Report de concert]
Thomas Bel + And Also The Trees
04/11/2009 Chapelle des Carmélites Toulouse
Nous sommes exactement 153 (merci Laurent !), largement masculins, réunis sur le parquet de bois (sur les côtés) et le sol en pierre de la Chapelle des Carmélites, non loin de la Place du Capitole. La municipalité de Toulouse a prêté ses chaises de plastique grises, pas vraiment adaptées à une station prolongée ni à la beauté de cette salle ornée de fresques religieuses tirées de l’Ancien Testament. Celle qu’on a surnommé « la petite Sixtine toulousaine » a échappé aux destructions post-révolutionnaires
Dehors, il fait froid et une légère bruine n’a pas dissuadé Vx de Punish Yourself d’assurer le tractage du Punish Your Fest qui se tiendra deux jours plus tard au Bikini.
Sous une peinture représentant la lecture des Tables de la Loi (le reste étant consacré aux Vertus du carmel), Thomas Bel s’installe et présente ses excuses pour une voix qu’il sent en souffrance du fait d’une maladie.

La salle reste éclairée par ses lumières tamisées ; quelques spots ajoutent cependant un éclairage plus fort sur la scène dégagée dans le chœur. Il chante en anglais et l’acoustique est parfaite pour cet exercice en solo plutôt périlleux. L’attention dans le public est soutenue : une défi audacieux que le jeune Thomas relève avec ce courage des oiseaux vanté il y a bien longtemps par Dominique A. Sa musique reste minimaliste, les cordes de sa guitare sont frappées avec une rudesse relative. Les morceaux se composent sur deux ou trois accords et ce sont le positionnement de la voix et les lignes de chant qui offrent toute l’émotion possible dans ce type d’exercice.
Avec humour, Thomas balance ses créations, y compris un morceau récent et deux reprises. Sa voix est belle et son plaisir réel. Même les faiblesses qui apparaissent lorsqu’il pousse sur sa voix un peu enrouée n’entame pas son désir d’offrir. Il lui reste sans doute à muscler ses compositions, tant sur le plan du rythme que sur celui des mélodies : sans électricité, l’exercice du song-writer nécessite un talent au-delà de la moyenne.

Etrangement, Max de l’émission « Douche Froide » m’apprend que Thomas produit plutôt une ambiant méditative, aérienne. Le résultat entendu sur son myspace détonne formidablement. Son site myspace
Pour en revenir à la chanson standardisée, on peut éventuellement lui conseiller de fouiner du côté des trop méconnus Paul Roland ou Chris Knox afin de se démarquer d’une ambiance dark-folk pas forcément voulue.
Pause pour tous, café à un euro et discussions qui commencent, le stand est en partie dévalisé. On regrette d’apprendre que la pochette du « (Listen For) The Rag And Bone Man » ne sera pas éditée en vinyle : dommage, nous aimons tant le travail du photographe Jérôme Sevrette que nous guettions cette possible sortie.
Le groupe arrive par la travée centrale. Les rangs ne sont formés que de quatre chaises et chacun peut voir la concentration habituelle sur les visages des quatre musiciens. Seul Simon s’assied sur un haut tabouret. Emer, la jeune femme responsable des claviers et de quelques percussions, est à l’écoute à droite de la scène. Elle utilise son petit clavier à vent : un mélodica. La guitare de Justin et la contrebasse de Ian forment l’écrin dans lequel Simon Huw place sa voix. Le début du concert nécessite un temps d’adaptation pour le public car la voix semble bridée par un volume forcément plus faible qu’à l’ordinaire.

« Candace » vient, charmeuse chanson proche du travail d’un Léonard Cohen dont les notes en contre-temps balancent un rythme syncopé. Ce morceau confession laisse planer également l’ombre des « Murder Ballads » de Nick Cave. Depuis de nombreuses années maintenant, les And Also The Trees ont abandonné l’héritage élisabéthain pour toucher à quelque chose de plus profond. Le maniérisme en moins, leurs titres brillent désormais par leur compositions soignées.
Simon se redresse, son frère ajoute sa voix sur un « Suffering Of The Stream » méconnaissable. Les montées successives vers l’émotion sont dantesques, les instants où le titre retrouve sa prestance, sans les artifices (qu’on peut aimer) de l’original. Peu après, les bras en chef d’orchestre, Simon range les instruments à la cause de la fille à l’accordéon dont le final en demi-teinte retombe un peu…
Ce sont ensuite les anaphores de « There Was A man Of Double Deed » qui engendrent une profonde paix : le délice du son du bois, la chaleur des résonances contient les quelques saturations que se permet le chant sur ces « T’was » répétés du texte. Réduit à sa structure sautillante, le morceau gagne en énergie. La contrebasse trépigne de plus en plus, la voix de Ian expose ses graves accents.

Sous les lumières orangées, Emer prend à son tour une guitare pour permettre à Justin de passer à l’accordéon. Simon s’assied à même le sol, au fond, la tête au-dessus d’un spot et déclame un « The Street Organ », largement transformé. La surprise n’y est plus quand on a déjà pu entendre les versions acoustiques sur « When The Rains Come » et le double rythme délicat est impitoyable sur le final. Extatique, Simon fait valser sa voix au son du dulcimer à baguettes et place ses mains pour des prières renouvelées.
A chaque interlude, le public applaudit, se tait. Aucun bruit dans la salle. Un respect énorme pour cette façon de proposer une musique suivie depuis vingt-six ans…
Simon ôte sa veste longue, s’amuse sur « The Cyclone » et sa mélodie de cuistot italien tout droit sorti des « Aristochats ». Le final à trois voix permet quelques (discrets) pas de danse…
En dépit de la joie procurée en reconnaissant « Belief In The Rose », le public retient ses applaudissements en début de titre. La voix se fait d’une douceur magnétique et même si le break est en deçà des attentes, le final enlevé emporte l’adhésion de tous.

Le concert retombe un peu sur un morceau que je ne connaissais pas encore (un extrait de « Green Is The Sea »), l’ennui point. Le minimalisme de la version, la lenteur du chant sur cette confession qui s’extirpe vers à vers et mot à mot nécessite une concentration que je sens faiblir en moi. Par un beau hasard, c’est ensuite « A Room Lives In Lucy ». Simon agenouillé se relève, seul la contrebasse est en place avec les deux voix mêlées du chanteur et de Ian. C’est sans conteste l’un des refrains les plus racés de leur discographie et cette interprétation met en relief le clair obscur de ce titre inquiétant. Puis, sur le titre suivant, Simon s’agenouille, replie sa tête sur son torse. C’est la première pause.

Au retour, Ian se lance dans un frappé des cordes de sa contrebasse, plus jazzy. Un pauvre fan marque le rythme avec ses doigts, c’est à peine audible, mais les autres spectateurs se retournent, punissant de leurs mauvais regards ce qu’ils jugent un affront fait à la musique. Il se venge en faisant grincer ses chaussures tout en dansant silencieusement, seul, au fond de la salle. Je ne peux m’empêcher de m’insurger silencieusement. Après une heure de silence, on peut aussi décider de profiter pleinement du concert et de vivre la musique autrement qu’en restant sagement assis. Las…
Plongée rapide dans l’intimisme de « Mary Of The Woods » ; le concert garde son ampleur. On se dit que c’est une expérience qui marquera forcément les prochaines productions du groupe. On fait le bilan d’une discographie riche, entre débuts marqués par l’empreinte cold-wave et le son d’une basse noire, la longue période élisabéthaine et la densité majestueuse des orchestrations, les sursauts vers une certaine folk américaine et la désaffection du public (dont je fus), le retour au son le plus noir et maintenant l’acoustique en ligne d’horizon. Un parcours bien plus expérimental et risqué que ce que les chemises et les gilets peuvent laisser croire. Sur « Virus Meadow », juste avant une deuxième sortie de scène, Simon hurle dans la chapelle : sa voix nous encadre avec puissance et superbe.
Le groupe revient une deuxième fois, le public levé décide malheureusement de se rasseoir. Ils ne sont plus que trois sur scène car Emer est restée en coulisses. Simon accumule les mimiques, dirige du doigt la guitare de son frère et fait son Nick Cave. C’est « Wallpaper Dying », la face B du premier single « Shantell », et le concert s’achève alors logiquement sous des applaudissements nourris.

Nous ne pouvons que féliciter Annexia et Laurent de Lieu-Commun pour le choix de cette salle fabuleuse. La structure lieu-commun propose régulièrement des concerts et des événements à des prix corrects, avec des partenariats pointus. A soutenir !
Set-list :
1. Shantell (single, 1983)
2. Candace ((Listen For) The Rag And Bone Man, 2007)
3. The Suffering Of The Stream (extrait de The Millpond Years, 1988)
4. Stay Away From The Accordion Girl ((Listen For) The Rag And Bone Man, 2007)
5. There Was A man Of Double Deed (single, 1986)
6. Fighting In A Lighthouse (Angelfish, 1998)
7. Dialogue (The Klaxon, 1993)
8. The Street Organ (Farewell To The Shade, 1989)
9. Jacob Fleet (Green Is The Sea, 1992)
10. The Cyclone (Silver Soul, 1998)
11. Belief In The Rose (Farewell To The Shade, 1989)
12. Mermen Of The Lea (Green Is The Sea, 1992)
13. A Room Lives in Lucy (single, 1986)
14. The Untangled Man (Further From The Truth, 2003)
Rappel 1 :
15. Vincent Craine (Virus Meadow, 1986)
16. Mary Of The Woods ((Listen For) The Rag And Bone Man, 2007)
17. The Dust Sailor (Green Is The Sea, 1992)
18. Virus Meadow (Virus Meadow, 1986)
Rappel 2 :
19. When The Rains Come (When The Rains Come, 2009)
20. Wallpaper Dying (single, 1983)

Photos du concert par Mirabelle Lagache (Tous Droits Réservés)
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