Interview]
Cindytalk - Gordon Sharp / Cinder
02/10/2009 - Bordeaux
Le nom de Cindytalk restera à tout jamais attaché à son chanteur, Gordon Sharp, personnage énigmatique et androgyne, dont la voix a illuminé des disques comme “Camouflage Heart” (1984), “In This World” (1988) ou “Wappinschaw” (1994), ainsi que les premiers enregistrements de This Mortal Coil. 25 ans après la parution du premier disque du groupe, quelque part entre une cold wave expérimentale et un indus-rock tourmenté, le groupe a exploré différentes facettes, de l'ambient au noise, avant de revenir sur le label Mego pour de nombreux disques à sortir, dont le premier, “The Crackle Of My Soul”. Avec cette musique informatique, abstraite, composée uniquement par Gordon Sharp rebaptisé Cinder, le groupe prouve qu'il a encore de nombreux territoires à explorer. A l'occasion de la première date de leur carrière en France, nous nous sommes empressés de nous rendre à l'événement pour partager ce moment unique où la musique se crée en direct, guidée par la voix unique de Cinder dont les déambulations aériennes pénètrent droit au coeur. Un moment poignant, profondément émotionnel, notamment quand les textes d'anciens titres comme “Prince Of Lies” et “Muster” réapparaissent.
- Mäx Lachaud pour ObsküR[e] : Bonjour Cinder !
Le concert de ce soir à Bordeaux est votre première date en France. Pourquoi avoir attendu autant de temps ?
- Personne ne nous a invité jusqu’à présent. Il est très difficile de venir jouer dans un pays si personne ne vous a invités. Vous devez avoir une infra-structure et une connection avec le pays.
- Vous avez une très longue histoire derrière vous, vous avez collaboré avec énormément de gens, certains groupes connus, comment expliquez-vous le fait que Cindytalk n’a jamais véritablement eu accès au succès que ce groupe mérite ?
-Je ne pense pas que je puisse répondre à cette question. C’est peut-être dû au fait que je ne suis pas bon pour faire la publicité de mon groupe. Ce qui est important pour nous c’est la musique, l’idée, la vision, mais nous ne savons pas nous vendre, ou alors la musique que nous faisons ne peut s’adresser à un public plus large. C’est pour cela que cela fonctionne de manière plus modeste, cela nous laisse au calme, dans l’ombre. Peut-être' Ce que nous faisons est très embryonnaire et très décadent à la fois, car la plupart de ce que nous produisons naît de l’improvisation. Cela vient de nulle part. C’est immédiat, c’est la musique qui se crée dans la pièce. Il ne peut y avoir de théâtralité, c’est juste une réaction au son et aux personnes qui se trouvent dans un espace donné, dans une démarche artistique très pure. Nous n’essayons pas de faire le portrait de quelque chose, de jouer ou d’utiliser n’importe quelle forme de théâtralité.

- Vous avez fait référence à des chansons plus anciennes, comme « Muster » et « Prince Of Lies ».
- Oui, mais d’une façon très différente. Nous ne rejouons pas ces titres comme nous l’avons fait dans le passé. Nous créons et dès que je sens que je peux faire le lien avec quelque chose lié aux générations précédentes de Cindytalk, je l’apporte. Mais nous ne répétons pas ces chansons. Les musiciens créent quelque chose de nouveau et étant donné que j’ai l’histoire de Cindytalk depuis les débuts inscrite dans mon esprit, je peux y intégrer de manière très douce des éléments plus anciens qui se retrouvent dans un nouveau cadre. C’est donc comme un clin d’œil. On pourrait nous demander : « Pourquoi vous ne faites pas une nouvelle version de « It’s Luxury » ? » Mais nous ne pouvons pas car nous devons avancer. Nous ne pouvons retourner sur notre passé que de cette manière : graduellement intégrer des éléments vocaux ou des textes, comme apporter un souvenir à l’instant présent.
- Cela crée d’ailleurs beaucoup d’émotions.
Sur un plan musical, « The Crackle Of My Soul » est en revanche très différent du concert que nous venons de voir.
- Toute la musique du disque est dans le concert. Tout y est, mais en tant que groupe, nous nous basons sur cette fabrique musicale et nous l’amenons vers d’autres sphères. J’y rajoute ma voix, les instruments construisent à partir de cela. Tout est lié.
- Etant donné qu'il y a eu beaucoup de musiciens qui ont participé à Cindytalk, comment le groupe fonctionne-t-il ? Comme un collectif ?
- Tout à fait. La musique ce soir a été faite par toutes les personnes qui étaient sur scène et par l'ingénieur du son David. C'est une connection à part égale entre ces six personnes. L'album « The Crackle Of My Soul », en revanche, n'implique que moi.
- Avez-vous l'intention d'enregistrer ce que nous avons entendu ce soir ?
- Oui. Notre sentiment c'est que nous devions jouer sur scène afin de s'améliorer. Nous ne sommes pas encore sûrs que le concert soit bon, nous aimerions qu'il soit meilleur en tout cas. En expérimentant avec un public, en communiquant et en créant une discussion avec les gens, nous en arrivons à mieux connaître notre musique. Quand nous reviendrons au Royaume Uni, nous enregistrerons, mais nous avons besoin d'en savoir plus. En répétition, cela n'a rien à voir, car la musique c'est de la communication. Ce ne sont pas des chansons mais c'est nous-même qui essayons de nous connecter émotionnellement avec toutes les personnes qui viennent nous voir, au sens profond du terme. Suite à cela, nous espérons pouvoir enregistrer la musique telle qu'elle doit l'être.
- La musique de Cindytalk est vraiment unique, difficile de trouver quelque chose qui y ressemble, pouvez-vous nous dire les choses qui vous ont amenées vers Cindytalk et la création de ce groupe ?
- Je crois fondamentalement en l'individu. Nous avons tous la capacité de nous définir sans avoir à jouer un rôle que d'autres personnes voudraient nous voir jouer. Même si le monde des médias est très fort et qu'il peut nous forcer à rester dans des positions auxquelles nous ne souhaitons pas appartenir. Il nous dit ce que nous sommes par ce que nous regardons, ce que nous aimons, mais je pense que nous sommes tous uniques. La position « unique » que tu nous attribues, inclut tout le monde. Nous sommes tous différents et avons une manière différente de voir le monde. C'est à nous, non pas de seulement remplir cela, mais de le célébrer. C'est juste un désir de communiquer qui nous sommes d'une manière très simple, très pure. Nous partageons avec qui éprouve un intérêt à nous écouter. La musique n'a rien à voir avec nous sur scène en tant que groupe, le public qui se trouve dans l'espace fait partie de ce tout qui est la musique. C'est du partage. L'un ne fonctionne pas sans l'autre. S'il n'y avait eu personne ce soir, ce n'aurait pas été la même chose. Il faut qu'il y ait un certain nombre de gens intéressés pour permettre ce que nous faisons. Nous pouvons voyager avec du matériel et des idées, mais nous ne pouvons pas fonctionner si personne ne nous prête attention. Tout est dans la communication, le discours, et quelques mélodies, quelques harmonies, quelques couleurs, puis l'énergie du public nous affecte et nous poussons les choses. C'est bien un discours.
- En parlant de pureté, quelle est votre technique pour garder votre voix si pure ? Avez-vous une discipline particulière ?
- Non, je suis un punk! Honnêtement, j'ai commencé ma carrière musicale dans un groupe punk-rock. Je n'ai aucune technique musicale.
- Vous ne vous entraînez pas deux heures tous les matins ?
- Surtout pas ! Je bois du whisky et du brandy sur scène. Je crois que ma voix commence à s'abîmer. Je suis monté sur scène et je ne savais pas si je pourrais encore chanter, donc je bois du brandy pour nettoyer mes cordes vocales. Si vous pensez que ma voix a gardé sa pureté, je peux vous dire que c'est une illusion. Je vieillis et ma voix commence à disparaître. Il n'y a donc ni discipline ni technique, juste le désir. Le premier mot de Cindytalk est le mot « désir » sur la couverture de « Camouflage Heart ». Tout découle de ce désir de faire partie de quelque chose. Ma voix provient d'un besoin fondamental d'atteindre les autres.
- Juste quelques mots sur cette chanson ancienne à laquelle vous avez fait allusion ce soir, « Muster ». C'est une sorte d'invocation pour appeler les esprits des morts.
- Bien sûr.

- D'où est venue l'idée de ce morceau ?
- (Il récite le texte) « When I close my eyes, I see dancer alchemist and warrior. Always female amidst strip-tease. Always falling always in flight ». C'est sur le fait de regarder le monde autour de nous et de penser que nous allons dans des directions opposées de celles où nous devrions aller. Nous sommes dans une commercialisation capitaliste, une société de consommation, et c'est comme si nous ne pouvions plus communiquer les uns avec les autres sauf si nous vendons quelque chose ou achetons quelque chose. « Muster » était un morceau qui voulait dire Stop à cela. Pensez! Nous n'avons pas à rentrer en compétition les uns avec les autres pour survivre. Nous avons besoin de partager entre nous pour survivre. Si nous rentrons en compétition, il n'y a que de la colère qui se développe. Nous devenons hostiles et nous battons. Je crois profondément aux vieilles thèses socialistes, aux gens qui travaillent ensemble, qui créent des liens entre eux. Tout le monde a une fonction, un rôle, nous essayons tous de communiquer de notre mieux avec les autres et avancer ainsi. Ces choses ont été détruites systématiquement par la peur et la compétition. Dans « Muster », je voulais invoquer le nom des poètes et des révolutionnaires qui se sont battus contre cela, que ce soit Andrey Tarkovski, un merveilleux poète du cinéma, ou Emile de Antonio, un réalisateur américain de documentaires qui a parlé de l'aspect négatif pour le monde entier de l'hégémonie américaine, etc. Des gens qui avaient des idées et une vision. C'est comme pour rappeler aux gens ces voix et leur vision, qui nous apprennent, qui nous disent qu'il y a d'autres manières de regarder la façon dont nous vivons. « Muster » était influencé par une chanson folk traditionnelle. Les clans en Ecosse criaient les noms des guerriers et des chefs de clan quand ils revenaient et « Wappinshaw » est de la langue écossaise ancienne pour désigner les guerriers du clan qui étalent leurs armements devant les chefs, pour dire il y a un combat, nous pouvons y aller, nous pouvons le faire. Et je me souviens d'un album d'Einstuerzende Neubauten, au début des années 80, « Kollaps », et ils avaient étalé leur instrumentation comme une artillerie. Cette période en musique fut bien évidemment une inspiration pour moi. J'ai pris cette idée et la tradition écossaise et je les ai mariées. L'idée de ce titre c'est de combattre pour partager nos idées avec les gens.
- J'ai lu que vous avez travaillé huit années sur « The Crackle Of My Soul ».
- Environ six. J'ai commencé en Californie quand j'ai eu mon premier laptop, puis j'ai continué à Hong Kong. En fait, j'apprenais à savoir comment faire de la musique avec un ordinateur.
- Chacun de vos disques a pris plusieurs années avant d'être achevé donc j'aimerais savoir votre sentiment quand un disque paraît. Est-ce que cela signifie la fin de quelque chose ou au contraire une forme de renaissance ?
- Cindytalk c'est à la fois l'embryon et la décadence. J'aime passionnément la musique quand elle démarre et quand elle finit en termes d'idées. La première idée ou ébauche d'idée, puis la décadence de l'idée, quand elle disparaît et s'efface. Ces deux moments contiennent l'essence de toute la musique.
-Cindytalk, c'est aussi un aspect visuel très fort. On se souvient des peintures sur les deux disques « In This World », et d'une esthétique qui a pu influencer d'autres artistes.
- Tu penses ?
- Par exemple, l'écrivain Scott Heim qui s'est inspiré de Cindytalk pour son dernier livre « We Disappear » et même la couverture semble être une référence au maxi « Secrets and Falling ».
- Tu crois ? Je n'en suis pas sûr. Cela dit, il s'agit de l'image d'un film espagnol de Victor Erice, « The Spirit Of The Beehive », je n'ai fait que transférer cette image de l'Espagne de 1974 au Londres de 1992. Scott Heim l'a transférée dans le Boston de 2008.
- C'est de la transmission.
- Scott Heim m'avait contacté en 1994 ou 1995 à l'époque de son premier livre « Mysterious Skin » puis pour « In Awe », mais je ne suis pas sûr que « We Disappear » ait été inspiré par « Secrets And Falling ». Il faudrait en discuter avec lui.
- En parlant de ces connections entre la musique, les arts et cette chose globale qu'est Cindytalk, est-ce que c'est arrivé que la musique naisse d'images que vous aviez dans la tête ? Quand on vous voit fermer les yeux sur scène, qu'est-ce que vous voyez ?
- C'est possible qu'il y ait des images mais je n'en suis pas conscient. Ma voix s'envole dès que je vois l'ego. C'est pour cela que j'abandonne souvent les mots. J'utilise la voix comme un instrument. Je fais disparaître les mots et je laisse la voix flotter, comme si l'esprit humain pouvait voler.
- Pour revenir sur le travail sur « In This World », c'était un projet étonnant, car les deux disques avaient le même titre. Certains avaient le premier, d'autres le second. Il y avait une vraie confusion.
- J'aime ça.

- C'était comme un concept et en tout cas ce n'était pas très commercial. Quelle était l'idée derrière cette dichotomie ?
- Nous avions enregistré deux albums en même temps. Nous étions très conscients de chaque album et qu'ils seraient très différents l'un de l'autre. Mais ils furent enregistrés en même temps avec les mêmes personnes dans le même studio dans le même esprit. Donc nous avons pensé que nous pouvions les mettre ensemble ou alors nous pouvions nous amuser, être farceurs, les séparer, leur donner le même nom, avec deux couvertures différentes mais faites par le même artiste et le sortir comme ça. Ce sont comme des jumeaux siamois qu'on a séparés et qu'on a envoyés dans des directions différentes. Puis le CD est sorti et nous les avons à nouveau rassemblés. C'était une farce.
- Et pour revenir encore en arrière, il y a eu une ré-édition de « Camouflage Heart » il y a un an.
- Ainsi que de « In This World ».
- Quel regard portez-vous avec le recul sur ce premier album qui représente vraiment un des sommets les sombres des années 80. Vous étiez dans quel état d'esprit à l'époque. Vous sembliez plutôt dépressif !
- Non, pas du tout. Cindytalk n'a jamais rien eu à voir avec la dépression, le lugubre. Depuis le début, nous n'avons parlé que d'espoir. Cela a toujours tourné autour de la lumière. Nous sommes le reflet du monde dans lequel nous sommes et je reflète dans la musique la passion qui est en moi. Je ne suis pas une personne heureuse au jour le jour. J'ai mes propres problèmes, mes questionnements quant à mon genre sexuel, mon monde peut se révéler difficile, en grande partie à cause de ma personnalité. Je suis mon pire ennemi. J'ai grandi en m'isolant des autres donc ma vision du monde était assez sombre. J'étais curieux et dépressif parfois, mais je n'ai jamais utilisé la dépression comme une arme contre les autres et ceux qui m'entourent. Je n'ai jamais vu Cindytalk comme un groupe sombre ou dépressif. Nous rentrons très profondément en nous, d'une manière très intime, pour ensuite communiquer, mais à chaque étape, nous aspirons à la lumière. Toujours. Il n'y a pas de désir de se complaire dans les ténèbres. L'obscurité est bonne. Il y avait une phrase ce soir: « Darkness Is Central ». Les ténèbres sont essentielles car nous sommes des êtres humains et nous nous nourrissons des ténèbres également, mais pas d'une manière morbide. Nous pouvons trouver des choses et être créatifs dans cet espace obscur mais cela est toujours lié à la lumière. Nous avons beaucoup ri quand nous avons fait « Camouflage Heart », c'est juste que nous étions intenses. L'enregistrement s'est déroulé entre 1982 et 1984 et il y a une hystérie qui transparaît dans le disque. La musique marche par cycle selon moi, et à cette époque, l'hystérie faisait partie de la communication. Les années suivantes, cet élément a disparu, mais cela revient, comme dans un cycle. Je n'écoute pas « Camouflage Heart » très souvent mais j'en suis très fier et je le chéris. Je trouve que c'est un bon disque et je suis heureux que nous l'ayons fait de la manière dont nous l'avons fait. J'étais quelqu'un de très intense quand j'avais 23 ans. Je suis devenu plus mature par la suite.
- En dehors de la tournée et de « The Crackkle Of My Soul », il y a d'autres choses à venir ?
- Il y a deux disques qui vont sortir chez Mego. En mars, paraîtra un disque qui se nomme « Up Here In The Clouds » et en mai un autre qui se nommera « Hold Everything Dear ».
- Ce sera toujours vous avec un laptop ?
- Oui. Mais nous allons enregistrer un autre album avec le groupe au complet.
- Mais ce ne sera pas sur Mego ?
- Peut-être bien. Nous le leur proposerons. Ils ont été formidables avec nous. J'ai toujours aimé ce qu'ils sortaient donc je suis ravi d'en faire partie. En février, un vinyle sortira qui se nomme « Five Mountains of Fire », c'est un 25 cm split avec Robert Hampson, ex-Main et Loop, « Antarctica Ends Here ». C'est un titre au piano, avec une ambiance très décharnée. Notre titre tourne autour des fractures. Si tout va bien, cela sortira en janvier chez Mego.
Propos recueillis par Max Lachaud
Photos de Max (photos 2, 3 et 4, prises à Bordeaux) et de Marjory Salles (photo 1, prise au Klub à Paris)
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