Dans les formulations, il y a quelque chose de moins systématique et plus fluctuant chez Chiron que dans Ikon : un groupe (trop) tôt quitté par son premier chanteur, Michael Aliani (anciennement Carrodus) et marqué pour toujours par ses écritures et une voix en suave gravité (vous la reconnaîtriez à mille lieues, et les premiers formats longs d’Ikon gardent un charme difficilement dépassable - cf. In The Shadow Of The Angel, 1994). Chiron, formé en 1997 après son départ, est l’entité à géométrie quelque peu variable qu’il mène aujourd’hui aux côtés d’un autre Ikon, le bassiste Dino Molinaro, mais aussi le guitariste Ivan Bullock (Mystral Tide, Minorarc) et le machiniste et faiseur rythmique Ernie Oppenheimer.
En travail depuis 2022, le nouvel et sixième format long des Australiens, A Dark Beauty, formule une proposition climatique : le trio demeure dans un feutre obscur ("Out of Time"), un flottement. Sur l’ouvreur "A dark Beauty", Aliani gère en suspension, presque en distance, le motif de refrain, celui qui suggère la chute. Sentez cet effet de déport, ce malaise...
Mais ce feutre ne résume pas la démarche. Tout du long, ce line-up exprime une énergie en fluctuation. A Dark Beauty est une pièce composite. Certains gestes, plus en nervosité, rappellent forcément, mais à leur manière, la puissance et cette tension enténébrée qui caractérisaient les premiers Ikon. "The Hunted", caractéristique, a d'ailleurs tout d’un futur classique : les guitares de Bullock (plus ouvertement en technicité que celles de l’exposé ikonien) parlent, et le groupe soigne les détails (les discrètes ornementations cordées apportent un supplément d’élégance). Les apports de Bullock, dans leurs épaisseurs, métallisent sensiblement les reliefs ("Take you") mais sans encombrement. C'est une peinture. Il y a une maîtrise, un sens des formes, le respect d’équilibres fondamentaux. Une organicité bienvenue toutefois, qui saura rester en retenue ("Flesh and Blood" a lui aussi quelque chose de l’Ikon des premiers jours). Organicité confortée par les basses typiques, froides, bouclées et en pesanteur de Molinaro ("Watching", hypnotique).
Il y aussi, au-delà des évolutions de la forme, une fidélité à soi, à ce qui motive : Chiron, qui formule en 2026 une chimie inédite, ne se départit pas d’un certain intimisme... et encore moins de sa fibre exploratoire : comme toujours, la limitation des options de forme est rejetée. Les possibilités de la technologie sont explorées, permettant de formuler et combiner des rythmiques qui, au besoin, vous transporteront vers des univers plus electro ("What I seek", trance pop en apesanteur). La série de neuf compositions originales qui composent le menu principal – avant la série de remixes complémentaires – se conclut néanmoins par "Oblivion", dont l’organicité dominante vous rapproche des terres "familières", renforcée par les apports vocaux d’Yvette Winkler (Vaselyne).
Quatre remixes complètent et bâtardisent un menu mis en valeur par le soin apporté par Dark Vinyl à la forme du digipack : outre le fait qu’ils permettent d’augmenter la proposition, les remixes concluent le périple par, là encore, la mise en œuvre un principe d’ouverture. Paradox Obscur, Imbibe et SIRIUS ont mis la main à la patte mais nous retiendrons surtout la réfection assurée par Chiron lui-même sur "Slipping away" : une version émouvante du morceau ayant donné son titre au cru studio 2005. Piano et couches synthétiques en relative discrétion (mais en authentique drama), ouvrent le bal pour 7 minutes et demi d’un voyage dont vous vous souviendrez. Une conclusion aussi forte que celle qu’aurait pu offrir une composition originale, pour un Chiron stylisé, osmotique et pleine réussite. A Dark Beauty : une morosité urbaine, les affres des flottements intimes.