Chronique]
Grant Gee
A l’inverse de ce qui s’est produit pour le (très beau) film d’Anton Corbijn ("Control", 2007), les membres originels survivants de la formation repère du Post-Punk de Manchester ont participé directement et de manière très active à la fabrication du documentaire de Grant Gee sobrement intitulé "Joy Division".
Le contexte est à un retour en berne du sujet nous occupant.
Tout un travail documentaire est en cours sur le thème de l’art dans le Punk, et se concentre a fortiori sur ce qui a pu incarner historiquement ce Punk qualifié de "Post-", ce miracle musical anglais survenu après le cri anarchiste primal de l’Angleterre du chômage et de l’exclusion. Une incarnation historique du Post-Punk, parmi les plus importantes, reste à ce jour Joy Division et le restera. Le sujet revient très fort dans l’écriture journalistique de ce début de siècle, à un moment où depuis quelques années, le son de formations européennes et américaines diverses apparentées à la musique Pop (et pour les plus connues : She Wants Revenge, Interpol, blabla) font redécouvrir par leur production musicale la gravité et la simplicité du ton du groupe de Manchester. J
Joy Division n’a en effet jamais engendré un commentaire aussi conséquent depuis le début des années 80, et l’action cumulée de nombre d’acteurs importants a contribué à cet état de fait : le travail de fond assuré premièrement par la formation posthume à Joy Division, New Order.
Ensemble, Peter Hook (basse), Stephen Morris (percussion) et Bernard Sumner (guitare), avant de se brouiller récemment sur l’avenir à donner à leur second projet commun, ont continué de porter un flambeau. Une flamme maintenue dès lors en vie par la performance : certains titres de Joy Division étaient souvent joués en concerts par leurs créateurs, bien après la mort du chanteur Ian Curtis.
Ian. Un type comme un autre a priori, mais dont la force poétique et le charisme ont projeté au monde une vision enflammée, tourmentée, terrifiante parfois et trouvant en concert une dimension intense, cathartique, rare. Rien de très normal que de voir, face à l’exceptionnelle dimension de la performance, une nostalgie se maintenir. Tenace. Les livres se sont succédés, accompagnant la démarche de fond de New Order : analyses, hommages, biographies. Et les rééditions récentes de toute la discographie du quatuor Joy Division, très réussies, ont fini de raviver la flamme.
Le travail de Grant Gee sur "Joy Division", rompt avec la logique de conte. Il puise aux sources, et a valeur historique puisque contrairement à la projection réalisée par Anton Corbijn sur la personne de Ian Curtis via "Control", son film s’éloigne radicalement sur le mode opératoire de cette "portraitisation" esthétique et dont la profondeur d’âme et la force évocatoire constituent les principales force du travail de Corbijn.
Le travail de Grant Gee ne touche pas moins. Il touche même d’autant plus qu’ici, ce sont les acteurs de l’époque qui racontent l’époque : ceux qui ont connu Ian, qui ont joué avec lui, qui ont fait l’amour avec lui, telle cette femme journaliste qui l’a aimé en dehors du mariage. Il y a aussi Peter Saville sur la pellicule, le designer des pochettes de Joy Division. Deborah Curtis, veuve de Curtis, n’apparaît pas quant à elle dans le documentaire mais les mots des ex-partenaires de Ian en musique laissent transparaître pour leur part quelque chose d’essentiel, de précieux, qui ressort de l’intimité de Joy Division : jusque dans le groupe, Ian n’était pas quelqu’un de totalement compris. Les autres ne prêtaient guère attention à ses textes, même s’ils avaient conscience de la force qu’ils avaient collectivement.
À l’évocation de la fin de Ian Curtis, le documentaire se noue. Joy Division allait partir aux Etats-Unis, tourner, ils allaient sortir "Closer" et devenir énormes. Mais il y avait Ian, ses problèmes de santé, son épilepsie, ses problèmes d’amour. Tout se télescopait dans sa tête, l’impossibilité de vivre tout ce pour quoi il s’était battu, et cette putain d’épilepsie qui l’avait couché sur scène, une fois au moins. Il angoissait, grave. Si ça se trouve, "il" allait "plomber" Joy Division.
Il se sentait coupable.
Ses ex-partenaires ont cumulé tant d’années de vie depuis ce jour de mai qu’ils ont quitté la meurtrissure pour envisager le tragique sous l’angle de l’autocritique : Hook raconte son absence au monde lorsqu’il apprend par téléphone que Ian est mort. La police qui l’appelle. Il écoute le message, se remet à table, automate.
Sumner refait devant la caméra la réponse qu’il adresse au manager qui lui annonce que Ian s’est suicidé. "Comment ça ? Il a recommencé ?"
Il avait recommencé, et il avait réussi. Il était mort.
Sumner n’envisageait pas la mort de Ian. Et personne n’a voulu y croire sur le moment. Personne, et surtout pas lui, qui avait assisté à l’expression des craintes de Ian.
Stephen Morris, enfin, recherche sans complaisance une vérité dans sa description de l’après-Ian, ce mélange de regret et de colère. Colère contre lui-même, colère contre Ian aussi. C’était "stupide de faire ça". Oui, peut-être.
Ian Curtis était un type comme les autres. Ses problèmes ressortaient de l’universel : le doute face à l’amour, le doute quant à sa capacité à être un bon père. Sa tête était pleine de rêves aussi. Des rêves de scène, de cris, de foule, des rêves de solutions. Ses rêves se sont réalisés : ils auront duré deux ans, issue quasi-magique concrétisée par l’intervention en studio au côté de Joy Division d’un personnage clef, Martin Hannett. Le rêve n’est pas mort, aujourd’hui. Il est incarné, encore et toujours, par ce Joy Division, progéniture du rien social qui gouvernait alors Manchester, ville industrielle britannique, tristesse du début des années 80. Ian Curtis et Joy Division ont pris les guitares, auront fait danser de curieux pas à ce monde qui est venu le voir en concert et qui les retrouve ici, bien en vie, à travers une belle série d’images d’archives et de commentaires.
Un film essentiel, souvent bouleversant. Un essai de vérité. Ian et Joy Division méritaient largement ça.
Tracklisting :
01. Joy Division [le film] [93 mn]
02. Bonus : Les coulisses d'un mythe" [47 mn]
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