En 2020, Corpus Delicti renaît. Haute figure 90’s des scènes dark en France, le groupe originaire de Nice a soulevé l’émotion collective du temps de sa "première ère". Plusieurs albums studio marquent les mémoires mais les tensions internes mettent fin à une aventure intense à tous les sens du terme. Il en reste une organicité, une romance désespérée, féerie trouble aux guitares acides aux rythmiques empreintes de tribalisme. Certains membres finissent par se retrouver en musique au sein du projet Press Gang Metropol mais c’est vraiment en 2020 que se produit l’inespéré. Une renaissance de Corpus Delicti sur scène, provoquée par une conjonction de phénomènes positifs : un intérêt renaissant à l’international pour l’œuvre du groupe et une manœuvre enclenchée par la batteuse Roma.
Si les problèmes de santé de cette dernière n’ont pas permis au line-up originel de retrouver la scène, les trois membres historiques Sebastien Pietrapiana (chant), Franck Amendola (guitares) et Christophe Baudrion (basse) maintiennent le cap, défendent l’héritage et sont parvenus à faire revivre, en toute splendeur, le fond de catalogue en performance live. Seconde jeunesse, musicalité de grande maîtrise. Après l’intérim assuré avec brio par Laurent Tamagno (M83), c’est le vaillant Fabrice Gouré qui occupe aujourd’hui le poste de batteur, à l’heure de la sortie de ce qui n’était pas encore imaginé – imaginable, y compris pour eux-mêmes ? – il y a cinq ans : un nouvel album, Liminal, qui transporte toute la chair dramatique et l’intensité physique de Corpus Delicti. Une collection typée, au son mûr et dont la matière émotionnelle se charge de toute l’expérience accumulée par les musiciens depuis la fin de la première aventure.
L’œuvre fera date. Liminal sort le 28 novembre 2025, et Corpus Delicti parle à Obsküre de l’état de l’art.
Obsküre : Liminal était du domaine de l’inespéré à l’époque de votre retour en 2020. Nous ne connaissons d’ailleurs que trop cette tendance des "anciens" à se reformer ou à perdurer pour ne faire vivre que le fond de catalogue sur scène, au risque de se cantonner à l’exercice nostalgique… Aujourd’hui, quelle émotion personnelle éprouvez-vous face à l’état de l’art 2025 de Corpus Delicti ?
Sébastien : Plutôt fiers du travail accompli. Nous ne voulions pas un album de plus, nous ne l’aurions pas sorti si nous n’étions pas convaincus par la qualité de ces titres. C’est à la fois un aboutissement et une renaissance.
Franck : Nous avons su garder une façon d’écrire qui nous est propre et par la force des choses, le son s’est modernisé.
Chris : C’est devenu finalement une évidence de faire de nouveaux morceaux. L’alchimie était toujours là, nous avons senti que c’était le moment.
Il y a cinq ans, Corpus Delicti revenait certes à la vie mais ce n’était pas tout à fait la première fois que certains d’entre vous vous retrouviez puisqu’il y avait eu, à une certaine époque, le projet Press Gang Metropol. Quelles que soient les tensions ayant pu marquer l’histoire de Corpus Delicti, il y a ce quelque chose qui fait que vous finissez par vous retrouver. Quel est ce "quelque chose" ?
Franck : Nous sommes faits pour être ensemble. C’est tellement évident.
Sébastien : Il y a cette chose impalpable qui fonctionne quand nous sommes ensemble pour composer. Je pense que nous nous inspirons les uns les autres. C’est une chance. Certains musiciens peuvent passer leur vie à jouer sans connaître ça.
Comment l’artiste pluridisciplinaire Jean-Luc Verna arrive-t-il dans l’histoire de Liminal ? Comptiez-vous l’impliquer dès le départ dans autre chose que le travail sur du graphisme, ou ce travail n’est-il pas lui-même le déclencheur de votre coopération ?
Sébastien : Ce n’est justement pas le déclencheur. L’idée de faire appel à Verna est d’abord venue pour le clip de "Room 36". Il était le personnage qu'il nous fallait. Nous étions de grands admirateurs de son travail en général, nous lui avons proposé et il a accepté dans la minute qui a suivi. En nous penchant de plus près sur ses oeuvres, nous sommes tombés sur cette illustration qui représentait exactement ce que nous imaginions pour Liminal. Encore, une fois, il a donné son accord avec enthousiasme. C’est donc une vraie collaboration et une rencontre qui a compté… et qui comptera encore !
Qu’est-ce qui vous attire vers ce que fait Verna ?
Franck : Cet univers décalé, sans concessions. Aujourd’hui, tout a tendance à être lissé et formaté, c’est l’inverse de ce qu’il est. Et cela nous correspond parfaitement.
Lorsque vous avez commencé à travailler sur les nouveaux titres, cela a pris la forme pour l’auditoire du single et 45t "Chaos/The Crown", salué par l’auditoire. Etiez-vous au moment de cette parution à un stade de travail embryonnaire, était-ce simplement la "relance de l’art" et un test de réception publique, ou étiez-vous déjà plus avancés sur la composition de la nouvelle collection ?
Christophe : Nous n’étions pas vraiment avancés. C’était plutôt un test, mais l’idée de faire des nouveaux morceaux était déjà là.
Sébastien : "Chaos" s’est tout de suite imposé comme le morceau parfait pour revenir. À la fois très Corpus mais tourné vers l’avenir. Les réactions qui ont suivi nous ont certainement mis en confiance et donné envie d’aller plus loin.
Quel contexte a présidé au départ du batteur Laurent Tamagno, remplacé aujourd’hui par Fabrice Gouré ? Laurent, hors "Crash" et "Chaos", a-t-il participé en quoi que ce soit à la structuration des titres de Liminal, ou Fabrice a-t-il assuré le gros de l’assistance sur leur formalisation ?
Sébastien : Laurent avait dans l’optique de participer à la tournée de reformation. Lorsqu’il a été question de composer de nouveaux titres, naturellement, il s’est investi là aussi. Mais il nous avait dit qu’après la tournée en Amérique Latine, il retournerait à ses compositions personnelles et sa vie familiale.
Fabrice : Il y avait déjà des lignes directrices, et je me suis investi dans les morceaux en chantier. Je joue donc sur tous les titres de l’album à part "Crash" et "Chaos". Certains ont aussi été composés par nous tous, ensemble, comme "Under his Eye" ou "Liminal".
Fabrice faisait-il partie de votre sérail ? Qu’est-ce qui explique que ce soit lui qui ait intégré Corpus Delicti ?
Christophe : C’est d’abord un ami avec lequel j’avais déjà joué. Nous nous entendions très bien. Pour moi, c’est avec lui que ça fonctionnait le mieux au niveau de la section rythmique basse/batterie. Et surtout, il fait des Spritz mortels.
A-t-il comme Laurent eu des échanges avec Roma sur la typologie des batteries de Corpus Delicti ou cette transmission s’est-elle davantage faite entre Laurent et lui, si elle a eu lieu ?
Fabrice : Non, j’ai retravaillé seul, mais en essayant le plus possible de me caler sur le jeu particulier de Roma, en écoutant attentivement les albums originaux. Dès que j’ai été informé du départ de Laurent, j’ai commencé à travailler de mon côté. Nous avons ensuite fignolé les détails en répétition.
Comment sont arrivés dans l’histoire de Liminal Frédéric Allavena (au piano et aux chœurs sur "Under His Eye") et Max Abrieu (trombone sur "Under His Eye") ? Qu’est-ce qui provoque leur invitation, comment arrive-t-on à ça ? C’est de l’instinct ?
Sébastien : Frédéric est un peu le cinquième membre de Corpus. C’est notre ingénieur du son depuis le début de la reformation, il a tout fait avec nous. De plus, c’est un excellent pianiste, multi-instrumentiste, qui avait déjà joué la partie de piano que Franck avait composée pour "A fairy Lie". Pour "Under his Eye", j’avais fait une démo au piano et encore, nous avions besoin d’un vrai pianiste pour réarranger la partition, donc Fréderic, évidemment.
Franck : C’est un musicien de l’Opéra de Nice et ami. Je lui ai proposé de se lâcher, je lui ai donné carte blanche. Il a mis un ventilateur à côté du micro pour créer un son étrange, style cabine Leslie, et ce qu’il nous a proposé nous a tout de suite séduits.
Pourquoi les batteries de Liminal ont-elles été enregistrées à Saint-Cézaire, dans un autre studio que celui de Franck, dans lequel vous avez réalisé le reste des prises ?
Franck : Nous sommes allés dans ce studio car il est spécialisé dans la prise de batterie. Il a plusieurs options de caisses claires, micros, c’était parfait pour nous.
Vous avez enregistré une quinzaine de titres pour en sortir dix sur Liminal. Quels critères amènent au choix final et les cinq autres ont-ils des chances de voir le jour / d’atterrir sur des formats spéciaux ?
Sébastien : Pas exactement quinze, un peu moins. L’un d’eux a atterri sur le 45 t offert avec les premières commandes.
Franck : Nous enregistrons toujours un peu plus mais au final, il faut que l’album soit le plus cohérent possible.
Le son de Liminal sonne en formes et en ambiances à la manière du Corpus Delicti "classique", "organique". Quelle relation personnelle entretenez-vous avec le disque de 1998 par lequel s’est terminé le premier parcours, Syn:drom ?
Christophe : Aucune.
Sébastien : Pas d’affect particulier en effet. Cet album n’est pas un bon souvenir, nous sentions que c’était la fin d’une époque, chacun traçait son chemin.
Sébastien, en quoi ton approche et la forme de tes textes 2025 te semblent-elles avoir le plus évolué depuis l’époque des premiers travaux de Corpus Delicti ?
Sébastien : Forcément, enfin je l’espère, mon écriture a évolué. J’ai quelques années de plus. Néanmoins, j’ai toujours l’impression que mes préoccupations sont les mêmes qu’à 17 ans, ce qui peut être un problème parfois (rires). D’ailleurs, sur l’un des titres de l’album, "Fate", le texte avait été écrit quand j’avais vingt-deux ans, mais il n’était jamais sorti. J’aurais pu l’écrire aujourd’hui. Mes textes sont comme un journal intime, c’était déjà le cas à l’époque. Il y a peut-être, aujourd’hui, une petit part de nostalgie. Inévitablement.
Pour Liminal, as-tu été dans une réaction au son ou préparais-tu des textes en autonomie, sans forcément que les morceaux aient connu un début d’existence en répétition ?
Sébastien : J’agis toujours en réaction au son. Je pars d’une mélodie que m’inspire la musique et ensuite, je greffe les mots sur ce que j’ai trouvé.
Quelles te semblent être les lignes les plus saillantes des textes 2025 ? Que portent-ils le plus ?
Sébastien : La première phrase qui me vient est de "Fate" : "When hearts are dying, minds are stone". C’est librement inspiré d’un dialogue du film The Breakfast Club, "When you grow up, your heart dies". Un texte marquant pour moi est celui de "Room 36", dans lequel le contenu est très narratif et moins poétique que d’habitude. C’était une nouveauté dans ma façon d’écrire, plus directe, qui a abouti au scénario du clip d’ailleurs. Ce que l’on voit à l’image est dans la chanson.
L’artwork est signé en famille : Elliot + Sébastien Pietrapiana. Un exemple parmi d’autres, révélateur de cette optique faite vôtre de contrôler au maximum, ces dernières années, tout ce qui peut être fabriqué/édité/distribué au nom de Corpus Delicti. Quel bilan tirez-vous de ce choix de l’indépendance à l’heure de la sortie de Liminal ?
Christophe : C’est la liberté. Un contrôle complet. Forcément, c’est beaucoup de travail, mais déjà avant, c’était Roma qui faisait les pochettes (NDLR : et qui assurait une correspondance de masse avec les fans – nous en savons quelque chose !).
Sébastien : Nous travaillons avec Elliot non pas bien sûr, juste parce que c’est mon fils, mais parce qu’il est extrêmement talentueux – et il apporte aussi une certaine vision, plus moderne sans doute, à nos réalisations.
À l’époque de votre relance, en 2020, vous avez opté pour une transparence totale : un choix fait de concert avec Roma, qui a fait que vous avez livré à l’auditoire les raisons de son absence sur scène, due à une polyarthrite tout juste révélée et qui l’empêche de rejouer alors qu’elle-même s’est impliquée avec vous dans le retour live de Corpus Delicti. C’est elle qui a déclenché la possibilité de la reformation en disant un jour à Sébastien, sans l’avoir programmé : "J’aimerais bien savoir ce que j’ai encore dans le bide." Nous ne pouvons qu’imaginer sa déception et le désappointement du groupe à ce stade de votre histoire, mais Roma est restée présente dans cette histoire, de diverses manières, et a pu être revue en votre compagnie lors de moments particuliers, je pense à une interview filmée en 2022. Aujourd’hui, veille-t-elle sur ce que vous faites ? A-t-elle écouté les nouvelles compositions et si oui, quel feedback vous a-t-elle fait sur "l’état de l’art" ?
Sébastien : Oui, nous nous sommes vus à, plusieurs occasions, nous nous donnons des nouvelles de temps en temps. Mais elle a sa vie, et je sais aussi que cela n’était pas évident pour elle de ne plus faire partie intégrante de l’aventure. Elle n’a pas encore écouté l’album mais elle avait beaucoup aimé "Chaos".
> CORPUS DELICTI
- Liminal (Twilight Music Production, 28/11/2025)
- En concert / release party à La Maroquinerie (Paris) le 29/11/2025