle seule, et est tantôt au service des paroles, tantôt comme base du morceau, mais toujours dans l’idée d’unité de la chanson. Alors, en fonction des morceaux, elle pourra être l’ingrédient principal ou secondaire, sans qu’il y est de règle.
Je ne sais pas s’il y a une recette de Torso, mais il y a une chose intéressante : malgré les différentes façons que nous avons eu d’aborder la composition, l’album garde une vraie unité, je crois.

Photo de Torso

- Comment les morceaux sont-ils composés ? Qui arrive avec une mélodie, est-elle jouée à la basse ?

- VinZ : Jusqu'à présent, je travaillais beaucoup à partir de samples ou de boucles rythmiques que nous habillions par la suite. Pour cet album, la plupart des titres ont été composés à la guitare puis arrangés. « Je Suce Des Piles Au Lithium"et "Ghorepani" sont partis de la basse. Seul "Dresseur D'Animaux" a été construit à partir d'une programmation faite sur une vieille MC 303. Alex prend une part de plus en plus importante dans le processus de composition. C'est lui qui a composé la ligne mélodique sur "Nanosecondes".

- "Rien De Nouveau" et d'autres titres de cet album sonnent immédiatement comme des tubes. Ils possèdent une évidence rare. L'avez-vous ressenti ainsi ?

- VinZ : Pas sur le coup. C'est une fois l'album fini que la pensée de titres à portée tubesques m'a traversé l'esprit. Il me semble même qu'avec une meilleure exposition ce disque pourrait rencontrer un public beaucoup plus large. J'espère que ce n'est pas là un propos trop prétentieux mais je le sens vraiment ainsi.
Donc avis aux majors : signez Torso afin que je puisse enfin gagner plein de fric, être invité dans les fêtes de Kylie Minogue et me faire des rails de coke sur le capo d'une Aston Martin (;-).
Alex : Merci beaucoup.
Nous avons juste essayé de faire les meilleurs morceaux possibles pour nous, sans vraiment nous soucier de savoir comment d’autres pourraient les entendre. C’est une très agréable surprise de voir que d’autres personnes apprécient cet album.

- Le jeu des citations continue dans ce disque : privilège aux bons auditeurs ?

- VinZ : Certains y voit un truc très présomptueux. Elitiste. Du genre "il se la pète avec ses citations celui-là". J'espère qu'ils ont tort. D'autre voit ça comme un jeu de pistes pour happy few. Pour ma part c'est surtout parce que je considère le rock comme un objet culturel à part entière. Je trouve dommage qu'il soit souvent illettré voire décérébré. Je pense qu'il peut véhiculer autre chose que des clichés sur le cul ou sur l'éternelle déclinaison du "tu m'as quitté, je suis triste et toutes les femmes sont des garces qui font du mal aux gentils garçons". J'aime l'idée d'un rock intello qui questionne ou intrigue, qui permette de faire des liens avec d'autres formes d'art ou d'expression. Marquis de Sade, Théo Hakola ou Mecano (NL) en sont de très bons exemples. L'autre aspect de la chose c'est que c'est une façon de payer mon ardoise. De rendre hommage aux gens qui m'ont construit.

- Vous nous présentez cette voix féminine ? Et le chant en allemand ?

- VinZ : Pour la voix féminine, c'est Adeline Isserel alias Katioucha (cherche pas, y'a pas de lien !). Une amie dont j'apprécie particulièrement la douceur de la voix. Je rêverais d'être sont Pygmalion et lui écrire un album entier mais n'est pas Gainsbourg qui veut.
Le chant en allemand c'est Yann Sari, l'un des chanteurs des Berlinois de Krysmpompas. Le texte allemand a été écrit par Felix R. l'autre chanteur du groupe qui a aussi trouvé le titre – un hommage au peintre Picabia . Nous nous sommes découverts via myspace et j'ai craqué pour ce groupe, leur album est fabuleux. Je leur ai aussitôt proposé ce duo selon le principe suivant : je t'envoie une base musicale, tu écris un texte, tu l'enregistres, tu poses une guitare, tu me renvoies le tout. J'écris mon texte en réaction au tien, je mixe. Au final, je n'ai pas gardé leur partie de guitare qui, bien qu'excellente, ne cadrait pas avec l'atmosphère du morceau (on le sortira peut-être en version alternative sur un futur EP). J'ai rencontré Yann en personne bien plus tard lors de notre concert berlinois.

- Le mot de la fin : je le cite négativement dans ma chronique. Mais vous, vous aimez Benjamin Biolay ?

- VinZ : Je crois qu'il me laisse plutôt indifférent. Son côté bobo fait que j'ai du mal à aller vers lui. Par contre j'aime beaucoup sa femme (;-).
Alex : Je ne connais pas sa musique – je viens d’écouter un morceau sur MySpace – c’est trop juste pour en dire du mal.

- Une autre fois alors... Merci et bonne tournée !


Photos du groupe par Rachel Fallacara
Visuel de l'album : Vinz (Torso)


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