Report de concert]
Lydia Lunch
30/10/2006 Le Divan du Monde Paris
150 à 200 personnes remplissent la petite salle lounge du Divan du Monde, son balcon, ses sièges et tables de bois pliantes, ses lampes cosy et ses colonnades un peu cheap. Une caméra suit Lydia depuis son arrivée à Paris, « pour une chaîne du câble », nous dit-on. La musique pour nous faire attendre est on ne peut plus appropriée puisque c’est la bande-son de « Twin Peaks » qui ondule dans le vide. Lumières vertes sur scène pour créer une ambiance empruntant autant à la piste de strip qu’à l’aquarium glauque. Test vidéo à 20h45.

Un gaillard chauve, de quarante-cinq ans environ, en costume noir, gagne la console pour lancer les sons, secondé par le batteur et percussionniste, clope au bec. Vrombissement de pales d’hélicoptères, caisse claire martelée : on se sera pas dans une de ces lectures planantes de librairie (encore que François Bon et Kasper T. Toepliz saccageaient bien l’environnement sonore) ni dans une de ces performances poétiques chics (encore que Joachim Montessuis ou Christophe Fiat effraient toujours leurs auditeurs). Retour aux années soixante-dix quand la no-wave rencontrait le spoken words. Même génération et faisceau d’influences qui la relient à Genesis P. Orridge, Diamanda Galas ou Eva O. Après, tout est affaire de style.

Le batteur frappe sur les bords métalliques en pétarades sèches qui cinglent les images d’une cathédrale détruite. Les séquences lentes se fondent les unes dans les autres. Arrivée de Miss Lunch qui accuse en partie l’âge sans pour autant manquer de féminité ou de prestance. « Same as it ever was, we are grave diggers ». Fossoyeurs qui poussent eux-mêmes les corps vers les tombes, le concept n’est pas neuf, c’est celui de la barbarie humaine, d’une société qui ne serait pas une maladie, mais un désastre (jeu de sonorités entre « disease » et « disaster »). A deux heures de Barcelone, la ville détruite de Belchite laisse admirer ses ruines écœurantes gagnées par la végétation. Lydia Lunch, cheminant sur scène, se projette dans ce décor de fin de guerre, celui-là même que les médias rechignent à montrer préférant parler de guerre propre, de dommages collatéraux et de contrats de reconstruction. Les dômes des églises sont filmés en contre-plongée et les vides laissés par les obus interpellent en même temps qu’ils suggèrent les orbites d’un crâne. Singeant la litanie religieuse, Lunch place un vide existentiel qui glace : la guerre n’est jamais finie. « It’s just energy » scande-t-elle et nous sommes sans doute plusieurs à comprendre que c’est une orgie (« it’s just an orgy ») en même temps que l’image stéréotypée de l’anarchie (« it’s just anarchy »). Les livres saints brûlent. Il ne reste rien et c’est sur cette absence que Lydia va maintenant placer sa philosophie de vie érigée en performance.

Les traductions complètes des textes déclamés sont projetés par instant, fragments compréhensibles qui posent un décor, eux aussi, en blanc sur fond noir. Les lettres pour se sauver, pour communiquer, coûte que coûte, avant que le noir se saisisse toute chose. Lydia Lunch est une femme qui offre, qui trouve sa voie en imposant aux autres, en sommant de choisir. Les restes d’un livre brûlé ressemblent à un cadavre. Le batteur use ses mains sur les peaux de ses percussions, spectacle sans faux semblant qui crée une entité trismégiste. Les rythmes se cassent dès qu’ils sont trop entraînants pour éviter tout aspect martial : il s’agit d’éviter que le public ne soit bercé ; le trio rejette l’idée de confort. Alors Lydia fixe un individu au choix dans le public pendant de longues secondes pour lui cracher sa vérité en face.

Mélopée arabisante, doigt levé bien haut pour aborder la place des femmes dans la religion, le rôle qui leur est dévolu, celui de la victime, subi ou accepté. La lumière est peut-être trop vive sur scène et s’accorde mal avec la faible réverbération sur la voix qui accentue les vociférations. Entre chant et discours, les dissonances crissantes appellent Annie à prendre enfin son arme. Puisque la violence est présente dans notre monde, provoque Lydia, il faut étendre le terrain de jeu. La violence est assumée, revendiquée, dangereuse. A la fois poétique et politique, Lydia interpelle par sa propagande affichée notre part sombre. Derrière elle, les images de ruines se déforment et se dressent en phallus ou se ratatinent en bandaison ratée. La caisse claire mitraille avec des balles qui ricochent sur nos côtes, élevant le taux de testostérone. Ces trois-là ne sont pas sur scène pour être aimés mais pour provoquer quelque chose que le public, maté, n’osera donner malgré les relances presque agressives et les questions rhétoriques de la dame.

Le climat se fait plus incertain dans le troisième mouvement. Piano, gémissements et pleurs d’une mère Nature qui meurt. La performance vocale bat son plein, le traitement de la partie vocale gomme les basses, épousant ainsi l’esthétique du batteur : tout sera plus métallique, moins humain. Le message se fait encore plus noir : la violence est aussi dans la Nature. A nous de provoquer une éclipse de l’âme, une désintégration positive, Nietzsche et Deleuze sont présents, tout près, mais les vidéos flirtent avec les visuels de serpents cosmiques un peu trop psychédéliques.

On bascule vers le thème de l’humain comme parasite ou comme virus. Lydia joue son jeu de la confession ultime (cf. « Paradoxia », son roman autobiographique), soulignant les aspects pousse au crime de la toxico défiant la mort qu’elle est devenue. La pulsion de vie se réfugie dans une mise en scène du jeu de massacre, très célinienne, les images de salles industrielles abandonnées suggèrent les jeux vidéos de tirs. « Tous mes héros sont des meurtriers », la phrase interroge la responsabilité de l’american way of life. Lydia Lunch a accepté d’être à son tour, et pour se défendre, le violeur, le sadique.

Fatalement, on en vient à la guerre des sexes. Sur des stridences sourdes les lieux précédents se teintent de rouge et deviennent les utérus détruits et pourtant prêts à en découdre face aux missiles masculins. Une nouvelle Eglise au vagin accueillant est là et nous attend. Lydia jette son verre au sol, il se brise. Fin des convenances. Là est la « vraie pornographie » qui donne son nom à la tournée.

Dernier mouvement. L’Eglise créée marque-t-elle une limite ou un aboutissement ? La Rédemption est-elle possible ? Lydia Lunch utilise et retourne les armes de l’adversaire, se repaît du dégoût qu’elle ne manquera pas de provoquer par son apologie du crime, du meurtre ou de la loi du Talion. Par le plaisir aussi que l’on prend à imaginer notre propre violence ou force vitale lâchée. Elle quitte la scène en la laissant symboliquement dans l’état d’un champ de bataille, la boucle est bouclée. A nous de trouver d’autres solutions, elle est en vie et c’est tout ce qui compte.

Photographies : Jeanne Saint-Julien / www.jeannesj.com
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