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Livre
09/03/2020

Alain Damasio

Les Furtifs

Éditeur : La Volte
Genre : dystopie rêveuse et optimiste
Date de publication : 2019/04/18
Photographie : Adrien Barbier (licence Creative Commons)
Note : 90%
Posté par : Sylvaïn Nicolino

Il serait rageusement stupide de passer sous silence le nouveau roman de Damasio. Fortement engagée politiquement, cette somme dystopique passe en revue les nouvelles alternatives et les modes de lutte de notre début de XXIème siècle. On pourrait aisément établir un parallèle entre les formes de mobilisation que recense ce roman et celles établies dans la liste expliquée de l'ouvrage Constellations, Trajectoires révolutionnaires du jeune 21° siècle. Rien que pour ces actions de résistance, le livre est une petite jouissance libératrice : on vibre au récit de l'assaut du building BrightLife à occuper, la bataille navale de l'île de Porquerolles sont deux grands moments de la littérature épique française.

En parallèle à ces modèles d'affrontements et de désobéissance civile, l'auteur établit une réflexion philosophique sur nos rapports à la sécurité (accepter que le risque zéro n'existe pas), au manque affectif (discuter avec son égal digital), à la création d'une identité semi-virtuelle (statut social, zonage de l'espace urbain qui ouvre ou ferme des lieux), à la défiance (peur et rejets racistes des différences sous toutes leurs formes) et au besoin aimanté de l'Autre (quand le monde virtuel est plus réconfortant que le réel). Dans un monde hyper technologique, très proche du nôtre dans ce qu'il implique de servitude volontaire et d'adhésion aux réseaux et big-data, les propos de ses personnages - en lutte ou en soumission avec la facilité et la beauté des interfaces proposées - ouvrent des perspectives dérangeantes.
À quel moment le doigt que notre société globalisée a offert aux géants du monde (dit) moderne s'est-il fait happer jusqu'au coude ? Les Mennonites, Mormons et autres Amish auraient leur réponse. Le futur c'est aujourd'hui, la bascule s'est sans doute faite lorsque le consumérisme s'est associé à la dématérialisation de l'argent, lorsque l'anonymat s'est emberlificoté avec la fin de la vie privée, lorsque la vie politique a tiré profit de la démobilisation de la majorité.
Ici, on sourit avec inquiétude face aux possibles du doudard, un doudou mimétique intégré dans une maison œuvre d'art, et on adore les possibilités technologiques offertes aux membres du commando du Récif lorsqu'ils traquent les furtifs, ces entités changeantes et invisibles.

Dans cet apprivoisement progressif de cette autre forme de vie (ne pas trop en dire de l'intrigue), plusieurs tribus se croisent. Là encore, le parallèle avec notre société est évident, entre les militaires restés humains, les universitaires perchés, les jeunes tagueurs, les fondus à la transe et au chamanisme, les prophètes aguerris et les parents aimants, Damasio crée une brochette de personnages archétypaux qui gardent pourtant toute leur humanité. Ce sont des frères et sœurs, des cousins, des voisins et voisines.
Chacun ou presque a son langage, en mutation au cours du récit. La syntaxe, les graphèmes, les sonorités et le rythme des phrases forment une sarabande hautement poétique. L'énumération de slogans, de pensées, de mots-codes titille l'imaginaire à un haut degré et les références intellectuelles sont très nombreuses, au point qu'on tient parfois un livre "trop parfait"...

La ville du futur se dessine : elle est gangrenée par l'ultra-capitalisme (les marques achètent les cités, ou les usurpent), connectée et séparée en zones selon les castes établies. Le profilage bat son plein et quelques cours clandestins viennent faire sens. Ces villes sont en France, on est encore loin des centres névralgiques de skyscrapers façon Manhattan ou Dubaï. Cette taille humaine et ces quartiers dont les appellations survivent portent mémoire ; et de cette mémoire peut jaillir la révolte populaire.

Les Furtifs réjouit parce que la Victoire arrive au bout du compte. Le peuple vu par Damasio est encore massivement jeune et impliqué, prêt à la défaite en chantant. C'est ce qui le sauve. Notre monde actuel est sans doute plus résigné, moins enclin à saisir ses rênes pour renverser les cavaliers qui le guident. Ceux qui luttent sont ceux qui vivent, mais ils sont peu et se prennent des retours de bâton. Par ce livre, Damasio redonne foi, crée des liens qui brisent les clivages, offre une foule souvent messianique, une allégorie des soulèvements et des créations d'univers.
Ce n'est pas un hasard si les furtifs jouent avec les mots : le langage poétique nous libère tout autant que la novlangue étrique nos horizons perceptifs.