Chronique]
Killing Joke
Jaz Coleman avait prévenu. Si Killing Joke avait gardé la rage intacte qui avait fait du dernier album éponyme un modèle d’explosion post-punk, il en trouvait le son trop froid, pas assez live, trop précis, trop "clean" en somme. Aussi le virage qui caractérise l’arrivée du nouvel opus studio de la formation concerne-t-il davantage le travail réalisé en termes de production que le style lui-même.
N’hésitons pas à le dire : avec "Hosannas from the Basements of Hell", Killing Joke délivre peut-être (et conformément aux déclarations récentes et enthousiastes du bassiste Paul Raven) un des tout meilleurs chapitres de son histoire. Voici un disque qui donne envie de sauter au plafond, de sortir de son propre corps. Une catharsis totale, un espace pulsionnel saturé d’émotions et de rage.
Enregistré à divers endroits du Globe (Liban, Bolivie, Taiwan pour certains détails, et Prague pour le principal),"Hosannas From The Basements Of Hell" est, au même titre que son fondamental prédécesseur, un témoin des violences de notre temps. Il fige un constat qui nourrit la rage teintée d’humanisme de Coleman et de ses sbires. Les hommes sont nés pour se détruire, se faire la guerre, se livrer à la violence. Killing Joke tourne vers nous le miroir des cruautés humaines, à travers un son âpre, fouillis, et qui n’oublie aucune partie du monde, ou du temps.
Sur le plan des rythmiques, Killing Joke sert les rangs et retrouve un feeling sale, une couleur sèche et quasi-industrielle. Les réflexes tribaux, lourds, en appellent aux origines de l’homme et du son même de Killing Joke, celui qu’on connut sur les tout premiers opus du combo ("Tribal Antidote"). Les accents funky que Killing Joke avait développés originellement sont toutefois et sérieusement mis de côté, Coleman ayant peut-être perdu en route une partie de l’ironie qui le fait se mouvoir verbalement en interview. "Hosannas From The Basements Of Hell" est un disque sérieux, dramatique. Son assise est prioritairement tribale, donc. Toute la violence de l’humanité se retrouve alors dans cette heure de torture Post-Punk qui, avec le recul, donne lieu à un ensemble un brin moins technique que le contenu de son prédécesseur, et donc peut-être plus plus… Punk, finalement. Là où l’album "Killing Joke" se nourrissait des rythmiques complexes et nerveuses d’un certain Dave Grohl (alors très inspiré), le voici aujourd’hui revenu aux fondamentales. Avec tout autant de mérite. Grohl n’est pas de l’aventure, et l’approche rythmique de Killing Joke se resserre aujourd’hui (Ben Calvert, très efficace aux fûts) via une frappe qui vise l’essentiel au détriment de ce lyrisme plus métallique qui fit se mouvoir ces furieux en 2003. L’emballement, l’empressement même, reste bien sûr de rigueur, mais dans une approche plus linéaire, oppressante ("Implosion"). Les voix de Coleman, littéralement possédées, retrouvent ce rôle de motif et de guide après lequel entrait la rythmique en cavalcade en 2003 ("Lightbringer, sur le plan de l’agencement des voix et de la rythmique, rappelle un brin "Asteroid" sur le plan introductif). En perpétuelle recherche de l’explosion, les voix déclament et rajoutent une tension supplémentaire à un ensemble dont les couleurs sales et intrigantes en font un véritable bloc de malaise et du désir de délivrance, une débauche d’énergie brute fondée sur des basses énormes et les guitares, plus acides que jamais, de Geordie Walker ("Judas Goat").
Globalement, le son est sale, urbain. Bien davantage que sur le précédent opus, tout en faisant la part belle aux phrasés orientaux, dont la mise en valeur passe parfois par une forme orchestrale en laquelle Coleman est passé maître ("Invocation"). Et la World Music jaillit, au cœur d’un tourbillon urbain et cataclysmique, apportant les derniers fragments de grâce, une lumière qui sauve du désespoir total.
La différence fondamentale avec le prédécesseur est dans le rendu. Quelques années auparavant, tout scintillait de précision, de puissance, de relief. Aujourd’hui, les cartes se brouillent. Tout se mélange sur "Hosannas From The Basements Of Hell", un essai produit par le groupe lui-même et qui sonne presque comme un disque enregistré dans une cave. D’où l’impression décalée de se retrouver au cœur de ces années 80 qui virent le Post-Punk anglais défier de sa crasse les gesticulations du Metal. Killing Joke donne vraiment l’impression d’avoir retrouvé une seconde jeunesse, et délivre de rang, après le dernier opus éponyme, un second chef d’œuvre.
Remarquable. Car si on considère la discographie de la formation dans sa globalité, il se dessine actuellement une ligne dont la courbe qualitative rejoint un niveau des meilleurs. Rien ne dit heureusement qu’il s’agit là d’une fin de parcours. Et hormis la relative faiblesse de la fin des années 80 et du début des années 90 de Killing Joke, la formation n’a généré depuis "Pandemonium" aucun ratage en dépit d’un "Democracy" légèrement en dessous de la moyenne. Le quart de siècle de Killing Joke les voit ainsi parvenir à une impressionnante maturité nourrie par une rage inextinguible, phénomène rarissime chez les musiciens ayant dépassé la quarantaine.
Il y a là la démonstration d’une conviction en l’art qui a de quoi provoquer l’admiration, qu’on aime ou qu’on déteste Killing Joke. Quelque chose d’irréductible se dessine alors à travers ce nouvel album. Une force génitrice à laquelle on ne pardonnera plus aucune faillite, aucune approximation. Il y a là quelque chose d’intégral, d’absolu, de jusqu’au-boutiste qui régénère tout un pan des développements musicaux underground des trente dernières années. Une forme vivace et dont chaque réapparition s’avère libératrice, offrant périodiquement ces bols d’air qui font l’esprit surnager au-dessus d’une mêlée happée par la médiocrité ambiante et l’influence du média de masse et de son format "culturel".
En un mot, purement et simplement IN-CRO-YA-BLE.
Tracklisting :
1. Tribal Antidote
2. Hosannas from the Basements of Hell
3. Invocation
4. Implosion
5. Majestic
6. Walking with Gods
7. Lightbringer
8. Gratitude
+ hidden track : Judas Goat
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