Chronique]
syn- / E.5131
été 2008 : ça y est, l'album est officiellement sorti. Digipack classieux et poétique, livret avec paroles. Nouvelle pochette avec l'officialisation du rôle de E.5131. Le tracklisting s'est morcellé et la distinction des épisodes précise le propos en même temps qu'il affirme la volonté d'exploration sonore, mais aussi sociologique. Norscq a rejoint le projet et masterisé la première version. Pour une science des rêves en dystopie ?
Chronique de 2006, réactualisée :
Fascinant ! syn- qu’on avait connu ambiant et instrumental avec « Matières premières » revient avec un projet en trio. La musique de syn- soutient cette fois, complète et accompagne les voix de E.5131(textes) et Sarah Doignon. Ceux-là scandent, répètent des lambeaux de phrases, plus scénettes ou tableaux que récit. Ambiance délétère de fin sociale, l’homme au centre des préoccupations. Regards distants et terriblement oppressants sur « La petite vieille qui n’a plus de miroir à mirer » ou l'«écrivain à 16 h parce qu’à 17, il embauche ». On flirte avec la poésie sonore quand la musique guide la voix, support pour pousser l’organe vers l’introspection (« sujet verbe complément » : « sujet à la colère »), rejoignant ainsi la diction dure de Le Lièvre de Mars. L’alternance avec Sarah entraîne vers le reportage radiophonique. Mais à ces moments, le trio laisse plus de place à la guitare délicate d’Anthony syn- pour un lien avec l’acoustique méditerranéenne de Tät sur « Quinta Essentia ». Ce ne sera pas un feuilleton pour France Culture.
« La nuit s’enfuit ; recherche, rejoins dans la forêt ». Changement de climat. Cette fois, un esprit organique hante les pistes suivantes. Voix trafiqués, vocabulaire médiéval, samples de pluie, de chœurs ou de sirènes inadéquates. Les paroles attaquent les expressions toutes faites (« la belle au bois coulant », « toujours perce le Val »). Magie noire angoissante du sous-bois, humidité des déités primordiales. Appel au rêve, à l’hypnotisme. Réflexion et anathèmes sur les hommes qui « ont voulu se distraire de la belle enlevée ». Viol du regard et lâcheté, violence inscrite dans la chair et érotisme. L’eau de « Matières Premières » adoucit et berce, place l’auditeur dans une sorte de catalepsie pendant laquelle, immobile, il subit ce que subit la belle. L’un des moments les plus troublants du projet. La version live de ces passages devra certainement souder la salle qui recevra des mots.
« Nuit d’étouffements successifs » : on est mené vers la grande salle, vers la machine pour une scène collective, une orgie comme une manifestation (où comment le Neubauten de « Maifestspiele » rencontre la Ré-sis-tance ou le Château de Cène). Au cœur de la machine pour une nouvelle version futuriste de l’humain confronté à l’huile, au métal, aux pulsations industrielles. Nouveau jeu de mots : « l’homme en gris pourrait la mettre aux clous ». Commerce et aliénation. Version club du trio, nouvelle facette du malsain distribuée en cris et raclements et beats corrodés et vrombissements sourds et arythmies. Le cœur s’emballe, l’esprit succombe. Danser ou mourir : « Sur la piste répands-toi, toi, l’homme des Lumières ». Les voix glissent dans l’ombre, se soumettent au vacarme, lequel devient progressivement symphonique. Vocaux happés vers les aiguës ou les graves. Ambiances.
Le voyage n’est pas fini et on se demande encore si on va tenir. Le Cd est exigeant, efficace dans les climats qu’il propose, et du coup presque trop riche. Renforts de toms lointains. On est perdu. On subit un spectacle dans lequel on nous a imposé la mauvaise place, trop en vue, trop exposé. On souhaiterait s’évader, craignant de trop comprendre. Pas loin de John, le "Sauvage" métissé, exilé des deux mondes qu'il ne peut que traverser, dans "Le Meilleur Des Mondes" d'Aldous Huxley.
La musique salvatrice cherche à bercer de nouveau. Proche à ce moment des élucubrations érotiques d’Olivier Déhenne, on bascule dans un orientalisme minimaliste un peu trop court. « La quête achevée, sacrez l’analgésique ». Retour des sons liquides. Cavité sous-terraine, moment utérin semblable à celui que goûtait Robinson dans « Les Limbes du Pacifique ». Passage à la This Mortal Coil, période « Blood » avec souffles synthétiques et chants réconfortants. On s’en sort, on a survécu.
Mais le galop d’un cheval précipite notre fin : « besoin de chair, mâcher de l’homme est son plaisir ». Tribalité industrielle. Retour de la machine pour un programme politique qui nie l’humain, le vivant. On n’est pas loin du « Ministère de la Pitié » de Jean-Daniel Dupuy, tout ça ne peut que craquer. Rébellion ou soumission définitive. Tout est suggéré en images, plutôt que narré, d’où ce sentiment de cauchemar. « Reviens à la machine, à l’âme machine ». On ne rêve que de se réveiller ,de quitter le délire noise final, pourtant diaboliquement entraînant... Plus qu’un disque, bien mieux qu'un renvoi lettré aux errances de notre société, Syn- et E.5131 ont réussi, en ne prenant d'assaut que nos oreilles, à maintenir nos yeux ouverts. La bande-son d’un spectacle total.
Tracklisting :
I. La Machine 
1. Ouverture
2. La Machine 
II. Juliet
3. La Belle Effarouchée
4. L'épithalame
5. Dégoulineuse Epinante
6. Dégoulineur Epinant Tombe En Sommeil
III. Manolo
7. On Tous Qui
8. Regarde-Moi !
9. Sortie Dans Le Parc
10. Ciel Noir Sur Sol Gris
11. L'angeindividu
IV. En La Forêt
12. La Quête
13. Chaude Fontaine De Remoux
14. D'un Désir Chaste Et Pénétré
15. Vers La Grande Sale
V. L'âme de China
16. Science Sans Conscience
17. L'Homme En Gris
18. Mâchés, Soit !
19. Manolo On Juliet Vs La Machine
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