Chronique]

Sonic Youth Sonic nurse Geffen / Universal

Sonic Youth

Sonic nurse

.:: 2004 :: Geffen / Universal ::.

>> Style >> noise rock



TamponObskure On avait un peu le sentiment que Sonic Youth avait laissé passer ces années dernières dans la quête d'une nouvelle sagesse. Leurs deux derniers disques (et surtout "Murray street") tendaient à leur faire épouser un travail plus ambiant et pop que frontalement bruitiste : c'était toujours étrange et intéressant, mais à mille lieues de l'esprit des travaux (très) expérimentaux qu'ils développèrent sur les quatre E.P. de couleur qu'il sortirent en autonome sur SYR, alias Sonic Youth Records.

En 2004, voici venu le dix-neuvième chapitre. Ca fait un bail, tout ça.
A n'en pas douter pourtant, on assiste avec "Sonic nurse" au retour le plus inspiré de Sonic Youth depuis assez longtemps. D'entrée, on retrouve ce mix brut, ce tranchant qui fit la postérité de "Sister" ou "Daydream nation" : guitares en dérapage contrôlé et rythmiques abrasives pour plongée en abîmes. La voix décharnée de Kim Gordon s'extirpe d'un magma de dissonances complexes et retenues sur le très rock "Pattern regognition", un titre destiné à devenir un classique, une structure musicale typée et d'une grande efficacité mélodique : son pont instrumental fait Sonic Youth retrouver son style de la fin des années 80, avant un final dantesque débouchant sur l'avènement du bruit. Ce sera l'instant le plus frontal du disque, le moment où les saturations explosent, une minute durant laquelle les américains laissent passer le message : ils n'oublient rien, assument tout.

Ce disque, affirmons le tout net, est le plus efficace du groupe pour ce qui concerne les années 2000. Car même si on avait aimé la couleur blafarde et crue de "Washing machine" ou du complexe et cruel "A thousand leaves", il nous tardait – pour ne rien cacher – que Sonic Youth revienne enfin à des structures plus rock, tout en conservant cette ambivalence bruitiste qui fit de disques tels "Goo" ou "Dirty" deux issues mainstream pour la musique Noise "osée". Et "Sonic nurse" - même s'il flatte peu - a ce potentiel là, cette force qui dégage en touche les effets de manche des deux précédents succès discographiques (pas de son surgonflé à la Butch Vig ici) tout en mettant les mélodies en valeur. Mais le disque nous rappelle aussi qu'avant tout, Sonic Youth est un groupe de l'Etrange : ses suites mélodiques évitent toute évidence et planquent les harmonies fondamentales, forçant une nouvelle appréhension auditive, et faisant de l'architecture du son l'appât. Si Sonic Youth n'a pas renoncé aux structures alambiquées et prolongées, ses "chansons" sont de vraies bombes à retardement. Le combo U.S. fait de chaque progression une surprise : appréciez donc les syncopes légères et les ponts instrumentaux poppy de "The dripping dream" qui, huit minutes durant, installent un climat partagé entre sérénité et appréhension, laissant un moment place à une crescendo instrumental central, de ceux que seuls Sonic Youth sait délivrer.

Kim Gordon est de nouveau une des principales attractions du disque : ses lignes de basse retrouvent leur étrangeté et leur inspiration... et cette voix, mon Dieu ! Cette voix est une torture : elle vous happe sur le premier titre, déverse sa bile sur le très âpre et tendu rock bruitiste "Kim Gordon & the Arthur Doyle hand cream" (identifié par le lecteur CD de l'ordinateur comme "Mariah Carey &." – cherchez l'erreur ou le gag.).
Au milieu du disque, avec "Stones", Sonic Youth signe un chef d'œuvre de mélodie qui, sur sept minutes, semble apaiser les saturations et l'écriture du collectif, mais redonne une aération au disque et un envol, tout en dévoilant (comme nombre d'autres titres sur le disque) l'indicible potentiel stylistique de la formation sur les phases purement instrumentales.

Sonic Youth vient enfin de nous re-délivrer un grand disque. N'attendez pas un mur de saturations ici, car elles ont beau être présentes ("Paper cup exit"), c'est davantage le sentiment de malaise qui dominera in fine l'écoute. Il découlera de ces guitares dérangées comme de coutume, un jeu des décalages. Mais cette fois, Sonic Youth a décidé de garder la maîtrise totale, et de mettre en veilleuse le jam psychédélique et noisy de certaines de ses créations récentes. Pour revenir tout simplement à l'essentiel : l'association d'harmonies contraires, au sein de vraies et longues chansons.

C'était la disette du bruit : or c'est une dislocation inédite qui dessine les guitares évasives de "Sonic nurse", un de ces disques de Sonic Youth sur lesquels on pariera longtemps, un dix-neuvième album en forme de cure de jouvence, de retrouvailles.
Sonic Youth, de nouveau, est au sommet de son art.

Tracklisting :
1. Pattern recognition
2. Unmade bed
3. The tripping dream
4. KimGordon & the Arthur Doyle hand cream
5. Stones
6. Dude ranch nurse
7. New Hampshire
8. Paper cup exit
9. I love you olden Blue
10. Peace attack


Emmanuël

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