Chronique]
Parade Ground
Pierre et Jean-Marc Pauly, collaborateurs de Front 242 sur "06:21:03:11 Up Evil" and "05:22:09:12 Off" et heureux initiateurs du projet Parade Ground, tournent une page avec "Rosary". Une page sur de (trop) longues années d’absence.
Quasiment vingt ans après un premier album ("Cut Up") ayant engendré un vrai succès d’estime, ces petits protégés de Colin Newman (Wire) et Patrick Codenys (F242, à l’œuvre en termes de production sur "Rosary") [soit dit en passant, un entourage plus que recommandable et dont la présence a certainement concentré les attentions collectives à partir de 1982… à juste titre] projettent avec ce nouvel exercice des ambitions musicales austères. Leur typologie installe une continuité de l’optique sur une heure et quart, faisant aboutir une logique de retour imposée sur scène depuis 2004.
L’essai est osé, amenant Parade Ground à articuler au cœur de ce corps trentenaire en structures, une quinzaine d’interludes atmosphériques. Noirs et mystérieux fils conducteurs (la série des "Rosary" : "Rosary I", "Rosary II"… jusqu’à "Rosary XV"), ils sont ce compagnon systématique qui nous accompagne sans jamais générer de perturbation. Parade Ground instaure ainsi comme un rituel. Un guide n’imposant rien, sur les chemins d’une odyssée à la fois spectrale et oppressante.
"Rosary" est une réinvention.
Une réinvention de Parade Ground en tant que tel, délaissant les aspects les plus évidents de ses premiers essais pour se concentrer sur une rénovation totale de l’architecture sonore.
Arte : fact.
Hypnotique, crasseuse, froide, l’optique obéit à une logique de sacrifice. Elle n’accumule que peu les choses, recourant à un effet d’exposition sobre : une juxtaposition fondant en coulée des textures dépourvues de scintillement et un beat économe et cold en diable ("Stutter", ou l’extraordinaire "Windfall", genre : Suicide passe à la lessiveuse, et bien).
Sur la globalité de "Rosary", les Belges tirent à la fois vers les aspects dépressifs que le mouvement cold fit découvrir en musique, tout en gardant : premièrement, un pied en terres electro ; ensuite, la mémoire des esthétiques industrielles. Ces esthétiques surgissent ça et là au gré d’un sifflement pernicieux et parasite, d’un souffle qui parcourent nombre d’expérimentations et leur donneront ce côté métallique et dégradé. Vieux métal, sans brillance. Fréquences low key se superposant aux organisations rythmiques : sévères et parfois guerrières, certes, mais trop linéaires pour être qualifiées de vraiment tribales (l’obsédant "Fight Time").
L’optique vocale, quant à elle, reste dans l’unité de ton, frisant le déclamatoire tout en refusant l’artifice des effets. Dans le genre, l’idée Punk est là. Fondue au mix comme n’importe quel autre instrument, la voix est un calque noir. Elle accompagne l’élan instrumental dans son plus simple appareil. Par effet d’accumulation, son relatif anonymat renforce les apparences blafardes d’un enregistrement complexe et dont l’ambition première, vue d’ici, reste d’installer un climat de type urbain et décadent, une urgence qui ne berce pas d’illusions. Une nudité crasse, un regard qui ne juge pas mais qui se pose, ne se détourne jamais. Courageux.
Posé ainsi, ce regard alimente de facto, consciemment ou non, une alternative totale aux tentations de la flatterie en musique. Il exige vis-à-vis de l’auditeur, attend de lui qu’il accepte le parcours intérieur, qu’il refuse les effets du spectacle. Il n’y aura aucun spectacle sur "Rosary", aucun, en dépit de ces quelques coulés orchestraux (la fin de "Three Faint Fires") ; seulement une proposition non dite : celle de saisir, sur le plan strictement musical, que l’électronique a bien une histoire. Et que ses motivations, irréductibles, restent capables de transcender des genres tels que la Cold Wave, offrant à celle-ci comme une prolongation. Comme si ces vingt dernières années n’avaient été qu’un temps mort, comme si de nouveaux espaces secrets se faisaient jour.
L’électronique a une histoire, oui. Les leçons de ses précurseurs ayant été retenues, elles peuvent survivre aux époques, nous servir. Les machines, dès lors, soutiennent si nous le voulons l’expression d’une vibration totalement humaine, réinventant un jeu qui, du coup, ne compterait pas que des visées de type esthétique.
Cette odyssée, telle que fixée sur "Rosary", devient celle de nos histoires personnelles, de nos doutes. Elle pourrait nous révéler certaines de nos peurs, à bien y regarder. Mais pas seulement. Car comme dans toute histoire, il y a là le clair, et l’obscur. Quelques pigments de lumière se posent ainsi, ça et là, fragmentant les noirceurs.
Alors, demain est un autre jour. Et nous sommes là, vivants.
Tracklisting :
1. Rosary I
2. Windfall
3. Rosary II
4. In the Line of Fire
5. Rosary III
6. Snail’s Burial
7. Rosary IV
8. Happy at all
9. Rosary V
10. Naked
11. Rosary VI
12. Breath
13. Rosary VII
14. Another Week
15. Rosary VIII
16. Europe side down
17. Rosary IX
18. Beads
19. Rosary X
20. Cross
21. Rosary XI
22. Stutter
23. Rosary XII
24. Calvary
25. Rosary XIII
26. Fight Time
27. Rosary XIV
28. Three faint Fires
29. Rosary XV
30. Immaculate
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