Chronique]
Saison Froide
La Cold Wave française des années 1980 a fait, dans certains cœurs, bien plus que des émules. Et on le comprend : il y a, dans cette forme punk du spleen suprême, cette distillation glacée de la tristesse moderne, ces boîtes à rythmes sèches et ces plaintes lointaines, quelque chose de fascinant, envoûtant ; vrai. De nombreuses sorties du genre ont conservé toute leur âme, parfois même en dépit d’un son daté, de synthés connotés et prisonniers des fragiles eighties. Écoutons l’amertume totale de Trop Tard ("Ils Etaient Neuf Dans l’Obscurité", album phare d’une Cold Wave autodestructrice sans possibilité d’assimilation Top 50 !), L’An III, Humour Malade (et tant d’autres, au vu de la richesse de la scène hexagonale), pour nous laisser envahir à nouveau par cette sensation si particulière. Le minimalisme de la section rythmique est hypnotique, le chant est lointain, langue de Molière malmenée par les échos, et dont on ne peut saisir que quelques bribes malades ; les guitares sont dégénérées, comme en train de tomber en poussière… les Français ont su reprendre, dès le début des années 80, la grisaille des premiers Cure, ou le gothique rachitique de Bauhaus...et conférer à cette expression musicale une personnalité française, raffinée ; textes français adolescents, ampoulés, pétris d’un spleen Baudelairien un peu exagéré, carnaval introspectif, "Pornography" des sentiments version hexagone.
En 2001, Saison Froide est là pour prouver que la passion pour un genre de musique aussi défini subsiste encore. Vingt ans après le buzz, 20 ans après Trop Tard, Opéra de Nuit et Marc Seberg, Saison Froide prouve qu’il est encore possible d’être terriblement vibrant et sincère dans l’exercice de la Cold Wave… et surtout, sonner exactement comme dans les années 1980 ! Certains pourront reprocher à ce projet du leader de Paris Violence (groupe punk/oï français dont le son se refroidit et s’intériorise toujours plus au fil des disques) un passéisme pathologique et un refus d’affronter le son du futur. Mais Saison Froide s’adresse non seulement aux passionnés du spleen cold eighties, mais aussi aux férus d’ambiances déprimées sur fond de boîte à rythmes cheap et squelettique. Les bougons passeront à autre chose et laisseront Lassitude à ceux qui peuvent en apprécier la spontanéité noire et l’introspection magnifique, passionnés ou pas par le style musical.
Mais quand même ! Quel hommage aux maîtres ! Quelle envie de renouer avec un esthétisme si particulier ! Personnellement, j’ai cru pendant plusieurs mois après avoir découvert Saison Froide qu’il s’agissait vraiment d’un groupe des années 1980. A vrai dire, si l’on n’a pas lu que le projet est né en 2001, on ne peut qu’être persuadé que Saison Froide est contemporain à Opera Multi Steel et autres Martin Dupont ; d’ailleurs, on ne doute pas que Flav, maître d’œuvre du one-man band, a eu recours à du matériel d’époque pour obtenir un son aussi typé et grésillant. Dans les soli qui pleurent (hymne nihiliste "Les Mondes Inertes"), les rythmes froids et balbutiants ("Automne-Lassitude") ou les claviers voilés et surannés ("Prostré"), tout renvoie sans cesse aux années 1980. Si le niveau d’écriture était faible, on pourrait parler de piètre hommage, de superficialité, puisque l’enveloppe sonore masquerait une pauvreté de fond. Mais là encore, Saison Froide se démarque : décidément très Cure, les structures des chansons, fréquemment couplet/refrain mais dérogeant un peu à la règle de temps en temps ("Les Complexes funéraires sous la Neige", titre instrumental), servent d’assise à des mélodies très bien arrangées, qui rentrent dans la tête avec un sens sombrement pop ("Perdu Dans L’Hôpital", "Marée d’Equinoxe", "Prostré"). Joli pari que celui d’allier une structure Pop à un esthétisme, tant au niveau du son et de l’atmosphère que du texte, totalement désenchanté, morne, démotivé, nihiliste. La voix se perd dans les claviers funéraires, résonnant sans espoir. Il n’est pas important de ne saisir qu’un nombre infime de mots à la première écoute : c’est une question d’atmosphère. Évidemment, ceux qui ont du mal avec la théâtralité exacerbée, la démonstration presque obscène de la tristesse, diront de Saison Froide qu’il est grotesque et ridicule. Mais plus subjectivement, quand on aime la sécheresse des boîtes à rythmes New Wave, la froideur, le deuil musical, la démonstration du pathos sur fond minimaliste et clairement désenchanté, cet album de Saison Froide atteint des sommets de jouissance noire.
A noter que si l’album Lassitude n’est pas sorti, il est possible d’acquérir le Split EP Ligne d’Hiver/Saison Froide sorti sur l’excellent label Brouillard Définitif (essentiellement spécialisé, on le rappelle, dans l’exhumation d’œuvres cold underground des années 1980, et, en particulier, françaises). Les titres de Saison Froide y figurant, "D’Hiver en Hiver", "Les Appartements tristes" et "Une certaine Élégance", sont de véritables perles, et collent bien au parti pris du label de sortir un split "exactement comme il aurait pu sortir dans les 80's".
Les passionnés ne connaissant pas encore ce talentueux fils de la génération Cold Wave sont invités à se pencher très vite sur son cas, et à faire de Lassitude l’une de leurs nouvelles références.
Tracklisting :
1. Automne-Lassitude
2. Eaux troubles
3. Les Complexes funéraires sous la Neige
4. Les longues Attentes
5. Les Mondes inertes
6. Les Usurpateurs
7. Ligne Obscure 3
8. Marée d'Equinoxe
9. Perdu dans l'Hôpital
10. Prostré
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