Même pas un an après le premier EP déjà enthousiasmant, l'album tant attendu du quintet parisien Dééfait impressionne avec un son fiévreux, incantatoire, où le rock se transforme en transe hypnotique. Le groupe tourne depuis bientôt trois ans et ce disque, superbement produit aux Black Box Studios d'Angers, les capte dans toute leur puissance incarnée. On avait pu déjà découvrir les singles "I promise to divide You" et "Satan's Brew" mais le disque se révèle comme un trip en sept étapes initiatiques dont il est difficile d'extraire une partie sans endommager l'édifice global.
"Will more y su Winston 100's" - ah leurs titres ! - pose déjà les bases d'un post-punk noisy dont l'intro géniale et terrifiante n'est pas sans rappeler "The Friend Catcher" de Birthday Party. Guitares et voix s'entremêlent en nappes inquiétantes et grinçantes sur une rythmique éminemment tribale. le chant évolue entre spoken word, onomatopées de dessin animé et glossolalie mystique. La comparaison qui vient immédiatement à l'esprit est celle de David Thomas, de Pere Ubu, sur une musique qui conjuguerait la lourdeur du hardcore, la répétitivité du krautrock et la noirceur du post-punk. Les sons de guitares sont atmosphériques à souhait, mais ne pensez pas au shoegaze. Ici, l'éther vaporeux de My Bloody Valentine est remplacé par une dimension bien plus crispante, plus en adéquation avec des climats de films d'horreur.
Chaque instrument est parfaitement placé : Ric Lara d'origine mexicaine au chant, comme rescapé d'une fête des morts, Lucas Valero et Grégoire Couvert aux guitares, Enir Da à la basse et Pablo Valero à la batterie. L'ensemble est compact, lisse comme une balle. "I Promise to Divide You" prouve la montée en intensité dont ils sont capables. On pourrait évoquer une filiation avec Bastard/Zerö pour les grands espaces et les narrations-litanies, et bien sûr les pionniers Sonic Youth dans ces accordages étranges de guitares. Mais leur rock n'a pas peur des dimensions épiques et des mélanges des langues comme le souligne "Endlessly Beautifying the Experience of Drama" qui d'abord séduit par ses alternances d'accalmie et d'intensité, pour finir dans un ralentissement apocalyptique et beau comme un appel à l'aide de Swans.
Plus enlevé, "Satan's Brew" nous mène dans des architectures sonores totalement gothiques et démoniaques. Le chant léthargique nous hante et l'on se dit que si Fugazi et Diamanda Galàs s'étaient retrouvés dans un studio ensemble, ça aurait pu donner quelque chose dans le genre. Plus psyché encore, "Folâtre, Fissure, Crie !" est un morceau fabuleux, avec une basse sensuelle et mélancolique qui le rapproche de la coldwave, et des guitares aux airs de perceuses électriques comme les groupes de cette mouvance les appréciaient - de X-Mal Deutschland à Dazibao.
Et plus on avance dans le disque, plus c'est fou. "2440" est envoûtant à souhait. Les guitares tissent leur toile autour de la voix-araignée. On vire à la pure messe noire. On n'ose même pas imaginer la puissance du morceau en concert. On est à moitié noyé, comme ce corps sur la couverture. Et si la douche est froide (le dernier titre "DF"), glaciale même, on y plonge la tête la première. Cet album est abyssal, et ce final onirique, mélange de voix ténébreuses et guitares claires, nous submerge totalement avec ses complaintes exsangues sur basse baladeuse. Magistral.