Remettre le couvert suppose un désir, suppose que vous sacrifiiez quelque chose de vous-même à l’art. C’est un courage, un frisson aussi, très certainement. Le studio est tout sauf une épreuve anodine : c’est là que les choses prennent forme, définitivement, dans l’espoir de se rendre justice à elles-mêmes.
Curtain ne sont pas les perdreaux de l’année et pour ce nouveau chapitre studio, successeur de l’album du retour Between Us (Manic Depression, 2024), le groupe parisien passe un cap sur le plan de la production. Elle est suivie, cette fois, par un sachant en matière de musiques froides et spleenesques, Franck Amendola. Le résultat est cristallin, hypnotique ("L’Instant suspendu"). L'homme de Corpus Delicti et Curl a donné une spatialité au son, une profondeur ("Look at the Mirror", puissante et évocatoire entrée en matière, suivi du plus épais "Fire").
Le projet Curtain, mû en trio (affichage officiel en 2026 de la présence à l’art de Céline Rolland [claviers, textes, artwork] aux côtés des fondateurs Emmanuel B. et François Peronet), reste fidèle à lui-même, à ses racines. Les influences prennent alors une place : difficile de ne pas sentir The Cure sur "À Contre-jour", quand l’ombre de New Order plane sur "Get better". Les références n’encombrent pas, elles guident. Mais une linéarité, un ronron – comme si la courbe s’enroulait sur elle-même –, peuvent s’installer sur certains morceaux. C’est le cas sur le final (et touchant) "L’Évidence", sur "À Contre-jour" (chant dans le souffle, douceur quasi-"dahoesque") ou encore sur "Instant suspendu" : trois blocs de son dont l’approche rythmique est comme figée, comme si le choix avait été fait de la cantonner à une ossature. Heureusement, cela ne tue pas l’intention – et puis retenir peut aussi être une option : "Precious", qui la prend, a pour lui cette grâce – curesque, encore – qui suscite le désir.
Les musiciens de Curtain délivrent enfin des moments de pure bravoure. Nous les préférons, nous, lorsqu’ils arment leurs atmosphères de ce tranchant singulier, à mi-chemin entre le machinisme de Trent Reznor et l’hypnotisme que trouve un Cure sur "Burn" : "Bitch" a de la superbe, c'est l'un des grands moments du disque et il promet intensité pleine en concert. Il la mérite. "Bitch" est un futur classique.
Alors nous aurions certes aimé qu’ils lâchent un peu plus les chevaux par moments, oui. Mais leur Spiral forme néanmoins unité, et sa globalité se tient. Il y a une couleur, cette identité qui demeure, irréductible, il y a cette vibration d’intériorité et ce son en précaution que l’on aime bien chez eux, ce chant qui contient mais qui ne fend pas encore tout à fait l’armure. Prochaine étape ? A suivre, nous verrons, le cheminement reste en cours. En 2026, Curtain délivre un bloc de son bien fini et ses bulles de spleen vous prennent encore. Un son qui reste en lui-même, des perspectives qui peuvent s’ouvrir.