21 grammes, le poids de l’âme qui s’envole. Le corps reste avec nous quelque temps, ce n’est pas encore tout à fait le vide.
Chloé Saint-Liphard, présence diaphane à la scène, cette insaisissabilité. Cette force en elle, en contraste avec la fragilité de la silhouette. Le noir de la robe longue, cette voix d’éther et que nous reconnaissons à la seconde : celle qui nous accompagne, depuis des dizaines d’années, ou en tout cas depuis que nous sommes tombés, chacune et chacun d’entre nous, sur notre "premier" Collection d’Arnell-Andréa ou sur cette curiosité dévoilée sous l’éphémère alias Myrtille K : "Quel Scandale !", single paru en 1987 et sur la couverture duquel Chloé a ce regard à mi-chemin entre circonspection, étonnement, effarement naissant. Lointain et avec nous, en même temps. Si vous n’étiez pas un intime de Chloé mais que vous la regardiez sur scène, vous vous demandiez toujours en quel point de l’espace l’âme naviguait. La regarder, c’était faire face à l’indicibilité de ce qui nous travaille, de ce qui travaille l’autre.
Cofondatrice de Collection d’Arnell-Andréa avec Pascal Andréa et Jean-Christophe d’Arnell, son grand compagnon de vie, Chloé a cette manière de chanter au registre élégant et resserré, élément caractéristique d’une colorimétrie de groupe extrêmement typée, unique. La voix : celle qui chante le trouble, le temps qui passe, la dentelle des cicatrices, les feuilles mortes – cette voix, l’un des marqueurs fondamentaux d’une œuvre poétique restée sans équivalent dans le paysage sonore francophone depuis le milieu des années 1980. Suggestion maîtresse. Quoi qu’il se passe, que l’heure soit aux vapeurs de cordes ou à la puissance physique, telle celle animant The Bower Of Despair (2004), la voix de Chloé est là qui transporte les mots et les enrobe d’un supplément de mystère. Cette force en elle, singulière, ce grain et ce style qui percent sans rien écraser. Matthieu Malon, de Laudanum, en sait lui aussi quelque chose.
Collection d’Arnell-Andréa avait donné un concert le 7 mars dernier à l’Entrepôt d’Arlon (Belgique), un autre le 8 à Paris, au Badaboum. Une date avait ensuite été annulée le 20 juin, à la Crypte Rosa Crvx. Et puis il y a eu ce silence. Celles et ceux qui soudain apprennent restent sans voix. Le poids d’une âme ne se mesure qu’à l’aune de ce qu’elle nous laisse.