Report de concert]
Frustration + Charles de Goal
09/03/2006 La Flèche d'Or Paris
Entrée libre, pas de vestiaire payant, affiche complète et éclectique. Deux groupes, un vieux (Les Charles de Goal débutent en 1980) et un jeune (Frustration se forme en 2002), un retour et une promesse. La Flèche d’Or redevient fréquentable.
Beaucoup de monde pour un jeudi soir : 150 à 200 personnes alors que The 69 Eyes ne réunissait même pas la centaine. Les DJ passent de la new-wave, du post-punk entre sonorités variétés et cold (Polyphonic Size en ligne de mire). De leurs sacs à vinyles sortent des perles. Les lumières dans la salle sont bonnes et de larges divans accueillent à moins de cinq mètres de la scène. Un marche crée également un banc bien pratique devant la scène pour qui souhaite ôter son manteau, son sac, son pull ou déposer son matériel photographique.

Bon gros son de synthé filtré par ce qui semble un vocodeur (faisons appel aux spécialistes) : « We’ve got Frustration » ! Nous aussi mon gars ! Chœurs typés Oï, amplis Marshall, look de prolos anglais, son à la Buzzcocks, déhanchement de jambes, cravates, voix claire et forte du chanteur : en un seul titre, la sauce prend.
Le regard de Fabrice est ténébreux, son sourire charmeur, et ses mains peuvent se coincer dans ses poches dans une posture nonchalante qui marque forcément (« Not Trouble »).
Le son n’est pas nouveau chez ces habitués du disquaire Born Bad (qui nous avait déjà séduit avec les No-Talents dans un registre pas si éloigné) et, à l’instar des Joy Disaster ou des plus récents Varsovie, on se sent vite désarmé en tant que critique. « Waiting For The Bad Seed » évoque largement Wire, c’est un fait, mais on ravale son orgueil mal placé et on profite de la joie d’entendre un son qu’on aime sur des compositions stylisées. Les morceaux évitent la trop grande simplicité, prennent le tempo de formats courts. Faire du neuf avec du vieux, remettre sur le feu d’anciennes marmites, je m’en étais déjà expliqué avec les Deadchovsky : quand c’est bien fait, on accepte et on se tait. Je contre aussi la stupide remarque de l’opportunisme que d’aucun pourraient chercher chez ces musiciens déjà âgés : avec un concert gratuit, un disque autoproduit, une signature sur le petit label des copains, et dans un registre peu grand public, les Frustration ne vont pas toucher le pactole ! Ils font leur musique pour le plaisir, que ce soit clair. L’opportunisme, s’il y en a, serait plus à chercher du côté des… Prototypes.

Le manque de relance entre chaque morceau vient sans doute d’une volonté de marquer de la distance entre le public et la scène. L’adhésion réelle de la salle ne se marque donc pas physiquement et seules deux tentatives de pogo à cinq se dessineront. Pour le reste, on est tout de même dans une ambiance un poil trop hype qui peut s’expliquer de plusieurs façons.
La Flèche d’or a renouvelé son public en bobos du XX° de façon éclatante, le retour du rock se fait sentir chez des gens peu enclins à pogoter (il n’est qu’à voir le succès du bar Le Truskell), Frustration, enfin, a déjà partagé des affiches parisiennes avec Adult. (au Paris Paris, hypeux) et au Limelight avec le groupe Rock’n’Roll de Turkheim. Précisons que le groupe Frustration en lui-même n’est ni branché ni décroché de la scène rock plus authentique, puisqu’ils se sont aussi produits au Glaz’art, aux Puces de Cligancourt ou à la Boule Noire avec des gens comme Ausgang ou 999 (voilà qui ne nous rajeunit pas !)
On poursuit l’immersion totale dans le concert avec un « On The Rise » directement accrocheur et au refrain galvanisant ; avec « Blind » dont la voix aiguë rappelle celle de Jello Biafra. Le groupe ne recule pas devant les ambiances plus expérimentales avec des cordes raclées, et Fabrice pose avec les bras croisés dans le dos, très Rollins dans l’attitude. Presque 40 minutes de concert et une confirmation de tout le bien que j’entendais dire du groupe ici et là : merci Wytlyt !

Du côté des DJ, on remet une couche de vieilleries. Je tremble à l’idée de tous ces groupes que j’ai su éviter mais qui maintenant me paraissent fréquentables parés de l’aura temporelle. Un groupe peut acquérir le charme du suranné alors qu’on le trouvait juste con quand il était en activité…
Sur scène, un quatuor bien plus ancien s’installe paisiblement. Le chanteur annonce qu’un membre du groupe Pénélope est hospitalisé et que le troisième groupe ne jouera pas.
Je ne connaissais Charles De Goal que de réputation, confondant parfois les bribes d’information que je recevais dans ma jeunesse avec celles concernant les Complot Bronswick. Le public, par contre, maîtrise cette fusion de new-wave et de punk montée en hypnotisme (« Radio 1 »). Les guitares sonnent pré-noise, évoquant fugacement le son des Big Black américains. « Dans Le Labyrinthe », plus psycho, voire ringard, sait se faire un prétexte à un foutoir musical intéressant.

A l’aise et rigolard sur scène, les musiciens se réaccordent pendant que cinq fans réclament à grands cris leurs titres fétiches. Pourtant, même sur « Kling Klang », la salle de plus en plus hypeuse est davantage occupée à fumer qu’à chanter ou danser. Très souvent je pense à Dirty Sanchez et son « Fucking On The Dancefloor » dans lequel deux personnes se demandent si elles sont assez cools et si leur allure est tendance… Le public compact est attentiste, peu attentif. Même pendant le punk lugubre d’ « Ambiance Répétitive », ça discute sec derrière moi.
Et, alors qu’une nouvelle salve d’applaudissements salue « Exposition », je trouve le final poussif et pense avec regret aux deux premiers albums de Killing Joke : la France avait bien une bonne longueur de retard.

Photos : Jeanne Saint-Julien
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