Denner se fait plaisir avec un album résurgence. Le climat majoritaire nous ramène loin en arrière, aux émois suscités par le tout premier album de Clan Of Xymox avant que ceux-ci ne trouvent leur formule rock gothique sympathique mais un peu moins étonnante.
Denner n’est pas étonnant, le groupe arrive trop tard pour épater la galerie. Mais, lorsque paraît l'album Nouvelle Bretagne en 2010, les quelques fans de musique qui tombent dessus sont charmés. Le choix arty des pochettes, la maîtrise d’un style, la technicité et l’intention ne forment pas une recette plaquée. Denner est arrivé sur le terrain des musiques sombres, porté par une passion.
Ainsi, pour ceux et celles qui les découvriront aujourd’hui, "Drifting Canticles" est guidé par une basse métronomique, au toucher précis, assurée par Pierre Corneau (Marc Seberg, Kas Product Reload). Une belle entrée en matière, acérée, capable de doper la mélancolie à l’énergie. C’est un morceau de 2017, qui donnait son titre au format huit titres et qu’on retrouvait remanié ensuite en 2018.
Une paire de morceaux sont réchappés de 2021 (sur deux EPs différents) avec "She radiates Darkness", cold-rock sympa et surtout "Ultima Thulé" chanté en français, plus tendu et sombre dans sa manière de porter la glace des synthés. La voix de Gilles Le Guen possède cet appel au large, ce cheminement intérieur qui fait qu’un "yeah yeah yeah" sonne chez lui autant second que premier degré. C’est élégant, racé, légèrement décalé (Martin Dupont, Opéra Multi Steel), à des lieues d’une formule trop facile, proche d’un casse-gueule (trop) daté. La pertinence du gimmick des claviers joués par Tons (aka Anthony Provost) rejoint des savoir-faire bien implantés. "1982" secoue la langue française, en une poésie à deux doigts de la faute : comme Charles De Goal, Complot Bronswick et le dernier avatar Complot "Dickinson", on salue cette audace à chanter dans notre langue, en connexion entre le rock et la chanson. Elle mérite le détour. "In Limbo", plus loin, se fait orchestral avec un axe symphonique de haute tenue, idéal pour le final de l’album. C'est Marc qui avait orienté Denner vers ces terres il y a quelques années. Je guette la liste des titres : pas de "The Kelp", vous irez le chercher. Denner a la capacité de brosser des titres imparables, délicieux.
Pour me consoler, Denner offre un titre madeleine de Proust puisque sur "Inner Voice", c’est la voix du regretté Philippe Pascal qu’on entend. Marquis De Sade, Marc Seberg, Philippe Pascale (oui le deuxième prénom est au féminin, puisque c’était alors celui de l’ancienne claviériste de Complot Bronswick) ont fait partie de notre paysage émotionnel. Titre de 2017, la participation de cette figure de la scène rennaise marquait une sorte d’adoubement local, voire national pour Denner. "Refuelled", bien cadencé, opte pour un léger déséquilibre entre l’énergie et la langueur, la première l’emportant sur l’abattement. "Shades and Parasols" se fait un peu plus moderne, du côté de la synthpop des années 2000 et une distance narquoise proche des Pet Shop Boys ou des intonations de Edward Ka Spel des Legendary Pink Dots. Un joli moment.
Cet album n’est pas exactement une compilation, s’inscrivant dans la lignée de ce qu’ont lancé il y a quelques mois Joy/Disaster en réinterprétant quelques-uns de leurs titres. La Gloire du Paradis, donc, comme un état de grâce que s’offre le groupe, en donnant un nouvel élan à d’anciens titres, en reprenant Joy Division ("Heart and Soul" dopé en mode électronique, comme si le New Order de la FIFA de 1990 l’avait inventé) et en jouant avec Kurt Weil ("Speak Low"). C’est la consœur Emmanuelle Debaussart (Best, Rock’n’Folk, Radio Balises…) qui signe le visuel de la pochette, défiant le cliché de la friche industrielle avec une photo en teintes douces. L'occasion de gagner de nouveaux auditeurs curieux, qui iront aussi jeter les deux oreilles sur l'interview complète de Gilles Le Guen dans l'émission du Tormentor Radio Show au groupe Denner en avril 2023. (Un Live Akt a été enregistré et diffusé en juin.)