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Album
28/02/2024

Anja Huwe

Codes

Label : Sacred Bones Records
Genre : synth rock se cherchant
Date de sortie : 2024/03/08
Note : 60%
Posté par : Sylvaïn Nicolino

Il serait tentant de disséquer cet album avec en horizon la carrière discographique du groupe culte X-Mal Deutschland. De débusquer les éléments qui relient 2024 avec les années 1980, cherchant un rythme issu de Fetisch (1983), une note de synthé venant de Tocsin (1984), une résurgence dans le chant émanant de Viva (1987). Et trop peu de gens ont pu écouter Devils, sorti dans l'indifférence générale en 1989...

Ce travail minutieux viserait à flatter les souvenirs des amateurs de ces années, anciens gothiques ou récentes curieuses, ce serait vouloir que tout s'imbrique, comme si 1989, c'était hier. Mais le temps a passé pendant de nombreuses années et le nom d'Anja Huwe attire les journalistes et les fans par l'entremise d'un dossier de presse et d'une promotion. Nous en resterons là. La méthode pour analyser et rendre compte de cet album mettra de côté, elle, le pedigree, trop longtemps fourvoyé sans production même si les fans auront déniché en 2019 la participation d'Anja sur "Sex to go" de Delinquent, l'album poly-chants de Mona Mur. Là où un album solo de Robert Smith porterait encore trace de l'histoire discographique de son groupe, actif, l'album solo d'Anja Huwe se démarque des productions d'X-Mal Deutschland et de leur trop lointain contexte (le groupe ayant officiellement splitté en 1990). Et, disons-le tout net, il est malaisé de trouver des réminiscences.

Bien sûr, la dame ne fait pas de la variété, ni de la trap et encore moins de la tropical house... On reste dans un attendu de rock électronique sombre, ou plutôt mélancolique, et "Zwinschenwelt" porte les marques spirituelles de ce passé. La composition globale est réfléchie : "Skuggornas" est une ballade bien troussée, en anglais, un mid-tempo languide, avec quelques effets de positionnement de la voix qui font mouche. Un beau titre. En fin de disque, la parenthèse qui se ferme touchera les mêmes zones sensibles avec "Hideaway", piano et bruitages proches des arrangements du Peepshow porté en son temps par une autre Déesse du rock gothique. Entre ces deux extrêmes, les titres offrent une palette variée. C'est astucieux.

Quelques éclairs apportent leur fracas émotionnel. C'est la surprise de l'attaque rock industrielle de "Rabenschwarz" (deuxième titre, bien placé) dont la structure est intéressante et réussie, mais pour laquelle la prise de son et le mixage sonnent mal à notre goût : les rythmiques sont en retrait, les guitares étouffées, cadrant mal avec la netteté de la voix et des pointes de basse synthétique. Le morceau y perd en impact, comme si la démo attendait encore un mixage ou un son plus résolu. En revanche, le succès d'"O Wald" est immédiat. Une ritournelle captivante dans son mode mineur conjugué sur plusieurs pistes, des semblants de voix d'enfants dans le lointain (violon synthétique ?), la voix qui murmure (sous-mixée, certes), avec un doublon masculin sur quelques mots pour le refrain. Un peu plus tôt, "Exit" avait opté pour une ambiance lourde, profonde, une sorte de darkwave au ralenti, une traversée dans un couloir étroit, marquée par des rythmiques synthétiques bien trempées et des triturations, bidouillages intrigants. La voix nage là-dedans, à l'aise, se plaisant dans ce climat cotonneux, étouffé, y trouvant grâce et élégance avant la colère finale, à peine tempérée par un chant modulé et le retour en force d'une nappe de claviers.

En seconde main, on trouvera des titres intéressants : "Pariah" réussit son refrain et ses tonalités sourdes permettent tout de même d'entendre les arrangements et samples, les petits détails qui habillent cette déclamation manifeste. "Zwinschenwelt" fonctionne aussi, mais sans éclat. "Sleep with one Eye open" arpente les terres de Switchblade Symphony, vaguement de Siouxsie, porté par une jolie partition rythmique et des arrangements là encore pléthoriques ; mais une fois de plus, il manque un éclat, une évidence (et la fin qui hésite entre un fade et de nouveaux accords reflète ces indécisions). "Living in the Forest" part de bonnes idées, mais sonne daté ; il est aisé de forcer ce titre à devenir un tube car il en a l'apparence, mais ce serait injuste par rapport à d'autres sorties de 2024, déjà plus immédiates.

Anja a évolué, c'est un fait, et sa musique a de quoi parler ; toutefois, un certain manque de créativité et des faiblesses dans la production gênent passablement. Se remettre en route nécessite des impulsions et une folie douce que l'aide de Mona Mur (on y revient) n'a pas suffi à valoriser. L'album se révèle alors une curiosité avec cinq titres à retenir sur neuf, et se défendra comme une démo, force est de le constater.

Tracklist
  • 01. Skuggornas
  • 02. Rabenschwarz
  • 03. Pariah
  • 04. Exit
  • 05. O Wald
  • 06. Zwinschenwelt
  • 07. Sleep with one Eye open
  • 08. Living in the Forest
  • 09. Hideaway