La première fois que j'ai entendu la musique de Cabaret Voltaire, c'était à la fin de l'année 1986, sur les ondes radio. Il s'agissait d'un morceau enregistré en concert en 1979 qui débutait l'album Live At The YMCA. La raison pour laquelle je m'en souviens encore est que l'animateur avait interrompu le morceau en plein milieu disant que c'était une musique "dépressive" et "tragique" même si elle était "valable". Cela m'avait d'autant plus surpris que le titre était hypnotique, avec une guitare d'une incroyable beauté qui semblait venir d'un autre monde et finissait par recouvrir les discussions du public. Il s'agissait au final de "The Voice of America / Damage is done", morceau que l'on trouve en introduction du séminal Voice Of America. Pourquoi avaient-ils programmé Cabaret Voltaire vu que visiblement l'animateur avait une relation d'attirance/rejet vis-à-vis de leur univers sonore ? Le groupe devait être important pour cela. Je décidais de creuser et allait bien vite tomber sur leur hit post-punk "Nag Nag Nag" et découvrir bribes par bribes l'œuvre monumental de cette formation britannique originaire de Sheffield, la ville de Human League ou Clock DVA.
Amis de Joy Division, signés sur le label de Throbbing Gristle, Stephen Mallinder, Richard H. Kirk et Chris Watson ont posé les bases à la fin des années 1970, à l'instar de ces deux autres groupes, de tout ce son froid, électronique et aliéné qui nous fascinait et qui faisait écho à notre jeunesse. Ils se disaient eux-mêmes "journalistes" d'un monde psychotique et utilisaient les bulletins d'informations, samplaient des films, bidouillaient les instruments et voix avec multiples effets et proposaient des univers graphiques faits de collages qui reflétaient notre fascination pour les radios, télévisions, VHS, le multimédia, tout en habitant ces univers grouillants et technologiques par une émotion critique et troublante. Avec une discographie très dense, Cabaret Voltaire a expérimenté ce son cold/industriel sur sa première trilogie de 1979-1981, Mix-Up/The Voice of America/Red Mecca, développant un goût de plus en plus recherché pour les soundtracks ("A Touch of Evil", Johnny Yesno). Puis, comme leurs copains de New Order, ils se sont tournés vers des musiques volontairement orientées dancefloor, initiant un genre hybride dans lequel on trouve les prémices de l'EBM, de la new beat et de l'acid house, tout en piochant dans le krautrock pour l'aspect motorik lancinant des rythmes. On pourrait parler d'une autre trilogie pour The Crackdown/Micro-Phonies/The Covenant, The Sword And The Arm Of The Lord qui s'étend elle sur les années 1983-1985. Ces disques sont devenus tous des classiques aujourd'hui et restent parmi les plus influents du début des années 80. Je me souviens aussi de l'article d'un journaliste qui à la fin de cette décennie se plaignait que, dans toutes les démos qu'il recevait, les groupes imitaient soit The Sisters Of Mercy soit Cabaret Voltaire.

Le temps a passé depuis cette époque, Richard H. Kirk nous a quittés en 2021 et le groupe semblait totalement enterré, puis alors que j'étais en Angleterre en fin d'année dernière, j'entends tout le monde parler de leur retour et se précipiter sur les places pour des concerts exceptionnels à Sheffield ou Brighton. Les avis sont élogieux. Chris Watson et Mallinder sont apparemment en forme. Impossible de rater donc la date prévue à l'Elysée-Montmartre ce 5 juin 2026, coincée entre deux autres formations mythiques notées sur mon agenda, Public Image Ltd et 16 Horsepower. Tout cela ne nous rajeunit pas, mais allons nous rincer l'œil au cas où nous raterions quelque chose d'exceptionnel. D'ailleurs, toute la France a fait le déplacement, et j'ai même envie de dire que le Sud-Ouest est en force. D'emblée, je papote avec des Écossais venus eux-aussi pour l'événement. Juste pour dire à quel point les Cabs restent un projet fédérateur et à quel point cette tournée finale pour célébrer plus de 50 ans de musique est un événement.
Dès l'entrée sur scène, il faut mentionner une déception de taille : Chris Watson n'est pas là ! Pas d'explications. Trois musiciens un peu plus jeunes accompagnent Stephen Mallinder. Pas des inconnus non plus vu qu'il y a Benge aux percussions électroniques (oui, celui qui a travaillé avec John Foxx), Finlay Shakespeare aux machines et Eric Random à la guitare et aux synthés (vieux compagnon de route). Le casting est donc plutôt pas mal et d'emblée, Cabaret Voltaire remet les pendules à l'heure. L'électronique claque, sèche et froide comme un bon vieux Kraftwerk. Le son nous hypnotise de suite. Les basses sont très fortes. D'emblée, l'album The Crackdown est mis en avant. Pas leur meilleur mais c'est une bonne entrée en matière. C'est vraiment avec le titre "The Set Up" qu'on se prend l'émotion dans la gueule. La basse de Stephen et la guitare de Random nous enveloppent. C'est aussi beau que la première fois que j'ai entendu ce morceau figurant sur leur premier EP, Extended Play. Les vidéos ont incroyablement bien vieilli. Elles se superposent, clignotent en mode flicker, s'étalent comme des couleurs sur une toile. Avec "Landslide" et "Seconds too late", on ne sait plus si tout cela est réel tant les morceaux défilent une trame onirique qui semble venir du plus profond de l'inconscient. Mon disquaire appelait ça de la "musique psychologique" quand j'étais ado. Cette série de titres de la première période cold/post-punk séduit définitivement le public vêtu de noir. On en revient ensuite aux années 1983-1984 et ce son EBM acide de The Crackdown/Micro-Phonies et on regrette quand même que les rythmiques aient été simplifiées pour plus d'efficacité. Au final, on aimait bien le côté bancal, déstructuré et halluciné des enregistrements. Alors que là tout est métronomique, puissant, presque terrassant, comme par exemple les versions de "Taxi Music" et "Yashar" qui abandonnent leurs textures de soundtracks pour nous aplatir sur le dancefloor.


En tant que concert hommage à Richard H. Kirk, nous avons droit à tous les plus gros tubes du groupe : "Just Fascination", "Nag Nag Nag", "Do right" jusqu'à "Sensoria" pour finir. Nousn ne boudons pas notre plaisir mais c'est vrai qu'on aurait aimé peut-être des morceaux plus surprenants (il y en a tellement!). Pourquoi pas "Premonition", "Silent Command", "Red Mask" ou "Walls of Jericho" ? Ou peut-être un des titres où les sons industriels se mêlent à des ambiances plus free jazz, comme sur "Badge of Evil" ou "Wait and shuffle" ? On ressort quand même du concert avec un gros sourire sur le visage. C'est la première et sûrement la dernière fois que je vois Cabaret Voltaire. Etait-ce réel ? Même mes photos sont floues comme dans un songe fiévreux. Je partirai ensuite rejoindre des amis jusqu'à tard dans la nuit et alors que les lumières du petit matin se lèveront, je me demanderai encore à quel truc cinglé j'ai participé.