Magna Silentia, "le grand silence"… C’est aussi le titre d’un magnifique documentaire de Philip Gröning sur le quotidien des moines chartreux, sorti en 2005. À travers ces oeuvres, nous sentons le besoin de se recueillir, de faire la paix avec soi-même, de trouver une harmonie face à la douleur ou à l’agitation mortifère du monde qui nous entoure. Aussi, cet album d’Arcana, le premier composé de nouveaux titres depuis As Bright As A Thousand Suns (2012), fera date, et ce, pour plusieurs raisons : pour ses qualités musicales (nous le verrons), pour sa parution à nouveau chez Cold Meat Industry, et pour son propos. En effet, Peter Bjärgö a composé un requiem, une ode funèbre dédiée à Vendela, la fille qu’il a eue avec sa femme Cecilia, décédée le 26 octobre 2024, à l’âge de vingt-deux ans. Tout l’opus est imprégné par cette tragédie.
Des voix d’anges s’envolent, funestes et cristallines. Exprimer artistiquement sa détresse, un exercice cathartique puissant… Les premières notes de "Det Stora Tysta" imposent le ton de Magna Silentia : obscur et solennel. Ce premier morceau s’impose par la richesse des timbres. Une psalmodie céleste portée par un chœur uni par la vision de son compositeur. Peter Bjärgö se rapproche d’emblée des œuvres les plus poignantes d’Arvo Pärt et de tout le courant du "holy minimalism". Aucun effet, juste la simple beauté d’un chant a cappella. Cette exploration d’un classicisme sombre se répète à plusieurs reprises sur l’album, notamment sur le très beau "Natura est Templum", proche du "Fratres" du même Pärt et du "Lacrimosa" de Zbigniew Preisner ; seul le morceau-titre ouvre la voie vers la lumière…
Ainsi, Magna Silentia se divise en deux sections distinctes. En effet, la partie chorale laisse la voie à intervalles réguliers à des compositions de dark ambient teintées d’indus. Celles-ci se distinguent également par une forme de dépouillement, mais aussi de dureté. Les Suédois jouent avec nos nerfs et nous font vivre un cauchemar, tant les sonorités sont caverneuses et inquiétantes. "The obsidian Mirror" est une litanie lugubre, qui peut évoquer Svartsinn et les productions du label Cyclic Law ; idem pour l’angoissant "Somnia Intus". Enfin, par moments, le son plus traditionnel d’Arcana émerge, lorsque Peter pose sa voix en particulier. Cet aspect est développé sur "The adversity Bell", "The Collapsing of all Light" (le titre le plus darkwave néoclassique) et surtout sur "An innermost Sanctum".
Peter et Cecilia Bjärgö ont rendu un magnifique hommage à leur enfant disparu. Et comme toujours chez Arcana, la retenue et la pudeur sont à l’honneur. Aussi, nous pensons que le groupe a gravi un échelon supplémentaire dans l’excellence musicale. Au risque sans doute de dérouter, car il fait ici un pas de côté par rapport à son style habituel. Bien sûr, certains éléments se retrouvent, mais l’ensemble navigue dans une atmosphère farouchement ténébreuse assez inédite. La formation d’Eskilstuna délivre un opus d’une rare intensité à la hauteur de certains maîtres de la musique contemporaine la plus émouvante. Il a fallu du temps au couple pour faire pleinement son deuil et il est parvenu à exorciser sa peine de la plus belle des manières. Pour le dire simplement : c’est grand !