Quelle belle surprise que ce retour de Contrastate ! Le trio formé par Stephen Meixner, Jonathan Grieve et Stephen J. Pomeroy a travaillé pas moins de dix ans sur ce nouvel opus qui prend pour inspiration principale les films giallos des années 60, 70 et 80, ces fameux thrillers érotiques italiens hyper stylisés et psychanalytiques rendus populaires par des cinéastes comme Mario Bava, Umberto Lenzi ou Dario Argento. Les titres mêmes des morceaux rendent hommage à ces œuvres, tout comme l'esthétique du disque avec ces alignements de poupées qui nous ouvrent les portes de l'inquiétante étrangeté.
Débutées en 2014 et finalisées en 2025, ces huit pièces sonores prouvent aussi la virtuosité de Contrastate dans l'art du collage à générer des ambiances schizophrènes et hantées. Le titre de l'album ne fait pas que s'en référer au genre cinématographique dont il est question ici, mais renvoie également au premier album du groupe en 1989 : Seven Hands Seek Nine Fingers. Au final, leur style est là plus que jamais : le mélange de folk et d'indus, les assemblages étranges et sinistres, les expérimentations acoustiques, les drones hypnotiques, les chants intemporels... Dès l'introductif "Broken Mirrors, broken Minds", on n'a aucun doute sur l'univers dans lequel on va se plonger : percussions rituelles, soupirs d'une messe terrifiante, densité postindustrielle, sonnerie aux morts, cymbales et cloches, bandes magnétiques glaçantes... Pas d'ambiance guillerette. Contrastate envoie du lourd avec une maîtrise rare et, dans ces amas de sons grinçants, on sent clairement Ennio Morricone dans sa phase la plus dissonante, celle qu'il avait développée justement dans les films de Dario Argento ou Aldo Lado du début des années 1970.
Menace et angoisse continuent à se développer sur "Spasmo" à la limite du dark ambient où les beaux sons longs et puissants sont perturbés par tout un tas de bruits concrets et grinçants. Malgré cela, une basse, une guitare ou des percussions peuvent se faufiler, et on ne peut s'empêcher de penser aux morceaux de Coil ou The AntiGroup qui faisaient la part belle aux climats de film d'horreur. "The Tongue of Fire" va toujours plus loin dans les orchestrations apocalyptiques, comme une rencontre fortuite entre Nurse With Wound, Penderecki et la BO d'Eraserhead sur une table de dissection. Bandes inversées, résonances spectrales, corridors infinis, orgues funèbres, Contrastate en finit par inventer une sorte d'abstract jazz d'outre-tombe. Les sons vont et viennent, menaçants comme des nuées de moustiques carnassiers, même quand les synthés et la rythmique sont plus entraînants ("My Colours runs through your Veins"), nous amenant à une électro d'états seconds.
Sur "Interrabang?!", ce sont les bruits de moteur qui accompagnent un soft jazz langoureux. Inutile de préciser que les poursuites en moto se transforment en pure terreur ténébreuse. Cuivres lugubres, gargouillements crépusculaires, Contrastate crée la bande-son du trauma et de la tourmente psychologique. Pourtant, les chants lyriques et les rythmes jazz continuent, imperturbables. "House of Tears" commence, quant à lui, comme du Test Dept : tomes martiaux, saturations, climat lourd et industriel. Mais tous les morceaux sont mouvants, instables, comme pris dans une tempête où ricanements et chants de sirène se confrontent, une toile claustrophobe, incroyablement dense. Un violon est trituré sur fond de machineries. Une chorale reste extatique malgré les guitares noise. Parfois de belles mélodies émergent de ce maelstrom chaotique ("The Perfumed Scent of the Surgeaon's Wife") ou une douce mélopée orientale ("An Exercise in Defascination") même si l'apocalyptique finit toujours par dominer.
Le cinéma giallo a clairement offert l'inspiration à Contrastate pour nous livrer son plus bel album depuis longtemps. Remarquable.