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Album
21/11/2025

Corpus Delicti

Liminal

Label : Twilight Music Production
Genre : afterpunk / death rock / gothic
Photographie : Elliot Pietrapiana
Date de sortie : 2025/11/28
Note : 85%
Posté par : Emmanuël Hennequin

Revenir. Le sentir ne se décrète pas, le vouloir doit se dire pour que quelque chose se passe. Roma, batteuse originelle et charismatique de Corpus Delicti, relance un jour l’affaire lors d’une visite à son domicile du chanteur Sébastien Pietrapiana. Une parole au débotté, c’est sorti tout seul : elle aimerait savoir si elle a encore "le truc". À ce moment-là, le cœur des foules semble rebattre dans le monde pour les vibrations puissantes, mélancoliques et hypnotiques du groupe niçois. La trilogie Twilight (1993) / Sylphes (1994) / Obsessions (1995) reste un phare pour l’auditoire originel. Les versions "en bleu" rééditées sur le tard – période 2006-2011 – par le label D-Monic sont des petits trésors, et la maison américaine Cleopatra, qui s’y entend en renaissances de tous ordres, ne s’est pas intéressée pour rien à celle du fond de catalogue des Français en 2022. Résultat : une anthologie, The Complete Recordings 1992-1996. Les jeunes générations pouvaient réviser, les autres ré-espérer.

La parole de Roma ne sera suivie d’effets concrets que durant quelques semaines/mois, dans la salle de répétition, avec ses collègues. La santé s’en mêle et empêchera la pleine réunion d’avoir lieu sur scène. Les autres prendront l’histoire en charge, sans elle, et avec son accord. Et c’est un fait : en Europe comme Outre-Atlantique, l’auditoire de Corpus Delicti, depuis 2020, a été au rendez-vous. Avec ceci de notable : de nouvelles générations le recomposent, phénomène vivace et dépassant le cadre nostalgique.

Quelle meilleure réponse apporter aux appétits alors exprimés que celle d’une créativité en afflux ? Mais si elle peut toujours être espérée, l’inspiration ne se décrète pas. Elle est ce phénomène qui se manifeste simplement par le fait que les choses se produisent – d’où qu’elles proviennent, ce qui n’est pas toujours aisé à définir. Moins évident, en tout cas, que ce qui peut vous brider.

L’inspiration, une forme de grâce. Conservons-lui sa magie en nous abstenant de toute tentative de dissection ; mais soyons sûr(e)s de ce qui est en train de se produire : Corpus Delicti, en 2025, conserve la même – magie, oui – que celle qu’il portait dans les années 1990. Le son est reconnaissable entre mille, à ceci près qu’entre-temps, ces musiciens ont grandi (ensemble ou non : les projets Kuta, Curl, Kom-Intern, Press Gang Metropol) et que la force de leur expérience a épaissi le son. Il y a une affirmation dans Liminal, et l’impression à chaque écoute d’une maîtrise renforcée.

Le son de Corpus Delicti est aujourd’hui plus précis, rigoureux, spatial qu’il ne l’a jamais été. Il a une rondeur aussi, qu’il n’avait pas dans les années 1990, appelez ça "professionnalisme" (au hasard). Sébastien Pietrapiana (chant), Franck Amendola (guitare), Christophe Baudrion (basse) et le nouveau batteur Fabrice Gouré (remplaçant de l’intérimaire Laurent Tamagno) formulent une nouvelle chimie. Liminal : des couleurs, passionnées et qui dès les premières écoutes provoquent en nous ce sentiment d’une intime familiarité. Une identité, qui éclate en tout : dans les climats, la circulation de l’énergie. Ce groupe est plus précis que jamais dans ses intentions, la formalisation est de haute couture. Tant par leur esthétique générale que dans leur écriture, les chansons dégagent de la force. Il y a du venin et de la folie dans les voix de Pietrapiana ("Crash"), il y a cette acidité cryptique du death rock, ses relents américains : comment ne pas penser à certains Mephisto Walz, Christian Death et consorts à l’écoute des vagues incisives des six-cordes d’Amendola ? La section rythmique Baudrion / Gouré impose quant à elle froide rigueur, en même temps que la prise de son rend hommage à son organicité. Car c’est un Corpus Delicti rythmiquement rigoureux qui s’impose sur tout Liminal, et dans une stylisation en continuité des essais originels. Laurent Tamagno avait inscrit sa rigueur dans les sillons du tribalisme et de l’hypnose féerique de Roma, Gouré a pour lui aussi ce magnétisme de la frappe.

Et puis ces chansons vous travaillent. "Chaos", le premier single, flamboyait. Il plaçait la barre haut alors que le groupe n’en était qu’aux balbutiements du travail. C’était la meilleure manière de commencer, mais le reste devrait être à l’avenant. "It all belongs to you" est un grand moment. Parmi d’autres, parmi tous. Aucun déchet ne grève cette nouvelle collection de dix titres. L’exposé de puissance esquissé par "Chaos" s’est confirmé avant la sortie de Liminal par "Room 36" (avec Jean-Luc Verna). Les écoutes se répètent et progressivement, vous entrez dans les fluctuations de puissance du groupe actuel. Elles affermissent la joie des retrouvailles : ces nouvelles chansons ont le potentiel de nouveaux classiques ("Fate", "Liminal", "This Sensation"), d’autant plus que le groupe y exprime ambitions de détail et de précaution : piano et chœurs signés du proche Frédéric Allavena sur "Under his Eye", Max Abrieu au trombone sur "Under his Eye". Ambiance ici de promenade nocturne, le cuivre magnifie, images de cabaret enfumé. Un Corpus Delicti  enrichi, habité, polaresque.

S’ils n’avaient pas remis le couvert, nous n’aurions pas eu Liminal. La force de ce dernier, éblouissante, légitime d’autant plus ce retour : cette musique a retrouvé un public parce qu’elle porte en elle une force en propre, intuition de "ce qui doit être dit" et qui transpire de chaque seconde. Une vibration est transportée, écho d’un patrimoine en partage. Une nouvelle ère s’ouvre et Roma peut être fière de ses frères d’armes, au moins autant qu’ils peuvent être fiers d’eux-mêmes. Liminal : ADN en suave mutation, la magie d’un moment suspendu.

Tracklist
  • 01. Crash
  • 02. Room 36
  • 03. It all belongs to you
  • 04. This Sensation
  • 05. Under his Eye
  • 06. Chaos
  • 07. Fate
  • 08. Endless Sighs
  • 09. Out of Steam
  • 10. Liminal