Interview]

And Also The Trees - Simon Huw Jones

04/11/2009 - Toulouse

Avec le recul, on a tendance à se dire que cette tournée et cet album acoustique d'And Also The Trees relèvent d'une évidence, tant leur univers si personnel les a toujours éloigné des autres groupes cold wave pour une forme de romantisme pastoral et étrangement folklorique. Des titres comme « There Was A Man Of Double Deed » ou « Jacob Fleet » étaient déjà en soi des titres folk, liés à des traditions populaires et imaginaires. Mais cette approche se doit vraiment d'être vue sur scène tant le groupe, avec une instrumentation minimaliste, arrive à nous faire voyager à travers les lieux et les époques. Les versions poignantes de titres comme « The Street Organ », « The Suffering Of The Stream », « The Untangled Man » ou « Wallpaper Dying » resteront gravées pas mal de temps dans l'esprit des fidèles qui s'étaient donné rendez-vous à la Chapelle des Carmélites de Toulouse, pour le premier concert du groupe dans la ville depuis 1994. Un moment fort, magique, hors du temps, que le groupe aussi bien que le public a pu partager dans une osmose solennelle. Entretien avec Simon Huw Jones avant les balances.

Photo de And Also The Trees - Simon Huw Jones

- Mäx Lachaud pour ObsküR[e] : La première fois que j'ai entendu parler de ces versions acoustiques de morceaux plus anciens, c'était à Paris, lors de votre concert à l'Alhambra. J'y ai appris que le lendemain vous alliez jouer dans un appartement, un lieu nommé le 7e Ciel avec un balcon donnant sur les toits de Paris. D'où est venue cette idée, de ce lieu ou de vous ?

- Simon Huw Jones : Nous avions parlé auparavant au sein du groupe de l'idée de faire un album acoustique, en grande partie car nous travaillons à présent avec une contre-basse. Cela ouvre de nouvelles opportunités car la basse peut être désormais jouée en acoustique mais cela ajoute aussi beaucoup de profondeur aux morceaux, notamment avec l'utilisation de l'archet. Nous en avons donc parlé et quand Damien, la personne qui organise les concerts au 7e ciel, nous a contactés par e-mail en demandant : « Est-ce que vous seriez intéressés par le fait de jouer sur ma terrasse sur les toits ? » Il nous a envoyé des photos avec le Sacré Coeur derrière. Nous les avons regardées et nous avons trouvé ça très beau. De plus, nous restions une nuit supplémentaire à Paris après le concert à l'Alhambra. Nous avons donc accepté et c'était très excitant de le faire. Mais nous n'avons pas eu beaucoup de temps pour répéter, car je vis à présent à Genève et pour les répétitions, cela fait du chemin à chaque fois. Nous n'avons peut-être répété que deux fois avant ce concert mais ce fut un gros succès au sein des gens présents, qui avaient gagné leurs tickets, et nous avons adoré le faire. La conclusion évidente était d'enregistrer un album acoustique.

- En ce qui concerne le concert que vous avez fait la veille à l'Alhambra, c'était très spécial car vous avez joué tout l'album « Listen For The Rag and Bone Man » et aussi l'intégralité des titres de « Virus Meadow » tels qu'on les trouve sur l'album. Pourquoi le choix de ces deux albums et pourquoi les avoir joués de cette manière étrange ?

- Nous voulions essayer quelque chose de différent. Au lieu de faire un set classique, nous avons souhaité re-jouer l'intégralité de « Virus Meadow ». Pour ce qui est de « Rag And Bone Man », nous ne les avons pas joués exactement dans l'ordre de l'album. C'était surtout l'envie de changer qui a guidé ce choix. Nous pensions que ce serait intéressant pour nous comme pour le public de jouer un de nos albums les plus connus du début jusqu'à la fin. Evidemment, ce n'est pas une idée originale. De nombreux autres artistes l'ont fait, mais nous avons essayé. Je ne sais pas si cela a vraiment marché. Nous avons apprécié de le faire et c'était différent et nouveau pour nous, donc nous avions déjà rempli deux objectifs fondamentaux, ce qui est déjà bien. Est-ce que cela a été apprécié? Je n'en sais rien.

Photo de And Also The Trees - Simon Huw Jones

- Pensez-vous qu'il y a des points communs entre ces deux disques ?

- Oui. En ce qui concerne notre carrière artistique, je vois des points communs entre les deux. Je ne saurai pas les décrire mais pour nous il y avait des liens.

- Vous aimez d'ailleurs revenir souvent en arrière sur votre propre carrière, comme avec les réinterprétations du dernier album. Vous avez sorti des compilations ou des enregistrements live. J'avais aussi vu un concert au Batofar où vous jouiez des chansons que vous ne faîtes pas souvent sur scène, de « Midnight Garden » à « Jack » en passant par « Count Jefferey » ou « Macbeth's Head ». Qu'est-ce que cela vous apporte de ré-explorer votre passé et de le re-découvrir sur scène notamment ?

- Cela ne marche pas avec tous les morceaux. Nous avons essayé de jouer une chanson très puissante comme « Impulse of Man » sur le premier album mais cela n'a pas marché car nous avons changé entre temps. Mais quand cela marche – et je parle pour mon point de vue égotiste, et je pense aussi celui de Justin qui a composé la musique des titres originaux pour les premiers albums -, c'est très intéressant de les re-découvrir et d'expérimenter l'émotion et les sensations que nous avions quand nous les avons composés. Mais ce qui est aussi intéressant, notamment pour l'album acoustique, c'est d'en changer l'ambiance pour l'adapter à ce que nous sommes aujourd'hui, c'est-à-dire des personnes qui ont vingt ans de plus qu'à l'époque de « A Room Lives In Lucy ». Nous essayons de voir si en changeant cet aspect, cela fonctionne. C'est le cas pour « A Room Lives In Lucy ». Un titre comme « Virus Meadow » nous semble en revanche hors du temps, c'est comme s'il n'appartenait pas à notre jeunesse. Peut-être parce que cela parle d'endroits spécifiques et de périodes de l'histoire qui sont proches de nous mais qui n'impliquent aucune mode ou tendance. Ces morceaux et ces expériences n'ont pas d'âge pour nous. C'est un plaisir de les jouer et, quand nous ne ressentons plus de plaisir à la faire, nous arrêtons. C'est également intéressant de replonger dans des anciennes idées sur un plan mental, psychologique et musical.

- Ce qui est d'ailleurs intéressant quand on écoute « When The Rains Come » d'affilé, c'est que même si l'on connaît les paroles et les chansons, le fait que la voix soit mise en avant donne un aspect de conte et de conteur. Est-ce que cet exercice vous a aussi permis de re-découvrir d'anciens textes et de les voir sous une différente lumière ?

- Pas les paroles, mais en tant que chanteur, cela m'a apporté l'opportunité de les chanter aujourd'hui et je suis bien meilleur chanteur à présent que je l'étais au début de ma carrière. Je suis un chanteur différent mais meilleur à mon avis. J'étais heureux de pouvoir chanter certains titres d'une manière bien plus naturelle. C'est possible car le son et les arrangements sur « When The Rains Come » sont beaucoup plus clairsemés, sans percussions. Du coup, la voix n'a pas à combattre. Je peux chanter aussi calmement que je le souhaite et je peux contrôler la profondeur de la voix. Quand il y a des instruments électriques et la batterie, beaucoup de choses disparaissent. Pour moi, c'était un plaisir d'avoir ma voix plus en avant mais en même temps la contre-basse et la guitare sont également très claires. On peut entendre toutes les notes. Ça a du bon et du mauvais aussi, car ça ne pardonne rien quand il y a une fausse note ou lorsque l'humeur n'est pas la même, cela s'entend. Sur un album électrique, on ne peut saisir ce genre de choses. Si nous avons fait trois prises et qu'elles ne sont pas bonnes et que nous devons en faire une quatrième, on peut entendre cet élément de mécontentement pointer du nez. C'est pas que nous soyons désespérés mais l'émotion qui ressort de l'instrument change selon l'état d'esprit et l'humeur avec lesquels c'est joué. Même chose pour la voix.

- C'est la première fois, il me semble, qu'Emer Brizzolara apparaît sur un de vos disques en tant que membre à part entière alors qu'elle est avec vous sur scène depuis la tournée de « The Klaxon ». Est-ce que c'est elle qui a choisi d'utiliser le dulcimer ou le mélodica ou est-ce que c'était un choix collectif ?

- Emer l'a suggéré et nous en avons parlé. Au départ, on ne devait être que trois, moi, Justin et Ian, mais nous nous sommes posé la question d'introduire d'autres instruments. Nous avons parlé des percussions et nous avons rejeté l'idée, puis nous avons pensé au mélodica car nous savions que cela fonctionnait bien. Emer a suggéré le dulcimer et nous n'étions pas convaincu, mais quand elle l'a apporté et que nous avons joué ensemble, il y avait une relation sonore très intéressante avec la contre-basse en particulier. Au départ, elle l'avait loué et après cela, elle l'a acheté. Elle avait aussi joué sur quelques titres sur l'album « Listen For The Rag And Bone Man » mais avant cela nous ne l'utilisions qu'en tant que musicienne invitée sur scène.

- Ce projet de versions acoustiques m'a fait penser au travail qu'ont fait les Young Gods il y a plusieurs mois où ils ont réinterprété leurs morceaux de manière acoustique. Est-ce que vous avez écouté et qu'est-ce que vous en avez pensé ?

- Oui, bien sûr. Ce sont des amis. J'ai dû les voir deux fois à Genève et je trouve que cela fonctionne très bien. C'est complètement différent de ce que nous faisons mais, du fait que je suis très proche de Bernard Trontin et qu'il me parlait de ce qu'ils faisaient, je pense que cela a dû m'affecter dans ce travail que nous avons fait avec les Trees par la suite. Il me disait que ça se passait bien et du coup je me demandais: « Comment cela fonctionnerait-il avec les Trees ? » Il m'en a parlé et j'ai vu sur scène que cela marchait vraiment très bien.

- Et vous allez enregistrer de nouvelles choses avec votre projet November ?

- Oui, Bernard a déjà enregistré beaucoup de musique. Shayo Records veulent sortir un autre album. Donc tout dépend de moi et je travaille en ce moment sur le prochain album des Trees. Cela fait déjà plus d'un an que je cherche l'inspiration pour les paroles et le chant. C'est un processus très long, d'autant plus que je vis dans un autre pays. Comme Bernard donne sa priorité aux Young Gods, je dois donner priorité à And Also The Trees. November est un projet que nous faisons quand nous le pouvons, mais nous allons le faire car nous avons adoré travailler ensemble sur le premier disque. Il n'y a pas de pression dans November. Nous le faisons quand nous le pouvons et quand l'opportunité se présente. Cela fait partie de la joie de s'investir dans un tel projet, bien qu'il attende vraiment après moi (rires) !!

Photo de And Also The Trees - Simon Huw Jones

- Vos premiers disques étaient fortement inspirés par le paysage britannique. A présent que vous vivez en Suisse, est-ce que cela change quoi que ce soit dans les paroles du groupe et dans votre inspiration ?

- Cela doit bien changer quelque chose, ne serait-ce que dans le fait que j'en reviens de plus en plus vers là d'où je viens. Si j'étais resté au Worcestershire, je n'écrirais pas des choses aussi anglaises, j'aurais envie de m'évader. Mais étant loin, j'en reviens encore plus à mes racines, et je ne m'inspire pas du paysage en particulier. Je l'ai fait un peu avec l'album de November, mais ça venait de la musique, car mon inspiration naît de la musique. Bien sûr que l'environnement inspire mais cela vient en priorité de la musique.

- Vous avez parlé du prochain album. Est-ce que vous allez y intégrer ce que vous avez appris avec ces versions acoustiques ? Y aura-t-il plus d'éléments folk dans le prochain album ?

- Je n'en sais rien. Bien sûr, le fait d'apprendre fait partie de l'évolution d'un groupe, et nous avons beaucoup appris de ces sessions acoustiques, aussi bien en tant que musiciens que performeurs ou que parolier, donc je pense que cela va influencer l'album. Mais il n'y a pas d'idée ou de concept de mélanger les deux.

- D'après ce que j'en ai entendu par des personnes qui vous ont vus sur scène en acoustique, il y a un changement dans le sens où certains titres sont basés sur la contre-basse alors que chez And Also The Trees tous les titres s'appuient généralement sur la guitare. Est-ce que c'est vraiment le cas ?

- Pas vraiment. Nous jouons de la même manière que sur l'album mais dans certains lieux, en raison de l'acoustique de la salle, la contre-basse peut sembler plus forte. Mais je ne pense pas. La contre-basse est un instrument proéminent et les parties de guitares de Justin sont différentes car c'est en acoustique et donc c'est très éloigné du son unique de sa guitare électrique. Mais je trouve cela intéressant que certains l'entendent de cette manière.

- Personnellement, je trouve que depuis « Further From The Truth », vous avez exploré un aspect plus intime d'And Also The Trees. On pourrait d'ailleurs diviser votre carrière en plusieurs parties: du début jusqu'à « The Millpond Years », une période très tendue et noire; une période plus baroque et orchestrale avec « Farewell To The Shade et « Green Is The Sea »; une période plus américaine avec « Silver Soul » et « Angel Fish », puis la dernière période. Voyez-vous votre carrière comme on parlerait de périodes pour un peintre ?

- Oui, on pourrait voir les choses comme ça. Ce n'était pas délibéré mais ce que vous dîtes est vrai, c'est comme cela que les choses ont évolué. Je pense qu'à présent il y a plus d'intimité car après « Silver Soul » qui a été une sorte de virage pour nous, nous avons beaucoup pensé au groupe et qui nous étions en tant que personnes, en tant que groupe. Ce qui en est ressorti, c'est qu'il y a plus d'acceptation de ce que nous sommes et de ce que nous faisons. Nous n'avons plus besoin ou ne désirons pas être quoi que ce soit d'autre que ce que nous sommes. Nous avons arrêté d'intégrer tant d'influences extérieures pour se recentrer sur nous-même et notre propre carrière. Nous avons arrêté de regarder à l'extérieur pour nous recentrer sur l'intérieur. Encore une fois, c'est quelque chose qui est arrivé sans que nous en ayons parlé. A présent, nous savons mieux qui nous sommes et ce que nous faisons. Ce n'est pas que nous ne l'étions pas par le passé, c'est juste que nous n'essayons pas d'en sortir et d'être différents. Nous produisons de la musique et nous acceptons ce qui en ressort.

- A propos d' « Angel Fish » et « Silver Soul », certains ont dit que ce sont vos meilleurs disques, d'autres ont dit que c'était une erreur. Quel regard portez-vous à présent sur ces deux disques ?

- C'est comme se pencher sur un voyage étrange que nous avons fait pendant quelques années sur un territoire qui nous était étranger. Les personnages étaient eux aussi aliénés. Cela a fait partie de notre évolution car, si nous n'étions pas passés par cette étape, cela n'aurait pas influencé notre style comme cela l'a fait. Il fallait le faire, il fallait quitter le romantisme pastoral qui nous était associé car nous sentions que nous avions fait tout ce que nous pouvions dans ce domaine. Et nous ne voulions pas nous répéter.

- Deux questions: Dans le passé, vous avez utilisé pour les couvertures de certains disques vos propres photographies ou même une sculpture de Justin (« Green is the Sea »), êtes-vous toujours impliqué dans d'autres formes artistiques ? Et pour ce qui est de l'aspect visuel du groupe, on se souvient que chaque période dont je parlais a son identité visuelle. Pour la période américaine, il y avait ces pin-ups sur les couvertures. Pour la première période du groupe, vous utilisiez des images d'une nature désolée. A chaque fois, les visuels sont très importants. Comment faites-vous vos choix visuels ?

- Oui, nous sommes toujours impliqués dans d'autres formes artistiques. J'ai arrêté la photographie durant une longue période mais j'ai repris à présent. Justin aussi. Pour le choix des couvertures, vous voulez parler de la dernière ?

Photo de And Also The Trees - Simon Huw Jones

- Si l'on prend la couverture de « When The Rains Come », il y a a un aspect très pictural, on pense presque à du Murnau. Et la couverture précédente, « Listen For The Rag And Bone Man », également. Mais ce que je voulais vous demander c'est si vous pensez que ces couvertures représentent fidèlement l'esprit dans lequel ces disques ont été faits ?

- Je pense que certaines marchent et d'autres non. Il y en a certaines dont on pensait qu'elles collaient bien à la musique mais avec le recul, pas tant que cela. Je suis en train de me visualiser les couvertures (il réfléchit).

- Y en a-t-il une dont vous n'êtes pas très content ?

- Les couvertures de « Angel Fish » et « Silver Soul » sont correctes mais je ne pense pas qu'elles correspondent vraiment à ces disques. Et bien que j'aime les visuels de « Further From The Truth », c'est une très belle photo, mais cela ne correspond pas véritablement à la musique qu'il y a sur le disque. Une autre photo l'aurait mieux fait, mais peut-être que Justin ne sera pas d'accord avec ça. C'est très personnel, aussi bien pour nous que pour les gens qui nous suivent. Parfois, nos choix sont les bons et d'autres fois cela relève plus du personnel.

- Dans le passé, vous aviez fait tout de même la reprise d'une chanson folk, donc cela n'est pas totalement nouveau avec le dernier album, c'était « My Lady D'Arbanville » que vous aviez transformée en un ode désespérée, sombre et traumatique. Etait-ce une sorte de contre-pied et de blague à l'époque ou est-ce que vous aimiez vraiment la chanson ?

- Non, nous aimions vraiment la chanson ! Le but n'était pas d'être drôle (rires). Mais je trouve toujours que la version de Cat Stevens est meilleure.

- Personnellement, je trouve la vôtre bien meilleure. Pour finir, de tous les disques que vous avez faits, lequel vous donne l'émotion la plus forte quand vous l'écoutez ?

- La réponse évidente serait le dernier album et « Listen For The Rag And Bone Man ». Quand nous aurons sorti le prochain album et si quelqu'un d'autre me pose cette question, je répondrai l'album suivant. Car de toutes manières, si nous n'en sommes pas satisfaits, il ne sortira pas. Et je rajouterai le dernier album et « When The Rains Come ». Cet album conjugue toute une carrière en chansons à un moment précis, c'est ce que j'aime.


Pour le report du concert toulousain de cette tournée acoustique, rendez-vous ici :
www.obskure.com/fr/reportconcert.php?id=119

Propos recueillis par Max Lachaud
Photos de Marjory Salles, prises au Lavoir Moderne et au Café de la Danse à Paris.


Sylvaïn

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